Bienvenue dans cette édition #5 d’(Ir)réprochables.
Nous sommes désormais 229. Merci à vous de me lire 🤍.
La semaine dernière, c’était les vacances. La première que je me suis accordée en famille depuis bien longtemps .
Bilan très positif : j’ai lu, beaucoup, dormi, beaucoup aussi, regardé l’océan, vraiment beaucoup.
Les vacances : un concept ancien qui mérite qu’on lui redonne ses lettres de noblesse.
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Sommaire
Pourquoi vous parler de stéréotypes aujourd’hui
Ceux dont nous sommes les victimes
Ceux que nous portons, bien malgré nous
Et quelques pistes pour s’en défaire - autant que possible.
Ces dernières semaines, j’ai endossé le costume de conférencière.
Il y a eu une conférence à destination de femmes salariées d’un groupe industriel local et un webinaire pour DareWomen, une association qui met l’audace des femmes comme moteur des transformations - si vous voulez en savoir plus ou y adhérer, c’est ici.
Ce que j’ai voulu partager avec elles, en présentiel ou en distanciel, ce sont mes réflexions sur mon sujet de prédilection : le leadership.
J’ai donc, d’abord, partagé ma conviction que chacune, individuellement, et le monde entier avec elles, a intérêt à déployer son propre leadership. Le leadership, c’est ce qui permet d’élever les autres autant que soi-même.
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Être une leader, c’est prendre sa place, ni plus ni moins que sa juste place.Ensuite, je me suis appliquée à démontrer que le leadership n’est pas genré.
Le leadership féminin n’existe pas - vous le savez.
Mais on peut avoir tendance à l’oublier parfois.
La faute à notre société aime à mettre les gens et les concepts dans des cases, toutes petites et étanches.
A force de m’y intéresser pour les déconstruire, ces fameuses cases, je me suis aperçue qu’il y en avait beaucoup plus que je pensais et, parmi elles, un grand nombre qui nous traversaient sans même que nous nous en rendions vraiment compte.
C’est pourquoi j’ai décidé de vous parler ici de stéréotypes.
Éclairer ce sujet, c’est nous permettre de moins les subir.
De nous alléger de leur charge.
Enfin, je l’espère.
Mais, vous le verrez, ce n’est pas si simple.
Je suis une femme, blanche, cisgenre, bientôt quinquagénaire, mère de famille, éduquée, citadine, sportive.
En tant que telle, je ne suis victime multiples stéréotypes correspondants mais les eux principaux demeurent ceux de mon genre et de mon âge.
C’est sur ce dernier que je me suis penchée en premier.
Théorisé dès 19691 pour désigner toutes les formes de discrimination fondées sur l’âge. Ce qui est drôle, c’est qu’en fait, l’âgisme ne vient pas seul, en fait.
Pour les femmes, il se combine d’emblée au sexisme en une discrimination croisée que les chercheurs nomment le “gendered ageism”, une forme d’intersectionnalité2 entre genre et âge.
En tant que femme de 50 ans (en puissance), je fais partie de cette catégorie de la population qui subit une double peine : celle de l’âge et celle du genre. C’est la collusion entre âgisme et sexisme, qui entraîne une invisibilisation massive des femmes, dans tous les domaines : entreprise, politique, sport, médias.
Le très bon Qui a peur des vieilles ? de Marie Charrel, vous en dirait beaucoup sur le sujet s’il vous intéresse.
De manière synthétique, cet âgisme se traduit dans un grand nombre de domaines de nos vies :
L’invisibilité et l’idée sournoise d’une “péremption” sociale.
Nous n’intéressons plus les récits collectifs.
Prenez le cinéma par exemple. Rien qu’en France, bien que représentant 52 % de la population féminine majeure, seuls 8 % des rôles cinématographiques sont attribués à des actrices de 50 ans et plus. Et quand nous sommes représentées, c’est cantonnées à la case de la maternité et associé.
La désirabilité réduite à néant.
Les stéréotypes et les normes sont véhiculées par des médias largement dominés par le “male gaze”, qui édicte ses propres critères de beauté et dessine des frontières entre les femmes considérées comme désirables. L’injonction de jeunesse frappe les femmes bien plus durement que les hommes. Songez seulement à Georges Clooney et à toutes les actrices du même âge dont les noms ne vous viennent pas...
L’exclusion professionnelle.
Invisibilisées dans les médias, les femmes de 50 ans font aussi face à davantage de discriminations sur le marché du travail. Combiné au sexisme, l’âgisme en devient surpuissant3.
Des effets directs sur la santé mentale.
L’activation de stéréotypes négatifs génère une augmentation du stress, une diminution de leur estime de soi, une moindre volonté de vivre4.
Avec les stéréotypes dont je suis porteuse, je souffre et vous souffrez avec moi.
Mais ce qui me pose davantage problème encore et que j’avais occulté, c’est combien je suis moi-même porteuse et combien je fais vivre des stéréotypes que je déteste.
A cet endroit, la sociologie devient tout particulièrement inconfortable.
(Et très utile).
En tant que femme blanche, francophone, quinquagénaire socialisée en France, j’ai intériorisé des systèmes de représentation non choisis avec conscience.
C’est ce qu’on appelle les biais implicites.
Ils proviennent de la manière dont notre cerveau traite les informations, sous l’influence de la famille, des réseaux sociaux, de l’école, etc. et qui alimentent notre environnement.
Attention, ce qui suit est très, très désagréable à lire.
Nous sommes tous concernés en tant qu’individus par des biais implicites et socialisés dans une société qui véhicule une norme de “blanchité”5.
Le concept clé ici est celui de “privilège blanc” qui a été théorisé par la sociologue américaine Robin DiAngelo. Dans la société française, être blanc.he, c’est avoir le privilège de ne pas s’interroger sur son propre marquage corporel et généalogique dans la plupart des interactions sociales : c’est ne pas appartenir à un “groupe social saillant” supposément repéré dans certaines caractéristiques corporelles6.
Concrètement, cela se traduit par les biais inconscients suivants :
La présomption de compétence : associer plus spontanément un nom à une image de fiabilité professionnelle (🤮)
La “fragilité blanche” : les personnes blanches ont appris à “traiter tout le monde de la même façon”, à “ne pas voir les couleurs”, ce qui revient, ni plus ni moins à nier que la couleur de peau a des effets réels dans la société et empêche de comprendre les mécanismes de discrimination7.
L’amalgame implicite entre “Français” et “Blanc” : malgré l’universalisme républicain, un amalgame implicite est effectué dans le langage courant entre “français” et “blanc”, au point que les descendants d’immigrants noirs et arabes sont souvent identifiés comme étrangers.
En France, les stéréotypes liés à l’origine nationale ont une longue histoire.
La figure de l’étranger inassimilable accompagne chaque vague migratoire. Des Italiens de la fin du XIXe siècle aux migrants d’aujourd’hui, les stéréotypes ne changent pas8.
Ces représentations, même atténuées et non conscientes, imprègnent nos esprits, à notre cœur défendant.
Paradoxalement, nous sommes aussi, souvent, porteuses de stéréotypes âgistes sur les personnes plus âgées que nous.
Environ 38 % des individus perçoivent des stéréotypes négatifs à l’encontre des personnes âgées, et, double peine pour elles, ces représentations tendent à exagérer leur dépendance, leur déclin cognitif et leur inadaptabilité (quand elle est réelle).
Voici les grands stéréotypes structurants de la société française, dont nous sommes toutes et tous pétri.e.s à des degrés divers et selon nos trajectoires :
Stéréotypes de genre : femme irrationnelle/émotionnelle vs. homme rationnel ; femme compétente perçue comme froide ; homme qui s’occupe des enfants perçu comme exceptionnel.
Stéréotypes de classe : “beauf” populaire inculte vs élite parisienne déconnectée ;
Stéréotypes liés à l’origine nationale : la xénophobie regroupe des attitudes, émotions et comportements négatifs à l’égard des étrangers (qui diffère du racisme par son critère discriminant fondé sur l’appartenance plutôt que sur des marqueurs raciaux) (même si les deux se situent souvent sur une même échelle du rejet de l’autre).
Stéréotypes de corpulence : la grossophobie, très répandue et rarement questionnée, associe obésité à un manque de volonté.
Stéréotypes valides/handicap : présomption d’incapacité envers les personnes handicapées.
Stéréotypes sur la santé mentale : dangerosité présumée des personnes ayant des troubles psychiatriques.
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La lucidité sur nos stéréotypes n’implique pas une culpabilité supplémentaire à porter.
C’est un outil pour percevoir le monde avec plus de clarté.
Et pouvoir s’y mouvoir avec moins d’entrave, plus de fluidité.
D’autant qu’il existe quelques moyens de lutter contre les stéréotypes, en particulier de genre.
Bien sûr, aucune solution miracle n’existe, mais plusieurs résultats de recherche font consensus.
La plupart des spécialistes s’accordent sur le fait que la simple sensibilisation ne suffit pas, voire peut se retourner contre elle-même.
Le paradoxe de la lutte directe contre les stéréotypes
C’est l’un des résultats les plus dérangeants de la recherche : les stéréotypes de genre ont une double fonction, cognitive et sociale.
Sur le plan cognitif, ils simplifient le traitement de notre environnement en nous en donnant une grille de lecture accessible.
Sur le plan sociétal, ils servent à maintenir l’ordre. Ce qui signifie que les contester frontalement provoque une résistance.
Ce qui ne marche pas bien non plus : le contact intergroupe
La théorie du “contact intergroupe”, c’est-à-dire l’idée que la seule cohabitation entre groupes réduit les préjugés, a longtemps été présentée comme centrale.
Elle l’est, mais avec de nombreuses conditions restrictives. Le contact intergroupe diminue les stéréotypes si, et seulement si, les groupes ont un statut égal, si le contact implique de la coopération, des buts communs, une expérience positive, et s’il est approuvé par les autorités officielles. Autant vous dire que ces conditions sont rarement réunies en pratique…
Plutôt que de chercher à les déconstruire en mode descendant, il apparaît qu’il est plus pertinent d’exposer massivement les individus à des modèles contre-stéréotypiques. En matière de genre, c’est assez simple à dire : des femmes ingénieures, des hommes infirmiers, des femmes dirigeantes, des femmes scientifiques, des femmes journalistes, etc.
La confrontation fréquente à des contre-stéréotypes et leur acceptation diminue le recours à des raccourcis mentaux et permet d’atténuer l’activation des stéréotypes.
Double cerises sur le gâteau, elle incite à considérer l’autre avec plus d’attention et réduit notre tendance naturelle à déshumaniser les personnes différentes de nous.
Souvent, quand j’utilise le fameux e médian ou utilise la règle du féminin pluriel qui l’emporte dans une succession de mots dont le dernier serait féminin, on me dit que c’est pesant voire franchement pénible.
Pourtant, des travaux en psychologie sociale sur les stéréotypes de genre en science9 montrent que lorsqu’on demande à des enfants de dessiner “un scientifique” ils représentent rarement une femme. Lorsqu’on leur demande de dessiner “une scientifique” ou “une personne scientifique” ils dessinent encore des hommes mais davantage de femmes.
Le langage est un outil performant pour changer nos représentations.
La féminisation des noms de métiers est loin d’être anodine : elle contribue, grâce aux effets de la socialisation, à la réduction des inégalités professionnelles.
Il y a un large consensus des chercheurs sur ce point : le levier le plus puissant demeure l’éducation dès la petite enfance, avant que les stéréotypes soient solidement installés.
C’est à une véritable dissection des pratiques qu’il convient de s’adonner pour les rendre visibles
La conclusion est aussi inconfortable qu’insatisfaisante : il n’existe pas de méthode infaillible pour lutter contre les stéréotypes, a fortiori, rapidement.
Les stéréotypes de genre sont structurels, pas simplement cognitifs.
Ils sont entretenus par le marché (qui segmente pour vendre), les médias, l’école, la famille... Et les inégalités de genre, comme leurs stéréotypes associés, sont fortement incorporés au cœur de nous-mêmes.
Ce n’est pourtant pas aussi désespérant qu’il y parait : il convient d’agir simultanément sur plusieurs niveaux : les représentations (contre-stéréotypes dans les médias et la culture), la langue, la socialisation précoce, et la formation des professionnels qui encadrent enfants et adultes. Aucune de ces actions, prise isolément, n’est suffisante, mais il n’y a pas de raison de n’y parvenir pas.
Pour ma part, cela me réjouit de penser que les contre-stéréotypes sont la plus efficace des solutions. C’est une raison de plus - s’il en fallait - pour encourager les femmes à occuper des postes à la hauteur de leurs ambitions, et pourquoi pas, même, les dépasser.
Et sinon, je co-anime jeudi 30 avril 2026 un webinaire avec Adeline Jenner
Au programme :
Identifier les leviers de leadership concrets
Construire des projets porteurs de sens pour les équipes dans un environnement complexe
Découvrir des outils directement applicables
Notre conviction : les projets que vous portez renforcent votre leadership et vous aident à accompagner vos équipes plus sereinement. Et inversement.
📅 30 avril 2026 - 13h à 13h45
🎁 Gratuit
Si vous êtes intéressée, il vous suffit de cliquer là : S’inscrire
Sur ce, je m’en vais accompagner celles qui sont bien décidées à incarner le contre-stéréotype qui permettra de construire une société plus juste dès demain.
Si vous avez envie d’en être, n’hésitez pas à m’envoyer un mail à peggy@troisieme-lieu.com
A très vite,
Peggy.
Par le gérontologue américain Robert N. Butler
https://www.cvfe.be/publications/analyses/370-le-vieillissement-dans-le-miroir-des-differences-de-genre-1-l-emprise-mediatique-normes-et-assignations#_ftn7
https://savoirs.unistra.fr/societe/racisme-des-biais-implicites-a-une-organisation-societale
https://laviedesidees.fr/Racisme-structurel-et-privilege-blanc
https://www.slate.fr/story/165092/fragilite-blanche-robin-diangelo-concept-sociologue-racisme-blanc-privileges
https://www.histoire-immigration.fr/terre-d-accueil-france-hostile
https://ses.ens-lyon.fr/articles/entretien-avec-christine-detrez-autour-de-la-notion-de-genre
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