En mars, trois choses se sont passées. Une plateforme de streaming née en Afrique a confirmé sa fermeture. Une rumeur autour de la monétisation TikTok au Rwanda a enflammé les réseaux. Et un débat est revenu avec insistance : qu’arrive-t-il à l’Afrobeats lorsqu’il devient suffisamment global pour être reformaté par le marché ?
Pris séparément, ces sujets parlent de streaming, de creator economy et de musique. Pris ensemble, ils posent une question plus large : qui contrôle vraiment la circulation, la valeur et la définition de ce que l’Afrique produit culturellement ?
Être visible ne veut pas dire être en position de force. On peut nourrir des plateformes sans capter la valeur qu’on y crée. On peut devenir mondial tout en laissant à d’autres le pouvoir de décider ce qui mérite d’être amplifié, monétisé ou défini comme légitime. C’est à cet endroit précis que ces trois sujets se rejoignent.
Showmax occupait une place singulière dans le paysage africain du streaming. Lancée par MultiChoice en 2015, la plateforme s’était installée comme l’un des rares espaces pensés d’abord pour des publics africains, avec des productions sud-africaines, nigérianes, kenyanes et des originaux maison. Mais le 19 mars, MultiChoice a confirmé que Showmax fermerait le 30 avril 2026 et que ses contenus migreraient vers DStv Stream.
La raison : une hausse organique de 2,3 milliards de rands des pertes en un an, un chiffre d'affaires en recul à 50,8 milliards de rands, et un profit opérationnel en chute à 4 milliards de rands.
Mais Showmax ne diffusait pas seulement des contenus. Elle commanditait des séries, finançait des auteurs, des réalisateurs, des techniciens. Sa fermeture retire un maillon entier d'une chaîne de valeur déjà fragile.
Et c’est là que le sujet devient plus large que Showmax lui-même. Tant que les acteurs culturels africains dépendent d’infrastructures qu’ils ne contrôlent pas, leur visibilité reste révocable. On peut produire les meilleurs contenus du monde, si la décision de les diffuser se prend à Paris ou à New York, ce n’est pas de la souveraineté. C’est de la location.
Début mars, des publications virales ont affirmé que le Rwanda devenait le premier pays africain à accéder à la monétisation TikTok. Le ministère rwandais des TIC a rapidement nuancé : aucun programme officiel n'était actif au 11 mars 2026.
Mais l'intérêt du sujet, c'est la violence de la réaction. Si cette rumeur a autant circulé, c'est parce qu'elle a touché une frustration bien installée. Selon l'Africa Creator Economy Report 2026, l'économie des créateurs sur le continent pèse 3 milliards de dollars et pourrait atteindre 17,8 milliards d'ici 2030. Pourtant, six créateurs africains sur dix gagnent moins de 100 dollars par mois. L'ad revenue ne représente que 5,8% de leurs revenus.
L'attention est là. La valeur ne redescend pas. Les créateurs africains ne veulent plus seulement participer à l'économie des plateformes, ils veulent y exister comme des acteurs économiques à part entière. Et tant que ce passage restera bloqué, la creator economy africaine restera enfermée dans une contradiction brutale : produire énormément de valeur culturelle tout en récupérant trop peu de valeur économique.
L’Afrobeats est partout. En cinq ans, le nombre d’artistes nigérians sur Spotify a progressé de 158%, et l’Afrobeats y a bondi de 5 022% au Nigeria depuis 2021. L’écoute du genre explose bien au-delà du continent ( Indonésie, Inde, Philippines, Égypte).
Ces chiffres sont impressionnants. Mais ils ouvrent une autre question : que devient une culture lorsqu’elle commence à être lue d’abord à travers les logiques de circulation mondiale ? Plus un son voyage, plus il se reformate. Certaines textures deviennent trop locales pour l’export. Certaines formes paraissent trop denses pour les standards internationaux.
Et voici le chiffre qui résume le paradoxe : les revenus de la musique enregistrée en Afrique subsaharienne ont atteint 120 millions de dollars en 2025. Le marché mondial du streaming musical pèse 31,7 milliards. L’Afrique capte moins de 0,4% des revenus mondiaux alors qu’elle produit certains des sons les plus écoutés de la planète.
L’Afrobeats ne raconte pas seulement une victoire culturelle. Il parle aussi de négociation. Et cette négociation porte sur une question sensible : qui garde le pouvoir de définir ce qu’une culture devient quand elle commence à compter à l’échelle mondiale ?
Showmax pose une question de propriété.
TikTok pose une question de monétisation.
L’Afrobeats pose une question de définition.
Posséder. Monétiser. Définir.
C’est peut-être autour de ces trois verbes que se joue aujourd’hui une partie essentielle de la conversation culturelle africaine.
Le cas Showmax rappelle qu’on ne construit pas une souveraineté culturelle uniquement avec de la visibilité, mais avec des infrastructures capables de tenir. Le débat TikTok montre qu’on ne peut plus demander aux créateurs africains d’alimenter l’économie de l’attention sans leur ouvrir un accès réel à la valeur. Et l’Afrobeats rappelle qu’une culture peut conquérir le monde tout en laissant ouverte une bataille sur son sens, ses contours et son centre de gravité.
Ce que cette séquence révèle, au fond, c’est que les cultures africaines ne sont plus seulement confrontées à un problème de visibilité. Elles sont confrontées à un problème de position. Où se situe le pouvoir réel ? Chez ceux qui créent ? Chez ceux qui distribuent ? Chez ceux qui mesurent l’audience ? Chez ceux qui financent ? Chez ceux qui décident ce qui mérite d’entrer dans la carte du monde ?
Et c’est sans doute là que le sujet devient plus stratégique que symbolique.
Parce qu’une culture peut très bien être en pleine expansion et rester vulnérable. Elle peut générer des milliards de streams, alimenter des tendances globales, produire des stars, attirer des marques, remplir des salles, et malgré tout continuer à dépendre d’architectures qui lui échappent. Tant que les infrastructures, les modèles de rémunération et les mécanismes de légitimation restent largement définis ailleurs, la montée en puissance culturelle ne se traduit pas automatiquement en pouvoir durable.
La vraie question n’est donc plus seulement :
comment rendre les récits africains visibles ?
La vraie question devient :
comment faire en sorte que cette visibilité produise enfin de la durée, de la valeur et de la capacité d’agir ?
C’est probablement là que commence le prochain chantier : non plus seulement entrer dans la conversation mondiale, mais peser sur les conditions dans lesquelles cette conversation se tient.
Pour prolonger ce numéro autrement.
How to Build a Library est un documentaire qui suit la réinvention de la McMillan Memorial Library à Nairobi, un lieu hérité de l’époque coloniale longtemps fermé à une partie de la population kényane. En racontant sa transformation, le film parle autant de livres que de mémoire, d’accès, d’institutions culturelles et de la question centrale de ce numéro : que signifie vraiment reprendre la main sur ses propres infrastructures culturelles ?
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