Sur mon flux Linkedin, je suis tombée sur le post d’un manager qui expliquait qu’un de ses agents IA avaient relancé un collaborateur pour lui rappeler une échéance à tenir. L’IA a détecté l’échéance du projet, ce qu’elle impliquait et a relancé le collaborateur automatiquement. Dans ce post, le manager est ravi. De la charge mentale en moins ! Et le collaborateur ? Il est le destinataire “humain” d’un signal optimisé, pendant son manager a continué à faire autre chose.
Mon premier réflexe a été de penser : “jamais je n’obéirai à une consigne, qu’on n’a même pas pris le temps de me formuler directement.” Mon deuxième réflexe a été de rédiger cet article car, c’est la magie de la philosophie. On a des intuitions, on ressent des émotions qui signalent la présence d’un concept qui ne demande qu’à être articulé.
Je ne suis pas une grande fan “d’éthique de l’IA”, évidemment c’est une question essentielle, mais j’ai souvent l’impression que les personnes qui prétendent le faire, font en réalité une “morale” de l’IA. Ce qui, en revanche, ne m’intéresse pas du tout. Ce sera donc, mon premier article d’éthique.
L’IA s’est installée dans le monde du travail par une porte précise. Pas par les décisions stratégiques, pas par les réunions de direction, pas par les arbitrages complexes qu’on réserve à la précieuse (et sur-côtée ?) intelligence humaine. Elle est entrée par les tâches qu’on a décidé de qualifier de non-critiques. Répondre à un email de suivi. Relancer un collaborateur. Réaliser un compte-rendu de réunion. Re-formuler une demande qu’on a déjà formulée dix fois. Ce sont les tâches du quotidien professionnel, répétitives, chronophages, qui n’apportent pas, dit-on, de valeur.
La logique est séduisante dans sa simplicité : concentrons notre énergie sur ce qui compte vraiment et laissons les systèmes gérer les “c’est d’accord merci" par email. Chaque minute gagnée sur une relance est une minute investie dans la réflexion, la création, la décision. L’équation semble juste.
Elle repose pourtant sur une confusion profonde entre ce qui est répétitif et ennuyeux et ce qui est sans conséquence. Un email de relance est répétitif dans sa forme. Il ne l’est pas dans ce qu’il engage. Quand j’écris à quelqu’un pour lui rappeler une deadline, je fais un choix : celui de m’adresser à cette personne, à ce moment-là, de cette façon. Je peux choisir de le faire avec sécheresse ou avec considération. Je peux sentir, en écrivant, que la semaine de cette personne est chargée et adoucir le ton. Je peux percevoir, dans l’échange précédent, qu’elle traverse quelque chose, et décider d’attendre. Ces micro-décisions ne sont pas de l’ordre de la stratégie. Elles sont de l’ordre de la relation. Une relation n’est pas non-critique. Elle est, précisément, ce qui fait qu’on travaille ensemble plutôt que côte à côte.
Ce qu’on a décidé d’externaliser vers les agents IA, ce n’est donc pas le résidu opérationnel du travail. Ce sont les moments où une relation existe ou n’existe pas. Le “bonjour” qu’on écrit soi-même. Le “merci” qu’on formule en pensant à la personne qui le recevra. La relance qu’on choisit d’envoyer ou de retarder parce qu’on a regardé la situation de l’autre.Qualifier ces gestes de non-critiques, c’est décider que la texture humaine du travail est, au fond, accessoire. On a tous déjà reçu un message en apparence insignifiant (“excellent merci”) qui pour autant, nous a réchauffé le coeur, parce qu’il était rédigé par une personne qu’on estime et que sa reconnaissance réelle et directe (même peu démonstrative) est un geste d’attention.
Simone Weil a travaillé en usine. En 1934, à 25 ans, agrégée de philosophie, elle travaille comme ouvrière sur presse dans une usine parisienne. Pas pour observer. Pour connaître de l’intérieur. Elle voulait comprendre la condition ouvrière sans la surplomber, sans en parler depuis l’extérieur avec la distance confortable de l’intellectuelle. Ce geste, descendre dans l’expérience de l’autre pour être à hauteur de ce qu’il traverse, est peut-être la meilleure illustration de ce qu’elle a pensé toute sa vie sous le nom d’attention.
L’attention, pour Weil, n’est pas la concentration. C’est même, écrit-elle, son contraire. La concentration, c’est ce qu’on fait quand on serre les dents, quand on force, quand on applique sa volonté sur un problème pour le résoudre.
L’attention est un geste inverse : se suspendre soi-même mais aussi sa pensée, la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet. Ne pas projeter. Ne pas anticiper. Laisser ce qui est là venir jusqu’à soi, sans interposer ses propres catégories, ses propres urgences, ses propres certitudes.
Ce qu’elle décrit est exigeant précisément parce que ce n’est pas un effort de volonté. C’est un effort de dépossession. On ne fait pas attention en ajoutant quelque chose, on fait attention en se retirant, en se rendant disponible, en acceptant d’être traversé par ce que l’autre porte. C’est pourquoi elle peut écrire que l’attention est la forme la plus rare de la générosité. Non pas parce qu’elle coûte du temps, mais parce qu’elle coûte du moi.
Ce que Weil ajoute, et qui est important pour notre propos, c’est que cette attention a une dimension morale directe dans la relation à l’autre. Faire attention à quelqu’un, au sens de Weil, c’est se demander : qu’est-ce que tu traverses ? Pas : qu’est-ce que tu as à me livrer. Pas : où en est ta tâche. Un agent IA ne peut pas poser cette question. Non pas parce qu’il manque de sophistication technique, les modèles actuels produisent des textes d’une fluidité remarquable, mais parce que la question de Weil n’est pas une question qu’on formule.
C’est une disposition qu’on adopte avant d’écrire quoi que ce soit. C’est le geste intérieur de se vider de ses propres préoccupations pour laisser de la place à celles de l’autre. Ce geste, par construction, ne peut pas être délégué. Déléguer l’attention, c’est supprimer l’attention.
Weil écrit que toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. La formule peut sembler mystique. Elle est en réalité très concrète. Chaque fois qu’on se tourne vraiment vers quelqu’un, on recule un peu cette tendance naturelle à ramener tout à soi, à traiter l’autre comme un élément de son propre décor ou dans le management, comme le rouage de sa propre réussite.
L’attention est un exercice moral au sens le plus quotidien du terme. Son inverse, l’inattention organisée, l’inattention déléguée à un système, n’est pas neutre. Elle installe, sans bruit, une façon d’être au travail où les autres n’ont pas vraiment besoin d’exister pour qu’on leur envoie des messages.
Si Weil parle de ce que l’attention exige de moi de l’intérieur, le philosophe Emmanuel Levinas parle de ce que l’autre fait à moi avant même que je me sois mis en mouvement.
La philosophie de Levinas part d’un renversement. Toute la tradition philosophique occidentale, de Descartes à Heidegger, construit le monde depuis le sujet pensant. Je pense, donc je suis, et depuis ce je, je rencontre ensuite les autres, les choses, le monde. Levinas inverse cette séquence. Ce n’est pas moi qui vais vers l’autre après m’être constitué comme sujet. C’est la rencontre avec l’autre qui me constitue comme sujet. L’éthique n’est pas une discipline qu’on ajoute à la philosophie après coup. C’est la philosophie première.
Le concept central de cette pensée est celui du “visage” et il faut immédiatement préciser que Levinas n’entend pas par là le visage physique, les traits, la physionomie.
Il le dit lui-même : la meilleure façon de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux. Le visage au sens de Levinas, c’est la manière qu’a l’autre de m’aborder, de se présenter à moi dans sa nudité et sa vulnérabilité, sans défense, sans armure. C’est l’autre en tant qu’il est exposé, fragile, mortel, et qui, précisément parce qu’il est tout cela, m’adresse une demande avant toute parole.
Cette demande, Levinas la formule ainsi : tu ne tueras point. Non pas comme commandement religieux, mais comme structure de la rencontre elle-même. Le visage de l’autre me dit, dans sa fragilité même, qu’il ne peut pas être réduit à une chose, à un objet, à un nœud dans mon processus. Sa résistance n’est pas physique, il n’a aucune force contre moi. Elle est entièrement éthique. C’est parce qu’il est sans défense qu’il m’oblige.
Ce qui est philosophiquement décisif, et qui donne à Levinas toute sa force dans notre contexte, c’est que cette obligation précède ma liberté. Je ne décide pas d’être responsable de l’autre après avoir délibéré. Je le suis avant d’avoir ouvert la bouche, avant d’avoir consulté mon agenda, avant d’avoir évalué si j’ai le temps ou l’énergie.
Dans Autrement qu’être, Levinas écrit que la responsabilité est la structure essentielle, première, fondamentale de la subjectivité, que c’est en termes éthiques que se noue le nœud même du sujet. Cette responsabilité, précise Levinas, n’est pas interchangeable. Ce que je dois à ce collaborateur, dans cette relation, personne d’autre ne peut le faire à ma place. Ce n’est pas transférable. Ce n’est pas délégable.
Un agent peut envoyer un message techniquement correct, bien formulé, au bon moment. Sûrement même meilleur que celui que j’enverrai, mais il ne peut pas être moi, en tant que responsable (au sens éthique) de lui, présent dans cette relation singulière. Il ne peut pas avoir été affecté par la fragilité de l’autre, par le fait que cet autre est une personne avec une semaine chargée, des inquiétudes, une vie qui déborde de sa fiche de poste.
La substitution technique efface précisément ce que Levinas appelle la singularité éthique. Elle produit un message là où il devrait y avoir une relation.
Ce qu’il faut saisir dans le post LinkedIn, c’est que le manager n’a pas consciemment choisi de se soustraire à une obligation qu’il avait perçue. Il a simplement organisé son environnement de telle sorte que la rencontre n’ait jamais lieu. Il n’a pas vu le visage de son collaborateur ce soir-là, non parce qu’il est indifférent, mais parce qu’il avait confié à un système le soin d’interposer quelque chose entre ce visage et lui.
L’agent ne l’a pas libéré d’une contrainte. Il l’a privé d’une rencontre.
Il y a chez Levinas une tendresse profonde que sa langue austère dissimule parfois. L’éthique, dans sa pensée, ne naît pas de la puissance de l’autre. Elle naît de sa fragilité. C’est parce que l’autre est vulnérable, exposé, sans défense, qu’il m’oblige.
Dans Autrement qu’être, il convoque la figure de la maternité pour décrire cette responsabilité : porter l’autre, être affecté par lui avant même qu’il parle, avant même qu’il demande. Ce n’est pas une éthique de la loi ou de la règle. C’est une éthique de la sensibilité, une éthique qui commence dans le corps, dans l’affect, dans la capacité à être touché par ce que l’autre traverse.
C’est cette sensibilité qu’on délègue quand on délègue l’attention. C’est elle qu’une organisation appauvrit, sans le voir, quand elle décide que les gestes relationnels sont non-critiques.
Je ne pense pas que les agents IA soient une menace abstraite contre l’humanité du travail. Je pense que certains usages précis, adoptés sans réflexion, installent progressivement une façon d’être ensemble qui mérite qu’on s’y attarde.
En lisant ce post, je me suis jurée une chose simple : je ne répondrai jamais à une sollicitation dont je sais qu’elle vient d’un agent. Pas par principe idéologique. Pas parce que la technologie me dérange. Parce que si quelqu’un choisit de me déléguer à une machine le soin de s’adresser à moi, il a déjà répondu à la question que Weil et Levinas posent, et sa réponse me dit quelque chose sur la place qu’il m’accorde.
Ce n’est pas un jugement moral sur les personnes qui font ce choix. C’est une observation sur ce que ce choix produit, à la longue, dans le tissu d’une organisation.
Quand on automatise systématiquement les gestes relationnels, on ne gagne pas simplement du temps. On modifie les conditions dans lesquelles les gens se sentent vus ou non vus, comptés ou non comptés. Cette modification est silencieuse, progressive, difficile à nommer, jusqu’au moment où quelqu’un dans l’équipe ne sait plus très bien pourquoi il a le sentiment de travailler seul.
Il y a quelques années encore, la moindre des choses quand on s’adressait à quelqu’un, c’était de dire “bonjour”. Ce bonjour n’était pas une politesse creuse. C’était le signe que l’autre existait suffisamment pour qu’on marque le début de l’échange, pour qu’on signale qu’on s’adressait à une personne et non à un problème. Que serait une réalité dans laquelle, je délèguerai ce “bonjour” répétitif à mon smartphone pour m’éviter d’avoir à le dire plusieurs fois par jour ?
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Ce que Weil et Levinas ont en commun, au-delà de leurs différences de méthode et de vocabulaire, c’est cette conviction que la relation à l’autre n’est pas un supplément qu’on ajoute au travail réel quand on a le temps. Elle est la condition dans laquelle le travail réel a un sens. Weil le dit par le chemin de l’attention, ce geste intérieur de se vider pour laisser l’autre exister. Levinas le dit par le chemin du visage, cette fragilité de l’autre qui m’oblige avant même que je décide quoi que ce soit. Les deux chemins arrivent au même endroit : l’autre n’est pas un destinataire. Il est quelqu’un.
Choisir de ne pas déléguer certains gestes, c’est choisir de rester dans ce rapport. C’est décider que l’email qu’on écrit soi-même, même imparfait, même court, même formulé à la va-vite en fin de journée, vaut quelque chose que le message le mieux optimisé du monde ne peut pas remplacer. Ce qu’il vaut, c’est la trace qu’une personne a pensé à une autre personne. Qu’elle s’est arrêtée. Qu’elle a regardé.
C’est peu et c’est tout.
Les ouvrages cités :
Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1966
Simone Weil, La Condition ouvrière, Gallimard, 1951
Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, Martinus Nijhoff, 1961
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