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Plan à 4 · Jul 16, 2026

La mère irréprochable n'existe pas et c'est tant mieux

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Plan à 4 · Plan à 4

Il y a quelques temps j’ai reçu un commentaire sur mes réseaux sociaux qui disait : « pour militer pour les droits des enfants, qui plus est en étant mère, il faut être irréprochable. » Ça fait maintenant six ans que je suis sur instagram et que je m’expose, alors je les connais, les règles de base. Notamment ne pas prendre personnellement les commentaires des personnes qui arrivent chez moi par hasard et déverse leur haine, leur frustration, leur ennui ou tout autre émotions négatives non sollicitées. Plus facile à dire qu’à faire. Surtout quand comme moi on a le syndrome de la petite fille parfaite et qu’on a passé sa vie à la recherche d’un peu d’amour - même virtuel, même factice. Néanmoins ce commentaire m’a fait réfléchir. Déjà parce qu’il arrive dans un contexte de remise en question. Puis parce qu’il a résonné avec des réflexions que je porte depuis longtemps.

Devenir mère m’a fait questionné intensément cette notion d’irréprochabilité. Ayant grandis dans la violence, être irréprochable pour mon enfant était un objectif que je m’étais fixé. J’étais enceinte, dans ma robe bleue, je caressais mon ventre arrondi et je me faisais la promesse d’être une mère parfaite. J’imaginais plein de choses dans ma petite tête. J’imaginais que l’amour que j’allais porté à mon bébé surpasserait tout, que rien ne serait inachevable. J’imaginais que l’amour rendrait tout facile, sans effort. Comme si ma personnalité, mon passé, mes traumas, s’évanouiraient à la vue des petits pieds de mon bébé.

J’y croyais vraiment. Et aujourd’hui je ne veux pas rire de ça, pas rire de moi. J’avais une confiance infinie dans la mère que j’allais être, je veux célébrer cet état d’esprit. Je veux célébrer l’optimisme, l’espoir et la foi que je portais dans cet amour. N’empêche que cet optimisme — combiné à une vision idéalisée de la maternité que l’on m’a inculqué — a réduit mon esprit critique à néant. Et que, évidemment, tout ne s’est pas passé aussi facilement que je l’aurais espéré.

La maternité pour moi est arrivée comme un raz de marée. Elle a soulevé des questions identitaires profondes : après avoir passé tant d’années à essayer de me conformer aux attentes de mon entourage, de la société, venait le temps de me rencontrer. Et ce que j’y ai découvert est parfois joyeux, parfois tragique, parfois sale. J’ai ré-examiné ma personnalité et j’y ai changé beaucoup de choses. Ma manière de m’habiller, le corps moins contraint par un façonnage forcé, ma manière de parler, enrichie des mots des femmes qui m’ont permis de comprendre, ma manière de relationner, de m’attacher, d’éduquer, de militer. J’ai changé beaucoup de choses et pourtant certaines restent, tenaces. Elles n’ont plus la même intensité, ni la même forme mais le fond est là.

La notion d’être irréprochable, est pour moi encore un sujet. Dans le concept, j’ai bien réussi à m’en détacher. Je milite tous les jours pour qu’on arrête de demander aux mères la perfection. Je sais, qu’elle n’est pas la réponse. Je sais qu’elle est impossible à atteindre. Je le sais. Et pourtant une partie de moi résiste. Au fond de moi, ne pas être irréprochable me consomme. La déviation de la route que je me suis fixée me dérange. Je le vois et je le sens dans la culpabilité que je porte quand je ne suis pas cette mère parfaite ; celle que je combats mais que quelque part au fond de moi je rêve encore d’être. Je le sens quand je suis avalée dans un projet, que j’ai du mal à m’arrêter alors que je devrais passer du temps de qualité avec mon enfant ; quand je n’arrive pas à être disponible parce que triste, dérégulée, je me vois quand épuisée, que je crie alors que je voudrais être calme, que j’autorise trop de dessins animés, quand tout ce que je veux c’est ne plus être là. Je n’y arrive pas, ça déborde, ça suinte.

Alors je me suis demandée d’où venait cette résistance, puisque je la comprenais si bien de l’extérieur et si mal de l’intérieur. Je crois qu’être irréprochable, pour moi, n’a jamais été une question de morale mais c’était surtout une stratégie de survie. Quand on grandit dans un foyer où l’amour est conditionnel, où il faut deviner l’humeur de l’autre avant de parler, on apprend très vite que la faute, même minime peut coûter bien trop cher. Alors on fait comme on peut, et on se construit une armure : je ne donnerai aucune prise. Je ferai tout bien, tout le temps, pour qu’on n’ait jamais de raison de me faire du mal, de me quitter, de cesser de m’aimer. Cette enfant-là, elle crie encore aujourd’hui quand elle lit un commentaire hostile.

En réalité, ce n’est pas tellment la perfection en tant que telle qui me travaille et qui me consomme, je sais - rationnellement - qu’elle est un mirage. Mais c’est cette petite fille en moi qui a encore ce besoin d’être irréprochable pour se sentir pleinement en sécurité. Et aucune conviction personnelle, aussi juste soit-elle n’arrive à désarmer complètement ce réflexe ancré au plus profond de moi. Alors qu’est-ce que je fais de ça ? Mais surtout, qu’est-ce que ça provoque autour de moi ?

La même semaine a eu lieu le rendez-vous de fin d’année pour Ferdinand. L’année prochaine c’est la rentrée au CP. La maitresse nous a parlé des apprentissages nombreux, du très bon comportement, du calme de l’enfant. J’étais toute fière, les larmes aux yeux. Mais en coin, je souriais aussi nerveusement : si elle savait ce que ça lui coûte, ce masking d’élève modèle. Moi je le sais, je le vois quand il rentre à la maison et qu’il explose toutes ses grosses émotions. Et je le ressens, car enfant, j’étais tout comme lui.

La maitresse était très contente de l’année de l’enfant, mais nous a cependant alertés sur un point. Sa peur d’échouer le paralyse. S’il pense un exercice trop complexe, alors il va se braquer, se fermer, peut-être commencer à pleurer ou s’énerver, de peur de ne pas réussir, de ne pas y arriver. J’avais déjà commencé à remarquer ça depuis plusieurs mois. La peur d’échouer. Ne pas se sentir capable. La peur de décevoir. C’est sûr que quand il me voit les yeux tout brillants au moment où la maitresse le félicite, je suis moins crédible quand je lui dis que tout s’apprend par les erreurs et qu’il est normal de se tromper. Pourtant je le pense profondément. Je le répète, je le martèle dès que je sens cette peur s’allumer chez lui, pendant un jeu par exemple. N’empêche qu’elle est bien installée, elle s’est fait sa petite place, et maintenant elle prend beaucoup trop d’espace. Au début, je pensais qu’il me suffisait de lui dire : « mais non chouchou, allez, essaie, c’est pas grave si tu te trompes. Tout le monde fait des erreurs, c’est comme ça qu’on apprend. » Mais je comprends désormais que ma stratégie est inefficace. L’enfant n’a pas le goût de se tromper. Et pour cause ! Je sais bien que les enfants n’apprennent pas par la parole mais par les modèles et l’action. Et je me suis demandé : mais quand me voit-il me tromper et en parler ? Quand voit-il son père, mes amies, toutes les personnes de référence pour lui, se tromper et en parler ? Jamais. Ferdi, il voit le quotidien se dérouler, la fatigue, le travail, l’indisponibilité trop souvent, le succès quand il est là, la célébration. Mais les erreurs ? Les râtés ?

J’ai réalisé que je reproduisais, sans le vouloir, exactement ce que j’avais fui. Moi qui martèle qu’on a le droit de se tromper, moi qui écris ici même que l’irréprochabilité est un mirage - et qui ne montre à mon fils que la version accomplie de moi-même. La mère qui gère, qui réussit, qui sourit, qui travaille, fière - et quand ça déborde c’est la fatigue que je blâme. Mais quand est-ce que je montre celle qui doute, qui rate, et qui recommence quand même ? Comment pourrait-il apprendre le droit à l’erreur si personne autour de lui ne l’incarne authentiquement ? Si j’attends qu’il soit bien endormi pour pleurer mes échecs, mes erreurs, mes tristesses ?

Read the original on plan4.substack.com

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