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La Chronasse · Mar 4, 2026

La Maison vide : enfin un titre qui tient ses promesses

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Mathilde de Cessole · La Chronasse

Avertissement : aujourd’hui, chronique plus littéraire que d’habitude. On va parler Goncourt, roman, posture, bibliothèques beiges et faux livres en carton. Si ça vous emmerde, je comprends. Rendez-vous à la fin de ma newsletter car j’ai besoin de vous pour un sondage !

Ma newsletter s’est fait un peu attendre. Tout ça à cause d’un certain Goncourt, aussi long à lire que ma chronique a été longue à écrire.

Nous sommes en mars, je sais. Mon sens du tempo éditorial est ce qu’il est : approximatif, libre, légèrement inconscient. Mais le hors-saison a ses vertus : en novembre, tout le monde avait un avis sur le dernier Goncourt. En mars, il ne reste que ceux qui l’ont vraiment lu, et la question qu’ils n’osaient pas poser à voix haute.

Qui a vraiment aimé La Maison vide de Laurent Mauvignier ?

Qui peut me jurer, la main sur le cœur, ne pas s’être emmerdé comme un rat crevé ?

J’ai une qualité indéniable : je lis vite. Il existe des talents plus spectaculaires, j’en conviens, mais celui-ci m’a toujours évité les cohabitations prolongées avec des livres médiocres.

Alors quand je me suis retrouvée bloquée dans le même roman pendant six semaines, j’ai commencé à m’inquiéter pour ma santé intellectuelle. Je lisais sur mon Kindle, où la jauge de progression a toujours la délicatesse de disparaître quand on en aurait le plus besoin. J’ignorais donc que je tenais entre les mains un pavé de 750 pages. Et puis, normalement, les romans fleuve ne me font pas peur.

Mais là… mon Dieu. Je l’ai refermé, j’avais 120 ans et des rhumatismes imaginaires.

Il faut cependant reconnaître à monsieur Mauvignier un talent rare : celui d’étirer le temps.

Créer un tel effet de lenteur sans jamais céder à la tentation de réveiller son lecteur relève presque de la performance artistique.

Voyez-vous, produire de l’ennui par inadvertance est à la portée de tous : ça s’appelle mettre un tunnel. Mais produire de l’ennui avec une telle constance, sans jamais se trahir, demande une discipline admirable.

J’ai fini par analyser son procédé. Et je crois avoir compris : il ne s’agit pas d’ennuyer par négligence. Il s’agit d’épuiser par méthode.

Chaque idée est réécrite six à huit fois. À la suite. Reformulée, rabâchée, comme si l’on craignait que le lecteur contemporain ne soit plus tout à fait équipé pour comprendre du premier coup.

Comme si on nous appuyait la nuque sur la page d’une main ferme :

Tu vois, là, Marie-Ernestine, elle est triste. Marie-Ernestine tourne autour du piano. Ce piano qui est là. Qui a toujours été là. Qui sera toujours là. Brun. Silencieux. Triste, comme elle. Dans le salon. Ce salon que le père a fermé. Que le père de son père avait fermé. Que le père, un jour, avait décidé de fermer — comme on ferme les choses qu’on ne veut plus voir, qu’on ne peut plus voir, qu’on ne saurait plus voir sans penser à elle. À Marie-Ernestine. Qui était triste.

Ce passage vous a fatigué ?

C’était l’échauffement. Il reste encore 749 pages. Et demie.

Même Marie-Ernestine a dû chercher à s’enfuir du manuscrit. Et puis, ce prénom aussi. Ok, c’est son ancêtre et il respecte sa généalogie, mais appeler son héroïne Marie-Ernestine, c’est déjà une condamnation narrative : on sait que personne ne va s’enfuir avec un amant ni brûler la maison.
Au mieux, on va faire des confitures.

Alors je m’interroge.

Laurent Mauvignier nous prend-il pour des cons ?
Ou nous a-t-il offert l’intégralité de ses brouillons, dans un élan de générosité mal placée ?
Ce livre a-t-il été édité ? Quelqu’un, dans la noble maison Minuit, a-t-il osé murmurer “Là, peut-être, on coupe ?” avant d’être éconduit vers la sortie ?

La répétition peut être une figure de style. Ici, nous avons affaire au radotage d’un auteur trop épris de sa propre phrase pour en sacrifier la moindre syllabe.

Et qu’on ne me dise pas que je n’ai pas “compris le projet”. J’ai très bien compris le projet : il s’agit de scruter l’ordinaire de trois générations de gens terriblement ordinaires, d’épuiser la mémoire, de fouiller les strates familiales jusqu’à ce que la lenteur tienne lieu de profondeur.

Bon. Pourquoi l’avoir terminé ?

Parce qu’au bout d’un moment, ça devenait personnel. Je voulais ma récompense après avoir payé mon tribut en pages. L’auteur allait bien m’accorder une scène. Une assiette cassée, au minimum. Même un éternuement aurait tenu lieu de révolution.

Beigbeder l’a dit bien mieux que moi : qu’avons-nous fait, nous pauvres lecteurs, pour mériter cela ?

On devrait décerner une médaille à toutes les personnes ayant terminé La Maison vide. Sept cent quarante-quatre pages sur la maison du père de M. Mauvignier, qu’il avait héritée de sa mère Marguerite, et elle de la sienne Marie-Ernestine, avec son piano, et une commode au marbre cassé, et une Légion d’honneur, le tout inventorié scrupuleusement. S’il ne s’était pas lancé dans le roman national, M. Mauvignier aurait pu tenir un office notarial.

En voilà un autre, un coup de génie : la commode. Je précise, parce que c’est important, que cette commode bénéficie d’une trentaine de pages introductives. Trente pages pour un meuble. Même un manuel IKEA contient plus de dramaturgie.

Et puis il y a une responsabilité.

Quand on décerne le Goncourt, on ne remet pas seulement un prix, on délivre un label de confiance. On dit à des milliers de lecteurs : “Allez-y les yeux fermés. C’est celui-là.” On sait que le livre sera offert sous les sapins par des belles-mères consciencieuses, glissé dans les valises de vacances. On sait qu’il sera choisi par des lecteurs épuisés qui n’ont le temps de lire qu’un ou deux livres par an et qui se disent : “Quitte à en lire un, autant que ce soit le bon.”

Il y a donc, théoriquement, une responsabilité morale.

Parce que ces lecteurs-là ne cherchent pas une phénoménologie appliquée de la tristesse héréditaire dans un salon poussiéreux. Ils cherchent un roman. Une tension. Une altération du réel.

Or, à la fin de La Maison Vide, on ne se sent pas emporté. On se sent méritant. Comme après avoir mangé du tofu.

Et c’est peut-être là que réside le malentendu, quand je repense à tous ces gens croisés ces derniers mois, qui me disent, le regard un peu brillant : “Le dernier Goncourt ? Sublime.” Mais incapables de m’expliquer ce qu’ils ont trouvé de si sublime.

Car il y a une posture élégante dans le fait d’avoir apprécié – et surtout terminé – ce pavé dont la lenteur confine à l’expérience extracorporelle. Et quel risque prend-on, au fond, à encenser un livre déjà adoubé par le prix littéraire le plus prestigieux du pays ? Aucun. C’est une valeur culturelle refuge.

Mais savez-vous seulement comment on obtient un Goncourt ?

Ce n’est pas exactement un manuscrit tombé du ciel sur une table de jurés en larmes. C’est un petit monde. Un cénacle. Des éditeurs puissants, des stratégies de rentrée, des équilibres subtils entre maisons, des fidélités, des auteurs qu’on pousse et d’autres qu’on sacrifie, des dettes qu’on solde. Des à-valoir qui gonflent au moment opportun.

Et nous, lecteurs appliqués, nous inclinons non seulement devant le livre, mais devant ce qu’il représente, qui va de pair avec cette posture étrange qui consiste à exhiber son amour de la lecture comme un signe distinctif. La littérature reste un mot magique, chargé d’un prestige presque intact.

Et pourtant.

À force d’être brandie comme une vertu, elle se vide.

On ne lit plus, on scénographie.

La bibliothèque est devenue un élément d’architecture intérieure, au même titre qu’un canapé en lin lavé ou qu’une chaise Bauer. Les réseaux sociaux regorgent de photos de bibliothèques baignées de lumière naturelle, avec une nana en chaussettes écrues, genoux repliés, regard légèrement perdu dans le vague, l’air de lire Proust alors qu’elle pose depuis huit semaines pour obtenir le bon angle.

Il existe désormais – je ne l’invente pas – des curateurs de bibliothèques. Des gens que l’on paye pour composer des étagères harmonieuses chez des propriétaires fortunés qui n’ont pas ouvert un roman depuis le lycée, mais qui tiennent à ce que leurs invités puissent croire qu’ils hésitent, le soir, entre Spinoza et un premier roman islandais dont ils ne retiendront jamais le nom.

On choisit les tranches, on accorde les tons. Le blanc Gallimard est parfait : sobre, vertical, intellectuellement rassurant. Folio, à la rigueur. Mais qu’un Livre de Poche aux couleurs un peu trop bariolées vienne troubler cette harmonie, et c’est l’effondrement esthétique. On ne veut pas de littérature qui jure, on veut du capital symbolique coordonné.

J’ai entendu quelqu’un me dire, sans ciller, qu’il avait remisé certains de ses livres dans un placard parce que “les couvertures n’allaient pas ensemble”. Les couvertures. Les textes, apparemment, on s’en fout.

Il faut voir aussi comment les livres ont envahi les décors des cafés, des hôtels, des restaurants. Des piles savamment disposées près des banquettes, des rayonnages derrière les comptoirs, des éditions reliées dans les toilettes – on frôle l’installation muséale. À première vue, c’est louable : la littérature reprend ses droits. Puis on observe mieux.

Les livres n’ont jamais été ouverts, ils sont parfois collés, pour éviter qu’un client trop enthousiaste ne dérange ce qui est devenu une nature morte.

Et puis il y a l’apothéose. Le sommet. La forme la plus aboutie de cette comédie culturelle.

Les faux livres.

Des blocs de carton achetés sur Temu ou Aliexpress, reliés en toile beige, frappés d’un titre en lettres dorées : The Art of Silence, Paris 1952, Modern Living. Jamais un auteur, jamais un éditeur, surtout pas une idée. Certains ne prennent même plus la peine de simuler la littérature : ils s’appellent Coffee Club. Ou, plus ambitieux encore : Book. Au moins, là, on touche à une forme de sincérité conceptuelle.

Des livres creux, littéralement, des boîtes. On peut y ranger des clés, une télécommande, voire un reste de conscience.

Et c’est peut-être là que mon agacement face au Goncourt rejoint tout le reste. J’ai parfois l’impression que notre époque aime davantage l’idée d’avoir lu que l’acte de lire lui-même. À force de transformer la littérature en décor, on finit par accepter que le contenu soit secondaire. Comme ces gens qui me disent d’un air condescendant :

Ah tu lis sur Kindle ? Moi je peux pas, j’aime trop les livres.

Ça mérite des baffes tellement c’est bête. Aux dernières nouvelles, les mots ne se désintègrent pas parce qu’ils sont rétroéclairés. Ce qu’ils aiment, ce n’est pas le livre. C’est l’objet, la tranche, le bruit de la page qu’on tourne pour que les autres l’entendent.

Ils ne défendent pas la littérature, ils défendent leur décor.

C’est ainsi que 750 pages peuvent se déployer sans que personne n’ose dire qu’il s’y est ennuyé : l’important n’est plus le texte, mais le bandeau rouge.

Alors oui, j’ai peut-être tapé un peu fort aujourd’hui. Mais la littérature n’est pas une fougère. On ne la vaporise pas le dimanche en disant “c’est sain d’avoir du vert”.

Et puis j’en ai assez de cette grande foire au trauma chic : un inceste délicatement relié, un pervers narcissique au regard d’acier, une mère absente, un père silencieux, un souvenir d’enfance qu’on “affronte”, et hop, quatrième de couverture : “un texte nécessaire”.

On dirait que le roman contemporain a signé un partenariat avec la fédération des psychiatres de France

Je ne demande pourtant pas grand-chose : juste un vrai roman, avec du style, du souffle, une narration qui avance, et qui n’a pas besoin d’être assorti à mon canapé. Mais qui ne soit pas la Femme de ménage non plus, on a déjà eu cette conversation.

Je suis même prête à suivre un robot rebelle dans un monde post-apocalyptique, à écouter un poulpe timbré, pourvu qu’on me raconte enfin une histoire.

Parce que c’est peut-être ça, le vrai problème : est-ce qu’il reste encore quelque chose à raconter ? Ou bien est-on condamnés à lire à l’infini des récits grisonnants de gens tristes qui tournent en boucle dans leur salon, dans une quête intérieure sponsorisée par Gallimard ?

Voilà. Je vous retrouve dans deux semaines pour parler de trucs plus légers, promis.

En attendant, n’hésitez pas à répondre à ce mail pour me conseiller des livres ! Je viens de finir le dernier Anna Hope, et… décidément, tout m’ennuie.

Vous êtes presque 2 000 à me lire !
C’est à la fois flatteur et vaguement inquiétant.
Pourquoi ? Parce que je ne sais rien de vous !
Êtes-vous des décorateurs de bibliothèque ? Des coachs furieux ? De grandes âmes qui veulent juste rire dans cette époque de fous ? Je suis dans le flou.
J’ai donc créé un petit formulaire. Rien de violent, juste une légère intrusion dans votre intimité numérique.
Répondez-y ! C’est anonyme et ça me permettra d’affiner mes futures chroniques.

Read the original on mathildedecessole.substack.com

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