Il y a des mots qui font leur chemin. Kink, par exemple. D’abord un terme nautique - du néerlandais kink, qui signifie « enrouler une corde » - il désignait au XVIIème siècle une torsion dans un cordage. Puis l’argot américain s’en est emparé pour qualifier les kinky, les pervers, les tordus, ceux dont les désirs sortaient du scope de la sexualité normative. Aujourd’hui, on parle de « kink » avec beaucoup plus de désinvolture. Mais c’est quoi, au fond, un désir normal ?
La question n’est pas rhétorique : en 1886, le psychiatre Richard von Krafft-Ebing publie Psychopathia Sexualis et classe méthodiquement tout ce qui sort du cadre reproductif comme une perversion - l’homosexualité, le fétichisme ou encore la masturbation féminine. Ce n’est pas anodin que ce cadre ait été construit par un homme, pour des hommes, au service d’un ordre moral bourgeois qui avait un intérêt direct à ce que les corps (et surtout les corps des femmes) restent disciplinés. Foucault l’a très bien dit : le sexe n’a jamais été aussi peu libre que lorsqu’on a commencé à en parler autant, à le classer, à le nommer. Réguler le discours sur le désir, c’est réguler le désir lui-même.
Pour illustrer ce propos avec un exemple moins abstrait, j’ai préféré me pencher sur un roman ô combien mémorable : Sexe, mensonges et banlieues chaudes, de Marie Minelli - nom de plume que vous reconnaîtrez sans peine si, comme moi, vous avez lu l’article de Gala du 10 août 2022. L’autrice s’appelle en réalité Marlène Schiappa, ex-ministre et ex-romancière (CQFD), avec un livre qui semble avoir été écrit dans une autre vie. Et je peux vous dire que ce livre a été fort instructif - mais (SPOILER) malheureusement pas pour des raisons élogieuses !
L’héroïne de notre ex-secrétaire d’État sous pseudo s’appelle Sara Bastide. Elle vit dans un petit 250m² à Neuilly, son fiancé s’appelle Amaury, et ce dernier jouit sur son ventre en criant « Vive la France ! » (je cite). Sara, de son côté, se masturbe avec un déodorant Narta en pensant à un « mystérieux banlieusard » prénommé Djalil. Le roman est, disons-le franchement, un document ethnographique involontaire sur la sexualité des classes supérieures françaises : mécanique, silencieuse, mensuelle (pour être sympa avec nos cops hétéras), et comme dit précédemment, patriotique à l’éjaculation.
Ainsi, Sara s’ennuie et a des désirs de nouveauté (Peut-être craquera t-elle pour un déo AXE…) Elle rêve de « se frotter aux racailles en baskets » ou de sentir « l’odeur des aisselles » de Djalil. Ce que le roman présente comme une transgression érotique est surtout un catalogue de clichés racistes enrobés dans du désir féminin : l’homme racisé comme horizon fantasmatique de la bourgeoise blanche, vieux topos aussi peu subversif que de fumer des clopes en 2026. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le moteur : Sara désire, Sara ne peut pas le dire, alors elle le fantasme en secret pendant qu’Amaury dort du sommeil du juste (et du patriote, cc Jordan Bardella).

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