Je n’avais pas prévu d’écrire sur les municipales, mais puisque les résultats du premier tour sont “bons”, pourquoi bouder son plaisir ?
Les municipales constituent le dernier scrutin national avant la présidentielle de 2027. À ce titre, elles sont scrutées par les commentateurs, journalistes et politiques qui orientent le débat public et les stratégies des partis.
Au fil de la campagne, un double récit s’est imposé dans les médias. Celui de la rupture définitive de la gauche avec LFI, à qui on promettait une épique déculottée synonyme de mort clinique. Et celui de la percée inexorable du RN, en route pour une victoire écrasante en 2027, de plus en plus souvent perçue comme inexorable et souhaitable par la classe dominante.
Pourtant, tirer des conclusions nationales de ce scrutin local peut sembler hasardeux. Tout d’abord, le taux de participation est nettement inférieur à celui de la présidentielle (55-60 % contre 70-80%), ce qui entraine une sur-représentation du vote des seniors et des classes supérieures. Le cœur de l’électorat de la France Insoumise (jeunes, quartiers populaires et banlieues, classes intermédiaires et ouvrières) est moins susceptible de se déplacer. Celui du RN peut être également “invisibilisé” dans les petites communes, où l’extrême droite ne parvient pas à recruter des candidats.
De même, les partis dépourvus d’ancrage local (les petites formations, la Macronie, LFI) partent avec un gros désavantage. Ils n’ont pas de sortants à faire réélire et dans de nombreuses villes, n’ont pas de liste autonome ou de candidats clairement identifiés.
Ensuite, il s’agit d’un scrutin local, avec ses spécificités. Dans les petites et moyennes communes, on vote surtout pour les personnes (“monsieur le maire”) et des enjeux locaux (la collecte des poubelles, les places de parking…). La mort du néonazi Quentin Deranque n’a pas énormément d’impact sur le duel entre la liste “Gauche unie” et “Divers gauche” d’une commune bretonne de 16 000 habitants.
Comme de nombreuses mairies ne sont pas disputées, 23 % des électeurs appelés aux urnes faisaient face à un non-choix. Certains avaient peut-être très envie de sanctionner le gouvernement ou combattre “les extrêmes”, mais devaient choisir entre un maire UDR et un maire UDR dissident (par exemple).
La prime au sortant est également un phénomène important, surtout dans les petites et moyennes communes. Le maire est présent aux évènements locaux, il communique via le bulletin municipal, ses conseillers sont connus de nombreux habitants. À moins de gérer la ville de manière particulièrement catastrophique, l’équipe sortante a de bonnes chances d’être reconduite.
Ainsi, estimer la performance des partis en fonction des votes nationaux, du nombre de mairies gagnées ou des scores dans les trois grandes villes (Paris-Lyon-Marseille) présente de nombreuses limites. D’autant plus qu’au second tour, certaines listes fusionnent et d’autres se désistent ou ne sont pas qualifiées. Il est plus pertinent de regarder les tendances par rapport aux municipales précédentes, tout en prenant en compte la particularité de l’élection de 2020, en plein covid, qui avait vu le taux de participation décrocher de plus de 5 points.
Une fois qu’on a dit tout cela, peut-on quand même tirer des enseignements du premier tour ?
Le contrôle des villes n’est pas nécessairement une question existentielle pour les électeurs, car la marge de manœuvre des maires reste limitée face à la politique du gouvernement et les décisions qui relèvent de la compétence des régions, de l’Union européenne ou de l’humeur de Donald Trump.
Pour les partis, contrôler des villes permet de gagner des postes. Ce qui rapporte de l’argent, permet de former des cadres, d’attirer des talents et de s’ancrer localement. Un maire et des conseillers municipaux appréciés auront plus de poids pour mobiliser les électeurs lors des grandes échéances nationales, par exemple. Ils peuvent contribuer à casser les images négatives qui peuvent être associées à leur parti via le débat national et les polémiques des chaines d’infos. Et peuvent être appelés à prendre la parole dans les médias nationaux lorsqu’un fait d’actualité se déroule dans leur ville. Ce qui explique pourquoi les municipales restent un scrutin important du point de vue des forces politiques.
Outre les enjeux locaux, trois questions taraudaient les observateurs.
Le rapport de force à gauche : le PS allait-il parvenir à asphyxier LFI avec le soutien des écologistes et du PCF ? Et ainsi s’imposer comme la force centrale à gauche pour la présidentielle (malgré le fait qu’il est entré en coalition avec le gouvernement de Macron/LR) ?
La progression du RN (et sa banalisation) : Est-elle si tangible et irrésistible que le suggèrent les sondages ? Aux dépens de quels partis s’opère-t-elle ?
La survie de la droite LR et de la droite macroniste (qui gouvernent ensemble avec l’appui du PS).
Ces questions allaient informer des rapports de force en vue de la présidentielle, qui apparait d’autant plus ouverte que le seuil de qualification au second tour (contre le RN, selon les sondages) est particulièrement bas.
Une fessée de LFI administrée par le PS et ses vassaux (EELV, PCF) devait permettre de produire une candidature de la gauche unie face à une France Insoumise décrédibilisée, dans l’espoir de bénéficier d’une mécanique “vote utile” pour se hisser au second tour (voire gagner via un barrage républicain, avec le soutien des voix macronistes).
De même, une percée inexorable du RN aux dépens de LR et de la Macronie allait rendre “l’Union des droites” en vue de la présidentielle plus probante, ou du moins marginaliser les forces historiques de la droite.
À l’issue du premier tour, on peut tirer un premier bilan.
Si on met de côté la fascination médiatique pour le RN et l’extrême droite, le reste des commentaires en plateaux portaient sur la percée de LFI. Ce n’était une surprise que pour les journalistes politiques qui prennent leurs désirs (et ceux de Glucksmann/Hollande) pour la réalité et croient dur comme fer dans la performativité de leurs propos.
« Si à Lille il y a une alliance entre les Insoumis et les Verts au profit de la liste de la candidate insoumise, et bien les Insoumis peuvent prétendre à la mairie de Lille dimanche soir, ce qui serait un cataclysme. » Gilles Bornstein, éditorialiste politique à France Info, le dimanche 15 mars sur France Info.
Les sondages montraient déjà que LFI serait à plus de 10 % dans les grandes villes, bien qu’ils aient sous-estimé les scores de 2 à 8 points dans la plupart des cas. De plus, LFI est une formation jeune (crée en 2017) qui faisait campagne pour les municipales pour la première fois (en 2020, LFI avait largement “enjambé” cette élection en ne proposant des listes indépendantes que dans une poignée de grandes villes). Comparée à 2020 ou aux scores des Européennes (11 %, également en progression par rapport aux Européennes de 2019), LFI avait de grandes chances de faire mieux.
Mais ses succès ont dépassé les espoirs de nombreux observateurs insoumis, qui redoutaient les effets liés à la nature défavorable du scrutin et au climat médiatique délétère (classement à l’extrême gauche de LFI par le ministère de l’Intérieur, polémique sur des propos qualifiés d’antisémites de Mélenchon et criminalisation de LFI sur fond de l’affaire Deranque, authentique nazi adorateur d’Hitler, mort suite à une altercation avec des militants antifascistes).
Les polémiques médiatiques et les appels au front anti-LFI ne semblent pas avoir fonctionné. LFI passe devant le PS à Toulouse, ravit dès le premier tour la ville de Saint-Denis (160 000 habitants) au PS, arrive à égalité avec le maire sortant (PS) de Lille, parvient pratiquement à gagner Roubaix dès le premier tour et se qualifie pour le second dans de nombreuses métropoles. Avec une mention spéciale à Rennes, où la candidate LFI fait presque 20 % (contre 6 % en 2020) et Bordeaux, où LFI s’effaçait devant Philippe Poutou, mais obtient quand même près de 10 %. Limoges constitue l’autre cerise sur le gâteau. Malgré les déplacements d’Olivier Faure et de Glucksmann en soutien au candidat PS, LFI arrive deuxième avec dix points de plus que la gauche PS. Les deux exceptions qui viennent nuancer un tableau euphorique sont Paris et Marseille, où LFI se qualifie au second tour avec des scores décevants (11 et 12 %).
Ces bons résultats globaux contraignent diverses listes de gauche hors LFI, qui ont fait toute leur campagne sur le rejet de la France Insoumise, à accepter les fusions et alliances proposées par les insoumis en vue du second tour. C’est le cas à Lyon, où le sortant écologiste finit bien plus haut que ne l’imaginaient les journalistes parisiens obnubilés par l’affaire Deranque. Mais également à Toulouse (le candidat PS accepte de se ranger derrière le candidat LFI, qui pourrait ravir la mairie au sortant divers droite), à Nantes, Limoges, Brest, Clermont-Ferrand et même Tulle, bastion de Francois Hollande, qui s’oppose publliquement à toute union ou fusion avec LFI, y compris pour les second tours.
Ces alliances viennent fracasser le discours tenu par un PS appelant à une rupture définitive avec LFI, voire à l’établissement d’un cordon sanitaire, comme le demandait Jordan Bardella.
On voit, au contraire, que LFI redevient fréquentable, y compris dans des villes où le RN n’a aucune chance de gagner. À Strasbourg, la maire sortante écologiste a fusionné avec LFI pour affronter la droite LR et une candidate PS s'étant allié à la liste macroniste. Les trois exceptions notables sont Lille, Paris et Marseille.
À Lille, le candidat EELV a choisi de s’allier avec la sortante socialiste plutôt qu’avec la candidate LFI, contre l’avis de ses militants, ses colistiers et contre l’issue du vote interne. Après les purges menées par Marine Tondelier, ça fait beaucoup de ruptures avec les promesses de démocratie interne au sein de EELV, mais il est peu probable que cette dérive autoritaire fasse le moindre bruit médiatique, puisque cela ne concerne pas LFI...
À Paris et Marseille, les listes d’union de la gauche hors LFI emmenées par le PS réalisent des scores suffisamment haut pour penser pouvoir se priver des voix de LFI. À Marseille, face au risque du RN, l’insoumis Delogu s’est retiré en vue du second tour. Le pari du maire sortant est de se faire élire sans LFI, ce qui peut paraitre risqué face au spectre de l’extrême droite, mais demeure un calcul relativement tenable. À Paris, où les chances de Rachida Dati sont réelles, Sophia Chikirou a maintenu sa candidature suite au refus de fusion technique essuyé de la part du candidat PS.
S’il faut attendre le second tour pour trancher, LFI sort incontestablement renforcée de ce scrutin. Elle va gagner de nombreux conseillers municipaux, plusieurs mairies importantes (au minimum, Saint-Denis et Roubaix; peut-être Toulouse et Limoges). Mais surtout, elle affirme sa force et sa dynamique électorale, malgré la conflictualité, les attaques subies par toutes les autres formations politiques, une hostilité médiatique inouïe et l’absence de grand média pro-LFI (le PS peut compter sur Libé, le NouvelObs, et certaines émissions du service public, la droite et le centre ont tous les médias privés hors Bolloré/Stérin, qui roulent pour l’extrême droite; même le PCF dispose du quotidien l’Humanité).
Le cas parisien mérite qu’on s’y arrête. Les scores de LFI pour les arrondissements sont plus élevés de 2 points environ que le score pour la mairie, ce qui suggère une dynamique de vote utile en faveur de la liste d’union PS-EELV-PCF, aidée par le spectre de Rachida Dati et Sarah Knafo. Le score assez décevant de Chikirou peut s’expliquer également par le choix de ce profil, mis en examen pour des soupçons de surfacturations (douteuses) lors de la campagne présidentielle de 2020, ciblée par plusieurs reportages du service public pour sa gestion toxique du personnel (confirmée par mes sources internes) et peu implantée à Paris. Chikirou a ainsi pu produire un certain rejet chez des électeurs LFI-compatibles, sans parvenir à mobiliser suffisamment d’abstentionnistes. D’autres profils auraient peut-être obtenu de meilleurs résultats.
Néanmoins, l’insoumise obtient près de 100 000 voix. Et, ce, en dépit d’un taux de participation faible (60 %) et un électorat majoritairement CSP+. Cela représente une base non négligeable d’électeurs embrassant la radicalité de ce parti.
À l’échelle nationale, les bons résultats témoignent de la résilience de sa base électorale, prête à récompenser les prises de positions courageuses (dénonciation du génocide à Gaza dès le début, opposition claire à la guerre illégale contre l’Iran, refus de voter le budget Macron-LR, refus de tergiverser avec la réforme des retraites, engagement clair contre les projets écocides comme l’autoroute A69 où les mégas bassines, refus de pleurer la mort d’un militant néonazi, etc.).
Ces résultats sont en partie obtenus grâce à la mobilisation d’abstentionnistes. Pour la première fois depuis des années, la tendance à l’abstention s’inverse dans de nombreuses grandes villes. Difficile de ne pas y voir le fruit du travail militant des insoumis.
Si le vote RN progresse par rapport à 2020, on est très loin de la vague brune attendue, dans le prolongement de la progression observée lors des législatives et européennes. La progression s’effectue majoritairement aux dépens des droites (LR, Macronie, UDI, Modem...), ce qui décourage ces dernières à soutenir les candidatures RN, ne serait-ce que par intérêt électoral, si ce n’est pour des questions morales. L’absence d’alliance est, à ce titre, notable.
La cannibalisation de la droite par l’extrême droite est un vrai problème pour cette dernière. À banaliser le RN tout en faisant campagne toujours plus à droite, ces formations autorisent leurs électeurs à voter RN ou à ne plus faire barrage pour ce dernier. Autrement dit, la droite et la Macronie se tirent une balle dans le pied. Nice constitue un parfait exemple : Ciotti semble bien parti pour ravir la mairie au LR Estrosi.
Ceci explique pourquoi les formations macronistes ne percent pas et pourquoi LR cède de nombreux bastions. Le scrutin est un camouflet de plus pour le parti d’Emmanuel Macron et ses alliés. Les résultats dans les grandes métropoles sont souvent abyssaux (Marseille, Paris) et aucune percée dans les villes moyennes ne vient contrebalancer ce récit. Même l’allié Bayrou semble en difficulté dans son fief de Pau.
Enfin, il convient de noter les bons scores de la gauche en générale, qui viennent s’opposer au récit d’une droitisation de la France voire d’une fascisation. On aurait pu penser que le matraquage permanent des médias Bolloré, qui entrainent le service public et TF1/BFMTV dans leur sillage, aurait eu un impact plus évident aux municipales.
Sans minimiser les très gros scores obtenus par d’authentiques racistes dans de nombreuses villes et communes ni occulter la poussée inquiétante du RN à Marseille (qui pourrait bien remporter la ville suite à l’attitude risquée du maire sortant PS), on voit que la gauche résiste.
C’est notable à Lyon, où le sortant est en ballotage favorable. Et c’est encore plus visible à Paris.
La Capitale souffre de l’essoufflement du pouvoir après 4 mandats de suite du PS. Le successeur d’Anne Hidalgo est tributaire de son bilan. Il ne dispose d’aucune envergure nationale. Et la campagne a été marquée par la fascination des médias pour la candidate proche d’Éric Zemmour, Sarah Knafo.
Cette dernière a bénéficié d’un passage sur le JT de TF1 et dans la matinale de France Inter (contrairement à Sophia Chikirou), a été élue “révélation politique de l’année” par un jury de journalistes. Et a fait une très grosse campagne sur Twitter, avec l’aide plus ou moins fortuit des algorithmes d’Elon Musk.
Tout cela a résulté sur un score assez médiocre de 10 % (12% en ajoutant le candidat RN), au niveau de l’extrême droite dans la capitale lors des scrutins précédents, et pratiquement uniquement dû aux scores obtenus dans les 16e (22%) et 8e arrondissements de Paris où se concentrent les plus hauts revenus.
Dans le reste de la France, le parti “Reconquête” subit un puissant revers, dans les rares cas où il parvient à recruter des candidats.
À l’inverse, la liste “union de la gauche” finit bien plus haut que prévu, ce qui permet au candidat socialiste d’ignorer les appels à l’Union de LFI. Cela témoigne d’un renforcement de la gauche à Paris, malgré le climat ambiant et les compromissions du PS avec Macron à l’Assemblée nationale.
Le contrôle de nombreuses grandes villes demeure incertain. Il n’est pas certain que le RN puisse rafler autant de mairies qu’il l’espère, tout dépendra de sa capacité à mobiliser l’électorat de droite avec lui contre la gauche. Les scores de Knafo à Paris montrent une radicalisation de la haute bourgeoisie.
Dans les duels opposant la gauche à la droite ou l’extrême droite, il faudra voir si l’union fonctionne encore. Le PS a investi un capital politique gigantesque pour diaboliser LFI, au risque de mobiliser l’électorat de droite contre les listes d’union et de démobiliser l’électorat de gauche.
Dans les triangulaires (Paris, Rennes, Lille…) il semble plus important de voter comme au premier tour plutôt que de se lancer dans des calculs alambiqués, car les sièges des conseillers municipaux d’opposition sont attribués en proportion des scores. Pour Paris, la victoire du PS est loin d’être acquise. Rachida Dati dispose d’une réserve de voix théoriquement suffisante, mais les reports du vote macroniste ne seront peut-être pas suffisants, alors qu’une part des électeurs LFI pourrait être tentée par le vote utile, malgré la prestation calamiteuse du candidat PS face à Chikirou dans le débat de l’entre-deux tours. Le PS refuse l’alliance avec LFI aussi par cohérence avec son projet politique, plus proche de la gestion macroniste. Avec l’espoir de bénéficier de nombreux reports de voix de cet électorat, réticent à voter Dati. En cas d’échec, le PS ne pourra s’en prendre qu’à lui-même.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.