Bienvenue dans cette édition un peu spéciale #8 d’(Ir)réprochables.
Nous sommes désormais 254. Merci du fond du cœur de me lire 🤍.
J’ai commencé à vous raconter il y a une semaine comment je suis arrivée à l’idée du jeûne et comment je suis rentrée dedans (avec beaucoup de peurs et un ralentissement aussi contraint que salvateur).
Chaque jour là-bas, et depuis mon retour, j’ai écrit - c’est même à peu près tout ce que j’ai fait.
Je suis de retour depuis 10 jours dans ma vie ordinaire. Avoir documenté cette aventure à la manière d’une entomologiste, me permets de pouvoir vous raconter ici les éléments qui m’apparaissent fondateurs. Ça fait un peu grandiloquent, dit comme ça. Ça n’en reste pas moins vrai.
J’ai heureusement retrouvé ma sociabilité - le bruit, la chaleur humaine (ha ha ha) et la tension des engagements à tenir m’apparaissent à nouveau supportables.
Pourtant, bien des choses semblent avoir changé.
Je m’observe sur cette photo prise juste après être arrivée sur place.
La transformation a alors déjà commencé.
Si vous ne l’avez déjà fait, vous pouvez
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La maison est magnifique - une bâtisse aux multiples recoins, lumineuse, brute et protectrice. A l’arrière, un grand jardin abrite un immense noyer qui laisse voir les pitons rocheux au loin. Des fauteuils de jardin sont posés ça et là, au milieu des herbes aromatiques et des fleurs sauvages.
J’ai été récupérée par une jeune femme tout en muscle tendu et à la peau halée sur le parvis de la gare de Valence. Nous attendons les 7 autres participant.es. Une heure plus tard, nous entamons notre premier moment partagé dans une camionnette. 45 minutes de route où les plus aventureuses s’essaient à la conversation avec leur voisin ou voisine, venu.e.s des quatre coins de la France, et d’ailleurs. 7 femmes, 1 homme.
J’écoute les récits de celles qui n’en sont pas à leur première expérience. Trois pratiquent des jeunes régulièrement, certaines une fois par an. Je suis très impressionnée et je me dis que ça doit forcément être un truc génial, si on y revient.
En vrai, j’ai toujours autant les pétoches.
Et j’ai faim - mais ça ne se dit pas.
Quand nous arrivons, je découvre ma chambre. Deux érables magnifiques frottent à mes fenêtres. Un bureau fait face au mur devant le lit - c’était mon premier critère de choix. Je n’ai même pas à partager ma salle de bain. Je suis en voie d’être rassurée.
Vient l’heure de nous retrouver pour notre cercle d’ouverture.
Je découvre le salon. Des canapés confortables et une grande bibliothèque recouvre un mur entier de 5 mètres de haut.
Les livres me protègent. Je suis presque entièrement rassurée.
J’ai encore peur des surprises que pourrait me faire mon propre corps.
D’ailleurs, en me réveillant à l’aube le lendemain dimanche, 2e jour de jeûne et premier de randonnée, je fais un léger malaise dans mon lit. Je me sens partir et c’est bon. J’entends clairement une voix qui me dit : “viens, c’est bon, laisse-toi aller.” Les hypoglycémies arrivent dans les premiers jours ma rassurera Céline, la naturopathe qui nous a accueilli pour nous présenter les grands principes de ce séjour.
Nous avons toutes - I., le seul homme, me pardonnera de considérer que le féminin l’emporte - posé notre intention pour ce séjour. Un reset avant mariage, une expérience des bienfaits, un dépassement de soi, tester autre chose…
Pour moi, ce sera : ME RENDRE.
A quoi ?
A mon corps, à moi-même, à la nature, à la vie.
Comme souvent dans mes voyages seule, je n’ai pas les bons vêtements🤦♀️.
Que je n’ai pas cédé à la laideur des pantalons de randonnée est une chose. Mais, au final, je suis partie avec deux shorts en jean, des leggings de yoga, 5 livres, trois carnets et mon ordinateur. Autant dire : aucun vêtement adapté au lieu. Chiller chic nécessite un temps d’appropriation - ce ne sera pas pour cette fois.
Céline nous a invité à nous prendre en photo en début de séjour et au dernier jour. L’exercice du selfie ne m’est pas familier. Sans doute parce que je me fais toujours un peu peur. En tout cas, je vois bien les cernes et le teint terne, merci.
Cette première journée commence comme commenceront toutes les autres : réveil musculaire guidé en groupe, lavage de nez au lota et… mini-verre de jus frais.
Juste ce qu’il faut d’énergie pour cette première randonnée de 10 kilomètres dans les environs. Ce sera un plaisir renouvelé tous les jours. Peut-être de plus en plus savouré, une toute petite gorgée après l’autre. Des goûts et des saveurs qui saturent tous les capteurs. Petit-déjeuner de roi. J’apprends à me contenter du minimum.
Et c’est parti. Tous les jours, nous serons guidées par la très généreuse Jessica, accompagnatrice de moyenne montagne - kiné 6 mois par an. Elle nous apprend à nous servir des bâtons de marche et, surtout, à marcher lentement. Parce qu’évidemment que je suis partie bille en tête, au même rythme que d’habitude. Comme si de rien n’était - histoire d’en faire le plus possible en le moins de temps possible… Sauf que rien n’est comme d’habitude.
Bon, je découvre donc la marche lente au milieu des champs de lavande pas encore en fleurs puis à l’abri de la forêt. Une grande découverte pour moi, ponctuée de pauses pour ressentir, regarder les milans qui survolent les champs fauchés et discuter ça et là avec l’une ou l’autre au gré des reliefs et des hasards du groupe.
En rentrant, il y a mon premier massage. J’en garde un souvenir ému.
La dernière fois que je me suis abandonnée aux mains d’une masseuse, c’était en Inde. Elle était très jeune et pesait le quart de mon poids (“many muscles, many muscles” - j’avais été gênée pendant une heure de lui imposer mon corps trop musclé pour elle comme me l’indiquait ses ahanements intempestifs). C’était il y a longtemps et ce n’est donc pas mon meilleur souvenir.
Céline a posé sur mon ventre des mains plus douces que de la soie. Je me suis sentie rapetisser et n’être plus qu’un minuscule point autour de ses doigts. C’est un moment aussi doux que puissant. J’en ressors tout à fait apaisée et dans un état second.
La conférence du soir nous présente le mécanisme du jeûne.
Nous en sommes au début : baisse de glucose, donc de baisse de tonus. C’est le début d’une phase d’essorage du foie qui peut être inconfortable (maux de tête et nausées notamment). J’ai de la chance, je n’ai aucun de ces symptômes. Juste, je me sens lasse. Un état de douce mélancolie.
Ce soir, je sens la phase ortho-sympathique : stress et agitation mentale. Un voile de colère m’étreint parce que mon mari faisait un aller-retour express dans la journée à Paris en laissant les enfants seuls. Je ne peux rien faire. Je suis fatiguée. Je décide que l’urgent est que j’aille me coucher. C’est une bonne décision.
En me réveillant nauséeuse et avec une langue qui pèse 3 tonnes recouverte d’une pâte blanchâtre collante, je repense à l’orchibouc, une orchidée sauvage qu’on a observé hier sur le bord du chemin. Au-delà de son odeur désagréable qui lui donne son nom, elle a ceci de spécial qu’elle ne peut pousser que dans une terre où se trouve un champignon magique (dont j’ai oublié le nom). Elle a besoin de lui pour y puiser les nutriments nécessaires à sa croissance.
En échange, une fois l’orchidée poussée, le champignon viendra puiser ses ressources dans la fleur et en abreuver l’arbre voisin.
Les plantes ont besoin les unes des autres pour vivre.
Je suis une orchidée - j’espère que je sens un peu moins mauvais.
J’ai trouvé un livre dans la bibliothèque qui me semble approprié puisque je viens de terminer Maria Pourchet - quelle puissance que ce petit livre Toutes les femmes sauf une. Un livre-enquête sur le jeûne, issu du documentaire (encore visible sur arte) dont on m’a beaucoup parlé depuis 24 heures, Le jeûne, une nouvelle voie thérapeutique.
Dans l’introduction, le jeûne est présenté comme “encapacitant”.
Le jeûne opérerait une augmentation de la puissance d’agir, un geste “d’auto-émancipation”. Je suis prête. Encapacite-moi.
(…)
Je me lève en m’impressionnant moi-même. Marcher tous les jours en moyenne dix kilomètres et ne rien avaler, à part un bol de bouillon le soir - le bouillon de 20h est un moment de communion et de plaisir sensoriel que personne ne pense à manquer - je ne pensais pas que j’y arriverai.
Au réveil, je note l’apparition d’un bouton de fièvre. Une vieille habitude de mon corps quand je commence à me détendre en général. Ce séjour ne fera pas exception.
Légère tachycardie, sensation de lourdeur dans le corps, langue toujours aussi lourde et blanche.
De toute évidence, l’entrée en cétose - la phase d’autolyse - n’a pas encore débuté chez moi. Je l’attends comme le messie cette cetogénèse. Et je ne suis pas la seule : nous nous passons tous les soirs un petit appareil qui ressemble à une vapoteuse, sur lequel nous soufflons pour mesurer la part de corps cétoniques. Personne n’y est encore.
On trépigne.
Il faut dire qu’on nous l’a bien vendue cette phase de cétose : bonne humeur, effet anxiolytique, endorphines et dopamines en hausse, baisse de l’anxiété , régulation de la sérotonine, bref, le Graal…
Pour aujourd’hui, je me contenterai d’une randonnée en silence dans la forêt, de la découverte de l’aquarelle sans se soucier de ne pas savoir dessiner (car je ne sais pas dessiner) et d’apprendre à écouter mes envies plutôt que les règles du groupe (oui, je vais continuer la randonnée bien que la majorité du groupe préfère rentrer).
(…)
Réveil à 4h30 - dans la joie. J’écoute les premiers oiseaux chanter. Je lis, sereine, dans mon lit pendant une heure avant de me lever pour aller boire.
Quand je reviens dans la chambre, je suis saisie par l’odeur étrange qui règne dans la chambre. Il paraît que c’est normal, mon corps exhale un truc un peu dégueu. Heureusement, l’air est doux et frais, j’écoute le vent.
Je me rendors et je multiplie les rêves étranges. J’y vois notamment ma maman qui sourit en préparant un gâteaux aux framboises. Je n’ai pas de souvenir de ma maman cuisinant et encore moins souriante. J’en suis tout étonnée au réveil. Merci maman de m’accompagner de là où tu es.
(…) Au retour de la randonnée, ateliers remèdes naturopathie. Après la conférence sur le microbiote de la veille, me voilà parée : prébiotiques, mastication, omega 3, mouvement et sommeil.
Je suis sur la bonne voie. Je ne sais pas du tout en revanche où elle va me mener.
D’ailleurs, c’est le 5e jour. Je suis profondément mélancolique. Mes enfants me manquent.
J’écoute le vent dans les feuilles. Je vais faire ça toute la journée.
Et écrire. Dans un atelier d’écriture aussi.
Des règles simples dont la plus importante : aucun commentaire, ni positif ni d’aucune sorte sur les textes écrits puis lus à voix haute.
Nous acceptons, sans qu’on nous l’ai demandé, de nous mettre à nu dans nos mots. Je sens les larmes monter en écoutant les textes des unes et des autres. Ils parlent de nos raretés et de nous dans ce qu’il y a de plus vulnérable.
Humaines et authentiques. Un moment d’écriture partagé, quoi.
Bien sûr, nous ne nous connaissons pas. Et peut-être ne nous reverrons-nous jamais. Pourtant, les liens sont puissants et doux. Nous partageons notre vulnérabilité sans même nous en rendre compte. Forcément, ça facilite la relation.
Je chemine dans la confiance de moi-même grâce au soutien indéfectible de chacune. Encadrantes ou jeûneuses.
La matérialisation exacte de l’exercice que nous a proposé Jessica aujourd’hui lors de notre randonnée dans les gorges d’Omblèze.
Les yeux bandés, elle nous a guidé trois par trois en file indienne un court moment. Quand elle nous a invité à ôter nos masques occultants, nous sommes allongées, au-dessus de la très belle chute d’eau de la Druise. Un spectacle qui m’a éblouie, aussi bien pour l’exceptionnalité du point de vue que par la surprise totale qu’a représenté l’expérience.
Le lâcher-prise naît de la confiance. Il se trouve au coeur l’un de l’autre, intriqués l’un dans l’autre. Et ça peut donner ça : l’émerveillement.
(…)
En rentrant, la lumière danse sur mon bureau et c’est magnifique
L’heure du bouillon a sonné. Tant mieux, j’ai faim. (Mais ça ne se dit pas).
Je suis malade. C’est la douleur des ganglions et le nez plein qui m’ont réveillé à 4h45.
Il faisait froid hier dans les gorges. Dans la mienne aussi.
C’est le 6e jour pourtant, ma langue est redevenue toute belle, mon corps est léger, je n’ai plus faim. Je suis sensée être au top de ma forme.
Mais, je suis malade et j’ai envie de rester au fond de mon lit.
On me dit que c’est une autre façon pour mon corps de me parler. C’est vrai que mon corps me parle beaucoup puisque mon cerveau empêche les signaux faibles d’être entendus. Souvent, je ne comprends pas son langage et il m’agace.
Je suis fatiguée. J’accepte d’entendre mes peurs, doutes et inquiétudes.
C’est bon, là, j’ai compris le message. Je suis douce avec mon corps et mon mental. Wonderwoman a rangé sa cape et enfilé un short. Elle se rend.
Bon. L’activité physique aide. Le citron, le gingembre, le thym et la propolis aussi. J’avoue quand même que je donnerais cher pour un doliprane mais mon foie serait en PLS. Je m’en remets donc à la nature.
La journée se passe dans le mal mais aussi, petit à petit, dans le mieux. (…)
En fin de journée, je lève enfin les yeux. Au-dessus de mon bureau, il y a cette photo. Je ne l’avais pas regardé jusque-là. Une enfant, à la ferme, les cheveux très courts et presque blancs, la salopette toujours salie.
Cet enfant, c’est moi. Vraiment, je ressemblais à ça, ce n’est pas une blague.
Je décide de garder ça : la simplicité, l’espièglerie, la joie et la félicité - une certaine idée de la sérénité et du bonheur réuni. Quelque chose de simple et heureux à la fois. Dans la solitude et le partage. Un espace de liberté en moi
(…)
Demain, est le dernier jour. Nous repartons à midi. Je commence à penser à l’après.
Comment entretenir cet état de légèreté ? L’alimentation, sans doute. Le yoga, le sport, la méditation, la marche aussi.
Et puis se reconnecter avec cette sensation rassérénante d’être à sa place.
Nous avons médité quelques minutes lors de notre randonnée du jour sur la montagne, au milieu des genêts odorants, bercés par le vent comme une mer.
Assise en tailleur sur des herbes piquantes, j’ai clairement entendu ce “je suis à ma place.” Et l’émotion ressentie a été telle que je m’en souviens encore avec exactitude 15 jours plus tard au moment où je l’écris ici.
Je note aujourd’hui que je ressens moins le besoin de parler pour convaincre et mes jugements ne sortent plus de ma bouche et à peine de mon cerveau d’ailleurs. Je les attrape et les transforme en empathie, compréhension et tranquillité. Une méditation en mouvement, en somme. (…)
Ça y est, je l’ai fait.
Et ce matin, j’ai très envie de continuer encore un peu. Un jour ou deux… Pour que tout ça ne s’arrête pas.
Je me sens bien malgré mon rhume, qui a entrecoupé ma nuit de réveils nombreux. Et, surtout, je ne suis pas fatiguée.
Je fais le test du selfie du 7e jour. Voici le résultat. Je promets qu’aucun filtre n’a été utilisé pour l’image de droite (et malheureusement pour moi, pas non plus sur celle de gauche…). L’apprentissage de l’humilité et de la douceur à moi-même…
Le gong vient de sonner. C’est le début officiel de la dernière journée qui sera centrée sur le point d’orgue du dé-jeuner que nous allons faire ensemble.
Un plaisir immense que je suis heureuse de partager avec chacune et chacun.
C’est le début de la fin. Du retour à l’autre vie, à moi et aux autres.
Je voudrais parvenir à prolonger ce drôle d’état de félicité et d’amour pur. Qu’il n’y ait pas d’après mais juste un avec. Un pendant qui dure. Rentrer en soi et le partager.
J’avais dit deux épisodes, de toute évidence, il en faudra un troisième.
Je peux aussi le garder pour moi. Je ferai ce que vous me direz.
Et si vous avez envie que nous échangions, vous pouvez aussi m’envoyer un mail à : peggy@troisieme-lieu.com.
Merci de m’avoir lue.
A très vite,
Peggy.
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