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Des nouvelles du Père Duchesne · Jun 25, 2026

La nostalgie du Red Lobster

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Père Duchesne · Des nouvelles du Père Duchesne

Nous étions une centaine entassés dans le gymnase de l’école primaire, mardi dernier, pour assister à la remise des diplômes. Ma fille m’avait dit : “Le diplôme est pas important, c’est un papier qui a été fait sur Canva. La partie importante, c’est la haie d’honneur”. La remise des diplômes était touchante, même si on n’entendait rien. L’école n’avait visiblement pas le budget pour un ingénieur du son. Je ne sais pas si ça a déjà été facile, de voir tous les enfants, comme ça, avec leur diplôme en papier, prêts à partir dans des écoles secondaires aux quatre coins de la ville. Ils ne seront plus jamais ensemble, leur vie les emmène déjà ailleurs. Le problème, c’est que l’ailleurs inquiète. J’ai l’impression que c’est plus difficile de les voir grandir dans un monde qui va mal. Peut-être que je me trompe, que le monde va mal depuis toujours, mais je ne pense pas être le seul à le vivre comme ça.

Le hasard a voulu que je tombe, la même journée, sur un article du New Yorker qui révélait le plan inusité du nouveau dirigeant de la Commission Américaine de Recherche sur l’Arctique. Cet investisseur texan, du nom de Tom Dans, a été désigné par le Danemark comme une des trois personnes au centre d’une campagne d’influence afin de faire basculer le Groenland dans le giron américain. Interrogé par le New Yorker, Tom Dans énonçait son plan :

Mon point de vue c’est que les États-Unis pourraient prendre toutes les ressources halieutiques du Groenland, couper l’intermédiaire, et en priver la Chine. Ce serait la meilleure façon de ramener les crevettes à volonté chez Red Lobster1.

La nostalgie est une émotion particulière. Elle est liée au Nostos, à la maison. C’est cette émotion qui fait dire à Télémaque, le fils d’Ulysse, qu’il aimerait voir son père “vieillir parmi ses biens” à la cour d’Ithaque, quand tout le monde le croit mort. Le héros ne peut pas se contenter de cette vie paisible. Le sort veut qu’il aille d’aventures en aventures, livré aux caprices des dieux. La vie humaine est à l’image de celle des héros grecs. Nous suivons un périple où le retour à la maison sera toujours impossible. Ce jour-là, ma demeure perdue, c’était l’enfance qui s’en va. Pour cet épais de trumpiste, c’était les crevettes à volonté chez Red Lobster.

Pour celles et ceux qui ne seraient pas au courant, Red Lobster est une chaîne de restaurants de fruits de mer — surtout populaire dans les années 1980 —, et dont la spécialité était le homard trop cuit couvert de beurre à l’ail. Les Québécois se souviennent de la tentative infructueuse d’incursion de la chaîne dans la province, et des plaisanteries qu’elle avait suscitées. Comme en effet miroir, Radio-Canada diffusait, il y a deux semaines, un reportage sur les derniers crevettiers de la Gaspésie2. Depuis quelques années, le réchauffement des eaux de l’estuaire du Saint-Laurent crée des zones d’anoxie qui provoquent la disparition des crevettes. “On faisait une terrible belle vie”, raconte un des pêcheurs, forcé de vendre son bateau. Certaines nostalgies ont peut-être plus de résonance que d’autres.

Le mode de vie qui a donné le Red Lobster est le même qui a détruit la pêche à la crevette. La chaîne de restauration est un produit de la civilisation automobile, du transport mondialisé et de la pêche industrielle. C’est au prix de tonnes de carbone que les familles du Midwest ont pu s’empiffrer de crevettes à des milliers de kilomètres de l’océan. Ce même carbone atmosphérique participe, aujourd’hui, à rendre la pêche impossible. Ce que les trumpistes nous disent, c’est qu’ils sont prêts à tout pour maintenir ce cycle de destruction, même jusqu’à son emballement.

Plusieurs appellent ce que nous traversons une “polycrise” : crise climatique, géopolitique, économique, démocratique… En grec, la krisis est le point de bascule, le moment du choix ou de la séparation. Notre compréhension actuelle suppose qu’il y ait un avant et un après dans le temps historique, que le monde, après la crise, ne soit plus jamais le même. Dans L’Odyssée, Télémaque peut espérer voir son père revenir à la cour d’Ithaque, et la retrouver plus ou moins inchangée — moyennant qu’on chasse deux ou trois prétendants un peu lourds. Notre temps brisé en est un où le retour est impossible.

Je pense à ma propre enfance, dans le Bas-du-Fleuve, et aux crevettes qu’on disait être une ressource quasi-inépuisable, se reproduisant comme des cafards des mers. J’ai l’impression que ces témoignages des années 1990 viennent d’un temps ancien, comme les récits de navires européens du 16e siècle, bloqués dans leur avancée vers les Terres Neuves par des bancs de morues trop abondantes. Ça ne fait pas quarante ans, et c’est déjà un monde qui n’existe plus.

C’est une tradition dans l’école de ma fille, les enfants font une sorte de tunnel pour laisser passer celles et ceux qui finissent leur sixième année. La haie d’honneur s’étire sur presque toute la cour parce que toute l’école y participe. Les grandes passaient, tout sourire, prêtes à aller au secondaire, devant les plus petits amusés. L’avenir leur appartient. Elles feront mieux que nous. Elle ne peuvent pas faire pire. C’était émouvant de les voir fières, aller vers le vaste monde. J’aurais seulement aimé qu’il soit moins brisé.

N’hésitez pas à répondre directement à cette infolettre. J’ai été plus lent sur les réponses récemment, mais je réponds quand même. Sinon, le Père Duchesne tombe en vacances. Je serai de retour à la mi-août pour de nouvelles aventures.

1

Ben Taub, “Inside The Deadly Serious Plan To Take Over Greenland”, The New Yorker, 15 juin 2026, [lien].

2

Julia Pagé et Frédéric Lacelle, “Les derniers pêcheurs de crevettes au Québec”, Radio-Canada, 12 juin 2026, [lien].

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Read the original on pereduchesne.substack.com

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