Macron fait partie d’un club restreint, celui des présidents de la Vème République ayant réussi le doublé à l’Élysée. L’ambitieux qui célébrait la « disruption » lors de sa campagne de 2017 a préservé sa place élyséenne durant deux mandats comme avant lui De Gaulle, Mitterrand et Chirac. Pourtant après presque dix ans de règne décadent, la presse reste bloquée sur quelques poncifs à son sujet. Cela ne s’explique pas uniquement par une certaine paresse journalistique. Même si celle-ci a permis aux premiers communicants qui ont accompagné Macron, en particulier Ismaël Emelien et Sibeth Ndiaye, de façonner facilement une image de modernité, loin de la réalité de l’homme, de ses réelles opinions et objectifs.
Certes, la création du personnage Macron a procédé d’une démarche aux allures de bulldozer (et parfois mensongère). Mais cette image est restée sur la rétine de beaucoup, particulièrement dans les services politiques qui confondent trop souvent journalisme et communication, encore dix ans plus tard. Cette image faisait de Macron le héraut de la modernité, le promoteur et représentant de la start-up nation, entouré de supporters de DSK. Sans oublier la quintessence du libéralisme culturel sauce Obama, un « progressiste ». Dès L’Ambigu Monsieur Macron, j’avais apporté à mes lecteurs beaucoup d’éléments qui permettaient de nuancer fortement ce portrait. Nombreux ont atterri un peu tard, par exemple dans les rangs de l’ancien Parti socialiste. Mais cette « ignorance » était souhaitable, voulue même : tous avaient intérêt à croire à cette image. Et dans ce déni volontaire, ne se trouvaient pas uniquement ses supporters, mais aussi ses ennemis, qui souhaitaient façonner coûte que coûte une « contre-image », faisant d’Emmanuel Macron un satellite, extérieur à la vie politique française, voire, dans les récits nationalistes, étranger à la nation. Dès 2015 et 2016, les éléments de langage sont déjà là : Emmanuel Macron ne pouvait pas être un concurrent sérieux à la présidentielle car ce n’était qu’un banquier de chez Rothschild, ou au mieux un technocrate de Bercy, qui comme tant d’autres, ne pouvait pas comprendre les électeurs.
Dans ces archétypes, il y a parfois du vrai, mais ils échouent presque toujours à expliquer réellement Macron, et surtout, à comprendre la permanence de son pouvoir – malgré la dissolution ratée de juin 2024, qu’il a lui-même initiée. Le coup le plus rude fut ainsi porté par Emmanuel Macron lui-même Pour mieux comprendre Emmanuel Macron, il ne suffit pas de se retourner sur le passé, il faut également dézoomer, considérer la big picture, et surtout écarter ses propres préjugés.
Il est facile de mettre en avant le fait que Jacques Attali ou Alain Minc auraient fait Macron. Rien n’est plus faux. Si l’un ou l’autre ont pu jouer parfois avec cette image, et s’ils ont même parfois pu aider le futur président dans son ascension, ni l’un ni l’autre n’ont réellement donné les clés du pouvoir à Emmanuel Macron, ils n’ont même pas cru en Macron au moment crucial, c’est-à-dire dans les mois précédant 2017. À cette époque, Attali soutenait Valls, et Minc, Juppé. L’un comme l’autre ne croyaient pas à l’aventure présidentielle de Macron. Tout au long de ses deux mandats, le président ne s’est pas privé de le leur rappeler, même s’il a toujours veillé à apporter le minimum d’égard présidentiel requis à ces deux personnages influents de la République.
Utiliser ce récit – Attali et Minc ont fait Macron – permet une charge critique facile (et à l’occasion nauséabonde). Mais elle occulte surtout largement les soutiens dont a bénéficié Macron dans sa conquête de l’État. Et ces soutiens, aujourd’hui, peuvent se réjouir de ce récit qui leur permet de garder dans l’ombre leur responsabilité dans une aventure qui s’achève dans l’échec. Dans cette Vème République à bout de souffle, il ne suffit pas de gagner son ticket pour l’Élysée, il s’agit aussi de gouverner, et longtemps.
Dans l’entourage du chef de l’État, trois vrais mentors – en plus de Brigitte – ont joué un rôle bien plus important. Ils ont donné les clés de l’État à Macron. Notamment en lui donnant les clés de près d’un demi-siècle d’histoire politique (souvent souterraine) entre la IVème et la Vème République. Ces trois-là ont tous la caractéristique d’avoir connu de très près les coulisses de la Vème République, ceux dont on ne parle que rarement. Qu’on le veuille ou non, Macron est une pure production du système politique français. Son succès peut bien être le résultat de l’essoufflement voire de l’implosion du régime de la Vème République, Macron a grandi dans ses coulisses. S’il n’a pas eu besoin de cumuler les mandats avant de ravir la présidence, c’est parce qu’il a côtoyé des personnages clés au sein des réseaux politiques, de droite comme de gauche – tant institutionnels, régaliens, et financiers – qui lui ont permis de contourner les partis. Tout cela conjugué aux nouveaux outils de mobilisation offerts par le numérique, en particulier les réseaux sociaux, par lesquels il a pu s’adresser directement aux Français, dans la plus pure tradition de la Vème République – un homme rencontrant le peuple –, tout en bénéficiant d’analyses très précises sur chaque cible électorale grâce aux logiciels analysant le comportement des internautes.

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