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Lune Inaya · Jan 4, 2026

Rendre les uniformes

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Lune Inaya · Lune Inaya

Il y a une autre chose avec laquelle la prison m’a laissé obsédé’e -outre la question des archives-, c’est celle des uniformes.

J’éprouve désormais un rapport ambivalent envers les professionnel’les de la justice, quelque chose qui se situe entre la fascination et le dégoût. A la fois j’aimerais pouvoir leur exposer toute ma colère, et en même temps, j’aimerais juste me blottir dans leurs bras -ceci avec le slogan ACAB {1} profondément gravé dans mon coeur-. Comment l’expliquer ?

Pendant mon expérience péri-carcérale, j’ai écrit plusieurs lettres aux directeurices d’établissement ou aux juges, à des moments différents. A chaque fois, c’était une tentative pour moi de les exposer à une déflagration. J’avais envie qu’un morceau de mon réel vienne tordre quelque chose en elleux, un peu comme leur contact m’avait fait saigner. Avec la bienveillance qui -je crois - me caractérise, je leur ai écrit ma colère et mes sentiments d’incohérences, ma perte de sens et de foi dans le réel. Je voulais rendre ces émotions accessibles, j’avais envie d’être lu’e par celleux qui nous rendent invisibles et insignifiant’es en permanence. J’avais envie que le papier sorti de l’imprimante de l’université arrive sur le bureau de l’administration pénale, touche leurs mains et provoque peut-être une étincelle. Ces mêmes mains qui signent à longueur de journées des autorisations, des refus ou des décisions qui ont des conséquences sur le long court dans d’autres vies que les leurs. Je voulais que ces mains touchent mes pages. Qu’il se produise un échange, qu’il se passe quelque chose. Bien sûr, je crois en la magie.

A chaque fois, je n’ai reçu aucune autre réponse que le silence. Je ne saurai probablement jamais si mes lettres ont été vraiment lues, ou si mes pages ne se sont pas juste retrouvées accumulées sur une pile de papier à jeter. Je me plais à imaginer que peut-être l’une ou l’autre feuille traine encore quelque part dans un tiroir ou sur une étagère à brouillons. Qu’elles existent encore quelque part pour quelqu’un. Finalement peu importe, je sais que le processus en lui-même a été important pour moi. Je savais déjà qu’écrire une lettre, choisir de l’envoyer ou de s’en servir comme support catalytique personnel est un outil thérapeutique qui peut aider certaines personnes victimes sur leur chemin de réparation.

La démarche est plus compliquée lorsque l’agresseur est un système aux rouages serrés, dont l’une des armes principales est la coupure empathique et le silence systémique. Mais comme il est aisé de trouver des opérateurices sur toute la chaîne de production pénale, cela multiplie les occasions de m’adresser à l’un’e ou l’autre agent. Je n’éprouve pas spécialement le besoin de m’exprimer face à un uniforme plutôt qu’à un autre. Je sais que de toute façon, dès lors qu’ils se parent de cet accoutrement ou de ce badge, les êtres humains en question se mettent à contribuer à un mouvement destructeur, et c’est d’ailleurs bien là l’esprit de l’expression ACAB. Il ne s’agit pas des individualités propres, il s’agit de la part d’énergie de vie qu’un nombre considérable de personnes a décidé de confier à l’État pour faire proliférer les fonctions répressives et contribuer à nourrir la Réalité hégémonique. Peu importe leurs histoires -et elles doivent être passionnantes, réellement - : ces personnes contribuent actuellement à des pratiques antisociales à grande échelle. Mais ces personnes pourraient aussi décider d’arrêter maintenant les dégâts. Je me dis que si les acteurices à qui je me suis adressé ont choisi la violence du silence, il y en aura bien d’autres qui seront en mesure de se rælier {2}.

Souvent, il m’arrive d’observer ou de rencontrer des soldats du pénal en fonction. En ville, il n’y a pas un jour où on n’entend pas une sirène de police retentir. Dans un contexte urbain, c’est définitivement très dur d’exister sans que ce réel hégémonique ne fasse irruption dans notre champ de perception. Cette omniprésence policière fait perpétuellement effraction dans mon imaginaire et met mon corps dans des états d’alerte. A leur approche, je suis pris’e d’un vertige. Je fais face, en même temps, à mes élans profonds de les détester et de les toucher pour me rappeler qu’iels sont des êtres humains, comme moi.

Pour me soigner, j’écris d’autres histoires. J’imagine des espaces au sein desquels on a décidé de ne pas recourir aux fonctions répressives pour faire société. Pour me soigner, j’ai besoin de m’enfuir dans un autre réel. Dans un ailleurs en mutation qui ne nie pas l’ici et maintenant, mais qui propose de le médier et de le transformer.

A Fugitive City {3}, les uniformes sont recyclés, les fonctionnaires de la justice réhabilités et réorientés. Ce n’est pas comme si tout ça n’avait jamais existé. De cette manière, je teste un processus de médiation de type para-social, qui canalise mes émotions en même temps qu’il me protège : j’écris au sujet de celleux qui me font peur sans avoir à les confronter directement. A priori, on pourrait dire que Fugitive City c’est pour du faux, mais ce serait sans prendre en considération qu’il y a du déjà là dans cet imaginaire. Les fonctionnaires de la justice traversent déjà une crise de sens, d’un bout à l’autre de la chaîne pénale {4}. La souffrance au travail est commune aux fonctions dites “d’intérêt général” parce qu’entre la bonne intention qui caractérise les métiers du service public et la réalité du terrain s’ouvre un gouffre de l’absurde. Je sais aujourd’hui que les soldats du pénal y sont aussi confrontés, que personne ne sort tout à fait indemne de la giant machine et qu’il n’y a personne pour n’avoir rien à lui reprocher. Pour faire face à la Réalité hégémonique, certain’es sont juste mieux armé’es que d’autres, dans tous les sens du terme.

Je suis persuadé’e qu’on perd toustes quelque chose de notre humanité lorsqu’on est pris dans la machine pénale -qu’on en soit des agents ou des captif’ves {5}-. Je réfléchis souvent à ce qu’iels y gagnent, nos soldats, à rester en fonction malgré la perte de sens et les troubles de stress post traumatiques qu’iels aussi traversent en masse {6}. Mais je finis aussi par penser que peu importe où l’on est placé, je crois que c’est beaucoup moins à propos de ce qu’on gagne en plus ; c’est plutôt à propos de ce que l’on perd en moins. Je veux dire qu’au fond, le système pénal nous rend collectivement toustes perdant.es, il signe notre échec collectif. Au cours de ce naufrage, certain’es sont juste plus soutenu’es et valorisé’es que d’autres, mais tout le monde perd. Même les soldats en fonction. Je veux croire que même elles et eux perdent quelque chose. Lorsque nous pleurons nos mort’es -les personnes tuées pendant une course poursuite, une interpellation ou la prison-, j’essaie de me rappeler que de l’autre côté aussi, certaines familles en bleue {7} connaissent des pertes déchirantes. Est-ce que les mères, les pères, les enfants, les amant’es de flics ne pourraient pas elleux aussi scander ACAB et dénoncer l’onde destructrice de tout un système ? Je crois que l’abolitionnisme a aussi besoin d’elles et d’eux. En fait, l’abolitionnisme a besoin de nous toustes : dedans, dehors, autour.

Le fait d’entretenir un rapport critique vis-à-vis des larmes policières {8} ne m’empêche pas d’y voir en même temps un potentiel pont. En fait, de la même manière que je perçois les plaintes des hommes cis hétéro comme des failles à investir pour une lutte anti-patriarcale collective, je conçois la douleur des soldats du pénal comme des supports pour la lutte abolitionniste. Je veux dire : les uniformes souffrent aussi, n’est-ce pas ? Eh bien, qu’ils démissionnent. Parce que nous, on a urgemment besoin d’eux dans une autre version du réel.

Notes dans le texte

{1} ACAB signifie littéralement All Cops Are Bastards (tous les flics sont des bâtards).

{2} C’est une proposition de contraction entre “se relier” et “se rallier”.

{3} L’univers de Fugitive City est à retrouver ici, en images et en son. Fugitive City est un projet visuel et sonore, à mi-chemin entre la science-fiction et le “déjà-là”. Il s’agit d’une collectivité post-carcérale au sein de laquelle il n’y a d’autres places pour les fonctions punitives et leurs symboles, que celles du musée et des archives.

{4} Pour exemple, on peut trouver le témoignage d’un agent CRS partageant sa dissonance cognitive ici :

Globalement, on trouve facilement une multitude d’articles de presse qui évoquent le mal-être et les démissions au sein des forces de l’ordre, comme par exemple dans un article récent publié dans Le Monde.

{5} Bien que je pense que les soldats sont aussi, d’une certaine manière, des personnes piégées et capturées par la rhétorique collective trompeuse autour de la “sécurité”. Ils et elles sont à mon sens piégées par les slogans utilisés pour recruter les fonctionnaires des forces de l’ordre et par tout l’argumentaire fallacieux autour de la notion de ‘service public’.

{6} Plusieurs recherches mettent en avant une sur-représentation des troubles du stress post-traumatique chez les agents de police à travers le monde, par rapport aux statistiques de la population générale. Voir par exemple une méta-analyse de 2020 : “Global prevalence and risk factors for mental health problems in police personnel: a systematic review and meta-analysis”.

{7} C’est une référence au livre de Kristian Williams, Our enemies in blue. Police and power in America, 2007.

{8} J’emploie l’expression “larmes policières” au sens large. On peut aussi très bien penser aux agents de la pénitentiaire qui se plaignent de leur ‘dur métier’. Le terme est déjà employé sous l’expression cop tears aux Etats-Unis, mais on en trouve encore peu d’occurence sur internet. En tout cas, je l’utilise ici par analogie avec les notions de white tears (larmes blanches) ou encore de males tears (larmes des hommes). Ces notions renvoient à des réactions émotionnelles d’apitoiement exprimées par des personnes en position de privilège lorsque leurs comportements oppressifs sont remis en cause. De manière plus directe, on parle du “oin oin” des personnes blanches, du “oin oin” des hommes, et je propose ici de faire quelque chose du “oin oin” des fonctionnaires de la justice.

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