Treize heures. La famille passe à table.
LE PÈRE – Alors les enfants, comment ça s’est passé cette rentrée d’été ?
LA FILLE – On a eu sport, c’était génial !
LE PÈRE – Ah bon ? Tu détestes le sport d’habitude, qu’est-ce qui se passe ?
LA FILLE – C’était spécial : on a fait du cécifoot.
LE PÈRE – Attends, c’est quoi ça déjà ?
LE FILS – On en a vu aux Jeux paralympiques, c’est le foot pour les aveugles, avec la clochette dans le ballon.
LE PÈRE – Mais pourquoi ils vous font faire ça au collège ?
LA MÈRE – Je me souviens, ils en ont parlé à la réunion de début d’année : c’est un projet sur l’heure d’été, j’ai oublié le nom.
LA FILLE – « Oiseaux de nuit ».
LA MÈRE – Oui, c’est ça. En gros, le matin avant le lever du jour, ils font des activités qui ne demandent pas de lumière.
LA FILLE – Oui, et ce trimestre, c’est Sensorialité, c’est sur tous les sens sauf la vue. Donc ce matin on a fait du cécifoot et demain on a Olf-action.
LA MÈRE – « Olfaction », c’est quoi ça ?
LA FILLE – « Olf-action », en deux mots, Rose m’a raconté, ils l’ont fait dans sa classe : on se met à quatre pattes comme un chien, et on fait un parcours en suivant des odeurs, et à la fin il faut dire quelles odeurs c’est.
LA MÈRE – Mais ça marche, ça ? On a un odorat hyper nul, nous les humains.
LA FILLE – Leur prof leur a dit qu’en fait ça va, on en a deux fois moins que les chiens mais c’est déjà bien. Il faut juste se mettre près du sol.
LE PÈRE – C’est super intéressant ! Peut-être que ça va te donner envie de cuisiner avec moi si tu développes ton odorat !
LA FILLE – Même pas en rêve, Papa.
LA MÈRE – Et donc ce matin, seulement des activités dans le noir alors ? (S’adressant au père) Un peu comme à ton boulot, tiens.
LE PÈRE – Oui ben merci, c’est pas terrible.
LA FILLE – Pourquoi ?
LE PÈRE – Je sais pas, j’aime pas, les écrans basse intensité c’est pas lisible je trouve, et puis les lichens luminescents, merci, hein, c’est juste bon à éviter de se casser la figure, en vrai ça n’éclaire pas.
LA FILLE – Ben oui Papa, mais tu sais qu’il faut éviter la pollution lumineuse.
LE PÈRE – Oui enfin, ça c’est bien à l’heure d’hiver, c’est pas trop gênant, ça ne dure pas trop longtemps. Alors que là à l’heure d’été, on passe la moitié de la journée dans la nuit. Je suis pas un crabe des abysses moi, vivre dans le noir c’est pas mon truc.
LA FILLE – Papa, il faut s’y faire hein, on n’est pas tous seuls sur cette planète.
LE FILS – Et il y a les économies d’énergie aussi.
LE PÈRE – Ben là, avec le soleil qu’il y a en ce moment, on ne manque pas d’électricité. (montrant un écran au mur) Regarde, les batteries sont archi-pleines. On pourrait au moins mettre des mini-leds.
LA FILLE – Au collège on nous a dit qu’il faut apprendre à vivre la nuit. Si on éclaire, les yeux mettent vingt minutes à se réhabituer au noir.
LE PÈRE – Mouais, je préférais avant.
LE FILS – Ça ne sert à rien de passer à l’heure d’été si c’est pour tout allumer. On économise l’énergie. T’es vieux Papa, c’est tout.
LE PÈRE – Ça faisait longtemps.
LA MÈRE – Et toi mon grand, cette première journée ?
LE FILS – Sciences de la vie et de la terre, toute la matinée : astronomie et chants d’oiseaux.
LA MÈRE – Ah oui, là aussi pour profiter de la nuit.
LE FILS – Pour l’astronomie oui. On a utilisé les télescopes, c’était super, on a vu les anneaux de Saturne et le gros orage de Jupiter.
LE PÈRE – Et les oiseaux ?
LE FILS – C’était juste avant le lever du jour, vers cinq heures. On est sorti dans la mini-forêt, on a enregistré et on a fait un quiz sur les chants d’oiseaux. Après le déjeuner on était à l’intérieur à cause de la chaleur, on a analysé l’enregistrement.
LE PÈRE – Alors, qu’est-ce que vous avez dans votre forêt ?
LE FILS – On a compté dix-sept espèces : merle, fauvette, moineau, troglodyte, tourterelle… on a même entendu un héron.
LA MÈRE – Ça fait du bruit un héron ? Ça fait quoi ?
LE FILS – Ben justement, ça fait « kwa ».
LA MÈRE – Quoi, « quoi » ?
LA FILLE – Maman, c’est la grenouille qui fait coa coa.
LE FILS – Le héron, il fait « kwa » ou « kwak », un peu comme les grues, nous a dit le prof. C’est un genre de trompette bizarre.
LA MÈRE – Ah ok.
LE PÈRE – A propos de forêt, j’ai l’impression que notre dôme est enfin opérationnel. Heureusement, parce que ça chauffe sérieusement ce coup-ci.
LA MÈRE – Oui, la clématite et la vigne ont fait leur jonction là-haut. D’ailleurs il faudra tailler ce week-end, les capteurs commencent à être à l’ombre.
LE PÈRE – Bon, je ferai ça demain matin à la fraiche. J’en profiterai pour regarder le murier, je trouve qu’il fait un peu la tronche.
LA MÈRE – Ah oui, ça serait embêtant qu’il meure, on n’aurait plus rien devant le salon. Tiens, il faudra qu’on demande la prime de forestation à la Ville, maintenant que le dôme est fini.
LE PÈRE – Oui. D’ailleurs, les enfants, ça va dans vos chambres, il ne fait pas trop chaud ?
LE FILS – Un peu quand même, il fait 27.
LE PÈRE – C’est pas si mal. Il doit faire 46 tout à l’heure, on arrive à maintenir vingt degrés de moins dans la maison.
LE FILS – Moi j’ai chaud quand même.
LA MÈRE – Là mon grand, en ville, c’est difficile de faire mieux. Sinon il faut faire comme la sœur de Papa, partir en forêt dans un truc enterré.
LE PÈRE – C’est seulement semi-enterré, il y a des fenêtres quand même.
LA FILLE – Zoé elle vit dans une maison enterrée ?
LE PÈRE – Oui, elle a déménagé il y a un mois. Il parait qu’elle a 22 chez elle !
LA FILLE – Oh j’ai trop envie d’aller voir !
LE PÈRE – C’est prévu, on y va dans deux semaines.
LA FILLE – Ouais ! J’adore les maisons enterrées !
LE FILS – Tu aimes les terriers, toi.
LA FILLE – Oui mais c’est toi le blaireau.
LA MÈRE – Hopopop, on ne commence pas. Et puis les blaireaux c’est super, ça vit la nuit justement, faites comme eux. Allez, on range et vous allez vous préparer pour dormir, il est déjà quatorze heures, vous êtes tout juste recalés, et le réveil sonne à minuit.
LE FILS – Han « Minuit », trop 20e siècle ! On dit « zéro heure », Maman. Réfléchis, c’est logique, c’est le début de la journée.
Pour éviter de travailler aux heures les plus chaudes, les Espagnols adoptent la journée intensive en été, commençant tôt le matin et finissant à 15 h. Ils font alors une sieste, puis se couchent tard et font une nuit courte. Le sommeil se fait donc en deux tranches.
Beaucoup de mammifères terrestres sauvages sont nocturnes sous nos latitudes : blaireau, sanglier, fouine, lapin, hérisson...
Une façade végétalisée permet de gagner 4°C en cas de chaleur (Ademe).
L’humain a deux fois moins de types de capteurs olfactifs que le chien mais il figure quand même parmi les espèces bien loties (La Terre au carré, France Inter, 20’18’’).
Photo de Héloïse Delbos sur Unsplash
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