L’été achève, ça se sent. Les fleurs ont déjà la mine basse, les enfants se préparent à rentrer à l’école et il est enfin temps d’annoncer la nouvelle saison du Père Duchesne. Je me suis imposé des vacances cette année, mais les sujets n’ont pas manqué. Les derniers mois ont été particulièrement riches en rebondissements. En Europe, la canicule a défrayé les manchettes pendant que le petit Hamza “La Douane” taxait les passants au Canal Saint-Martin. Ce petit Gavroche du 21e siècle n’incarnait pourtant rien d’autre qu’une des figures les plus classiques de l’imaginaire parisien. Pensez à Antoine Doinel dans les 400 coups ou à Victor Hugo et ses pages célèbres sur le gamin de Paris, cette “vieille âme de la Gaule”. CNEWS, pour sa part, semblait y voir un autre signe de la décadence française provoquée par l’“immigration de masse”. On ne va pas demander aux journalistes de CNEWS de lire Victor Hugo. Devant les pressions de la fachosphère, la police a fini par ramasser Hamza.
Parlant migration de masse, les Marocains ont fait parler d’eux avec une rumeur qui a poussé plusieurs migrants à traverser vers Ceuta. On accuse le Roi du Maroc, le souffreteux Mohammed VI, d’être impliqué dans cette manipulation. Le Roi a récemment inauguré l’autoroute Donald J. Trump, qui relie Tiznit à Dakhla, au cœur du Sahara, ce qui en dit long sur les relations du souverain avec le régime américain. Les États-Unis ont une dent contre les Espagnols, qui administrent l’enclave de Ceuta, depuis leur refus d’héberger les avions américains en partance pour le Moyen-Orient. La tendance est, de toute façon, à encourager la montée de l’extrême droite en tablant sur le discours anti-immigration un peu partout, que ce soit en France, en Espagne, au Royaume-Uni ou en Allemagne.
Côté américain, la descente aux enfers se poursuit, avec une guerre à toutes fins utiles perdue en Iran et certains marins qui auraient tenté de se jeter du pont des porte-avions, entre autres parce que la nourriture y est devenue trop mauvaise par manque de ravitaillement. J’ai d’ailleurs vu une très belle image d’un KC-135 Stratotanker américain sur lequel un farceur avait écrit “Operation Epstein Fury” et “Bibi’s Cucks” (celle-là, je ne la traduis pas), ce qui en dit long sur l’enthousiasme des troupes à bombarder le peuple qui a inventé l’algèbre.
La vedette de Twitch Hasan Piker est devenue la bête noire de Fox News et de l’establishment démocrate pendant que les candidats socialistes enregistraient quelques gains dans les primaires démocrates. Ce sera au moins une bonne nouvelle. Sinon, nous avons eu droit à la pire Coupe du Monde de l’Histoire. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est L’Équipe. Il faut dire que ça a bien commencé avec le Prix FIFA de la Paix à Donald Trump, et que ça s’est encore dégradé avec 48 équipes, des intrigues politiques au sujet des cartons rouges, un spectacle de mi-temps digne du Super Bowl et une finale aussi soporifique que désastreuse. L’Odyssée de Christopher Nolan a, quant à elle, soulevé les passions. Jamais on n’a vu, dans l’histoire récente, autant de gens se soucier d’hexamètre dactylique et de la traduction appropriée de l’épithète grecque “polytropon”.
Poutine a vu quant à lui sa grande offensive dans le Donbass faire patate. Les Ukrainiens semblent avoir pris un moment le dessus sur la guerre des drones. Ça nous annonce un avenir formidable, fait de vidéos de soldats pourchassés jusqu’à leur dernier souffle par des robots volants. Le progrès est en marche! Pour l’instant, le ravitaillement des troupes russes semble compromis en Crimée et dans certaines régions de l’Est, mais rien n’est certain quant à l’issue de la catastrophe qu’est déjà cette guerre. Début août, un drone chargé d’explosifs militaires a été découvert dans un aéroport de Leipzig où logent des Antonov ukrainiens. Ça fait un moment qu’on nous annonce l’élargissement potentiel du conflit pour tester les limites de l’OTAN. Remarquez, une guerre de plus ou de moins…
Pendant ce temps, dans notre tranquille colonie — le Canada —, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Les plus chanceux ont pris des vacances quelque part dans ce grand pays où tout coûte trop cher et où les divertissements sont rares. Les incendies ont encore brûlé quelques millions d’hectares tandis que les pipelines semblent être en vogue chez les libéraux. Pendant que la colonie brûlait, le blogue La Presse a continué sa sympathique série estivale “un pédophile près de chez vous”, en publiant chaque jour en Une de son site web les photographies des contrevenants entre des articles du genre “doit-on prioriser le REER ou le CELIAPP quand on a déjà deux millions de côté ?” ou “la rénovation écoresponsable de cette demeure en bord de lac que vous ne pourrez jamais vous payer en fait un véritable Éden des Cantons-de-l’Est”, sans oublier l’habituel éditorial sur les syndicats qui vont trop loin. Trump a une fois de plus réactivé ses tarifs douaniers (bien qu’on ne suive plus trop lesquels) et la prochaine élection québécoise promet un nouveau truel (la version à trois du duel) entre un parti de droite, un parti de centre-droite et un parti de droite.
Voilà pour la revue de presse. Ce qu’il y a de formidable avec notre époque, c’est qu’il est impossible de s’ennuyer. On se couche le soir en ne sachant pas dans quel état nous retrouverons le monde au matin. Ça promet donc d’être une grande saison du Père Duchesne! Il y a déjà quelques textes en préparation : le wokisme 2.0 d’Alexandria Ocasio-Cortez, la bisbille autour de L’Odyssée, le phénomène Hasan Piker, ce que le travail apporte au monde et comment nous le comprenons mal, une réflexion sur le vide existentiel de l’homme le plus riche du monde et évidemment quelques observations ornithologiques… Certains de ces sujets finiront dans le grand cimetière des textes, mystérieux espace liminal qui existe à l’état de brouillons, de notes et de fichiers épars, les autres seront à lire dans les prochaines semaines.
Le but de cette infolettre a toujours été la critique et l’analyse de fond. Son activité a commencé dans une période particulièrement tendue des guerres culturelles, et elle s’étire dans la catastrophe multiforme qu’est devenue le 21e siècle. Rassurez-vous, nous ne sommes pas ici pour pleurer. Le monde va très mal, comme à son habitude. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Le Père Duchesne est, avant toute chose, une infolettre de combat, qui garde un peu du mordant de ses prédécesseurs. En haut, on nous promet un monde de mort, de capitaux et de machines. L’histoire humaine est une succession de défaites et de tragédies, mais au travers il y aura toujours quelques moments de grandeur. Je ne parle pas ici des fulgurances technologiques ou de la “grandeur” des palais présidentiels, mais bien du courage, de la beauté et de la douceur dont sont capables les êtres humains quand ils travaillent ensemble. La mort triomphera toujours, mais la vie ne se rend jamais.
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