En ce moment, je reprends les notes de mon carnet de terrain parce que j’aimerais un jour en faire un livre -et accessoirement je suis aussi en train de finaliser une thèse- mais ça me coûte terriblement. J’ai la sensation de tenir cet objet immatériel dans les mains et de me brûler les doigts à chaque lecture. Je sais que je vais me brûler en l’ouvrant et qu’il s’agira d’essayer de résister autant que possible jusqu’à temps qu’à nouveau je décide de le refermer et de continuer un autre jour.
Je me rebrûle un peu à chaque fois, pourtant j’ai laissé passer du temps. C’est quand qu’on pourra considérer que j’ai “pris du recul”, comme on me l’avait conseillé il y a deux ans ? Peut-être que je devrais me fixer 5 ans de plus avant de rouvrir ces pages {1} ? Peut-être que je devrais les laisser de côté pour 10 ans ? Faut-il considérer que la brûlure guérira un jour ? De toute façon : c’est quoi “prendre du recul” lorsqu’on est arrimé à la terre et exposé en permanence à sa réalité ?
Les trois dernières entrées que je viens de lire dans ce carnet ont été successivement composées de contenus comme : les remarques d’un chercheur me conseillant de “mettre de côté ma casquette militante dans ma thèse”, une prise de notes lunaire d’une après-midi passée au tribunal avec un magistrat pénaliste, et un texte que j’ai produit quelques temps après le meurtre de Nahel par des policiers {2}. Ça, c’est par exemple un cocktail émotionnel ultra éprouvant à relire. Je suis persuadé’e que c’est important, et en même temps, ça me retourne. On fait comment ? J’aimerais fabriquer quelque chose avec une matière première corrosive et je n’ai vraisemblablement pas encore trouvé les équipements de protection dont j’ai besoin.
Est-ce que “prendre du recul” ça fonctionnera pour moi ?
Mon paradigme n’est pas celui de quelqu’un qui a seulement été affecté par la souffrance des personnes qui ont “témoigné” devant son enregistreur. Je n’ai pas pu rentrer chez moi en me disant que c’est triste, mais que “c’est comme ça”, et même des années plus tard je n’y arrive pas. Souvent, je me demande pourquoi pour moi ça brûle aux endroits où d’autres semblent complètement anesthésiés ? Qu’est-ce qui permet à certaines personnes de détourner le regard -sans pleurer ensuite, je veux dire-, et qui empêche littéralement les autres de respirer ? J’ai une pensée toute particulière pour les personnes qui exercent les métiers de l’ordre et de la ‘justice’. On le sait, l’économie des affects de ces agent’es et de tous les légitimistes du système me fascine et me repousse en même temps.
Mon paradigme, c’est celui d’un basculement, d’un aller sans retour. Le seul soulagement que je puisse trouver, c’est de fabriquer à partir de cet endroit, de le regarder non pas comme un problème, mais comme un acquis -dans le meilleur des cas, comme une pépite-, quelque chose avec lequel il faudra maintenant exister, créer et si possible, inspirer. Des vacances à la mer n’y changeront rien. Le temps qui passe ne me fera pas oublier que c’est d’une révolution dont on a besoin, que c’est urgent, et que tout le monde devrait le dire -rien que déjà le dire-. Dans la rue, à l’université, dans les commissariats, les prisons et les tribunaux. Partout.
Une des choses qui m’a le plus mortifié’e dans l’univers de la recherche dans et autour de la prison, c’est le peu de chercheur’euses en France qui terminent leur article ou leur communication scientifique en osant cette conclusion radicale : “Il nous faut penser un monde sans prison” ou “Il nous faudrait considérer avec sérieux les stratégies abolitionnistes”, ou peu importe la manière dont iels souhaitent tourner cette idée pour qu’elle apparaisse avec du vernis brillant. Plutôt, on entend : “La recherche devrait approfondir telle ou telle question”, “Multiplier les recherches longitudinales nous permettrait de mettre en évidence...”. J’ai cessé de me rendre à des colloques sur la prison car ces espaces trop lisses me faisaient plus de mal que de bien. Ces espaces génèrent à l’intérieur de moi de la colère et de l’incompréhension, et un sentiment, encore et toujours, de me trouver au mauvais endroit. Moi, ce que j’ai trouvé en me mettant à chercher et à rechercher, le processus académique me semble vain pour le restituer. Parce que dans l’article scientifique ou derrière le micro, on n’a pas le droit de crier.
Dans ces espaces, j’ai maintenant toujours peur d’être de trop, tandis que derrière la plume ou la table ronde, je les trouve en permanence pas assez. Pas assez honnêtes. Pas assez authentiques. Pas assez courageux. Je peux entendre qu’on appelle, dans un geste d’humilité, la poursuite des recherches, mais j’aimerais leur demander : pourquoi est-ce que vous ne dites pas ouvertement et complètement ce que vous savez déjà ? Qu’on en sait maintenant assez pour avancer qu’il est urgent de penser un monde sans prison, qu’il n’y a rien à en attendre, qu’elles causent du tort, que c’est un désastre en termes de santé publique. Vraiment, j’aimerais leur demander : “Comment vous faites pour vous retenir de dire certaines choses ? Est-ce que vous diriez que vous vous retenez, d’ailleurs, ou c’est autre chose ? Quel espace l’université laisse aux critiques radicales -pas simplement réformistes- ? Comment on arrive à naviguer les attendus de l’université tout en portant un cœur révolutionnaire ? Qu’est-ce qui rend difficile le fait d’assumer une position ouvertement abolitionniste quand on veut faire carrière à l’université ?”
J’ai eu besoin de poser ces questions dans un échange de mails avec les personnes qui m’accompagnent. Et en même temps, j’ai peur qu’on prenne ces questions pour des offenses, pour des remises en question frontales, des critiques gratuites, alors qu’elles sont sincères et elles me bouleversent profondément. C’est notamment à cause de ces questions -et de leurs réponses, en France-, que je n’arrive pas à me projeter dans l’espace académique. Et peut-être que oui, j’ai du ressentiment, parce que je pensais que c’était un univers propice à imaginer des horizons radicaux et que je dois faire le deuil du chemin qu’il reste à parcourir -ainsi que le deuil que je n’y contribuerai pas, en tout cas, pas depuis l’intérieur-.
“Je me suis cramé’e” pendant ma thèse, je me revois expliquer à C. On pourrait sûrement dire burn out. Un autre mot pourrait être : sidération. Il s’agit d’une collision, d’une explosion et de brûlures post-traumatiques. J’ai trouvé des mots pour me soulager -le mot tabou que d’autres ne veulent jamais dire : abolition-. Je cherche maintenant mes appuis pour rebondir et contribuer là où ça fait du sens, dans un paysage devenu apocalyptique -non, il l’a toujours été-.
Entre-temps, j’ai compris que je suis inéligible au militantisme des foules. J’évite les espaces où une présence policière est pressentie. J’ai peur d’eux, ou alors de moi-même face à eux -avant, je voulais me convaincre que ma peur était irrationnelle, maintenant je ne sais plus. Comme beaucoup d’entre nous, je cherche ma place par tâtonnements et essais-erreurs, convaincu’e que chacun a quelque chose à apporter à son endroit. Ma place est vraisemblablement du côté du soin et des imaginaires. Ça veut dire que je me trouve quelque part, coincé’e entre une envie de m’enfuir et un appel constant à rester pour soigner. Parfois, je me dis : j’aurais aimé être en colère de telle sorte à avoir envie d’en découdre, j’aurais aimé vivre une émotion qui me pousse à l’affrontement direct. A la place, je passe par d’autres chemins. Je ne dirais pas que je ne fais rien. Je dirais juste que j’ai le sentiment perpétuel de ne pas en faire assez, compte tenu de l’état du monde.
Prendre des risques mesurés et adaptés
J’estime que sur cette planète déséquilibrée, il nous revient, lorsqu’on accumule des privilèges -je parle des cartes “chances” piochées à la naissance et des autres qu’on peut réussir à glaner sur notre route {3}-, de s’exposer volontairement à une part de risques. Une partie de nous devrait toujours réfléchir à des questions comme : “quel est le prochain risque que je vais prendre, pour faire ma part ?”, “de quelles manières je pourrais m’outiller pour m’exposer au risque de manière la plus sereine possible ?”, “qu’est-ce qui me retient de sortir de ma zone de confort ?”, “à quel endroit du social pourrais-je me placer pour me situer au plus près des intérêts des minorités ?”, “quelle place est-ce que je réserve à la solidarité dans mes projets et mes rêves ?” Puisque le fascisme gouverne en instillant la peur, il nous faut faire preuve d’ingéniosité pour développer toujours plus de pratiques courageuses, et donc développer des rapports au risque assertifs et conscients.
Le piège, je le pressens, c’est de se complaire dans une recherche de sécurité fictive. Au fond, “se sentir « en sécurité » est (...) une entreprise problématique en soi puisque notre monde offre des garanties relativement minces, que la promesse de sécurité est un mensonge et que les efforts pour la renforcer se font souvent au détriment de certain’es” {4}. Je ne dis pas que je ne veux pas me préserver, me permettre des espaces de ressourcement -parce que c’est primordial-, je dis que je ne veux pas que ceci soit mon unique ligne de mire. En fait, j’aimerais que la récréation / le self-care soient pensés avant tout pour m’aider à mieux aider. J’aimerais chouchouter mon énergie pour ensuite mettre mes ressources au service des transformations sociétales {5}.
Passé la trentaine, c’est le moment où je vois des personnes de mon âge se marier, avoir des enfants, obtenir des promotions, devenir propriétaires. J’observe -ou je projette- un certain nombre de décalages entre nos préoccupations, et c’est sûrement pour ça que ces questions qui ont trait au courage m’obsèdent avec autant de sérieux. Je me demande par exemple : est-ce qu’on devient plus ou moins courageux en étant propriétaires / promus / parents / mariés ? Est-ce que dans l’une, l’autre, ou toutes ces situations, c’est plus ou moins facile de s’exposer aux risques, et à quels risques ? Est-ce qu’on se sent plus protégés ou plus vulnérables, finalement ? Évidemment, j’imagine que tout un tas de personnes ne font pas les choix qu’iels font basé sur les réponses à ce type de questions. Et j’imagine aussi que tout un tas de personnes ont des rapports au monde complexes qui conduisent à un entremêlement de paramètres dont on pourrait croire qu’ils sont antagonistes, et en fait, c’est pas si simple. En tout cas, dans le monde apocalyptique que nous vivons, j’ai beaucoup de mal à ne pas orienter ce que j’estime être des choix stratégiques en fonction de ces réponses.
Bien sûr, moi aussi j’observe la part de moi brûlée chercher perpétuellement plus de sécurité et rêver d’une vie sereine. Je rêve de retrouver ce sentiment de protection que j’ai perdu. Je crois que c’est d’ailleurs une des manifestations du trauma que d’insuffler la peur en nous, que de nous rappeler notre extrême vulnérabilité sur cette planète et dans cet écosystème nécropolitique. Le trauma appelle la peur et le sentiment d’urgence à se mettre à l’abri, en prévision d’une autre catastrophe. Mais le trauma est aussi intimement lié à la colère, qui peut servir de contrepoids. Je vois bien que de l’autre côté, la part de moi connectée à la colère et dévouée à la justice sociale cherche à trouver une place à la fois praticable et politiquement équilibrée dans ce monde absurde. Une juste place, ni surexposée -et donc dangereuse pour la vie car volontairement trop risquée- ni sous-exposée -pas assez courageuse, et donc pas assez impactante-. A ce stade, j’en ai conclu qu’incarner une position à la portée socialement transformatrice, c’est décider de faire une série de choix qui sortent des sentiers battus. Ces choix peuvent se jouer au niveau de différents paramètres comme :
les activités dans lesquelles on investit son temps et son énergie
la manière dont on compose son entourage et dont on tisse ses relations
la manière dont on utilise son argent
le format de son habitat / de son mode vie
Faire des choix de vie engagés
Ce sont là autant de paramètres qui possèdent une portée politique et potentiellement transformatrice, ou, de l’autre côté, potentiellement continuatrice vis-à-vis des schémas délétères en place. Aux endroits où j’ai le sentiment d’avoir le choix, j’ai envie de faire des choix conscients, transformatifs, subversifs et inspirants. J’aimerais essayer de connecter cette pensée à ce que adrienne maree brown nomme les stratégies émergentes -emergent strategies-, une notion que je suis en train d’étudier. Iel dit que “Les stratégies émergentes sont des pratiques par lesquelles nous cultivons la complexité et façonnons l’avenir à partir d’interactions relativement simples” {6}, et j’ajouterais, aussi : de décisions courageuses. Ça donnerait : “Les stratégies émergentes sont des pratiques par lesquelles nous cultivons la complexité et façonnons l’avenir à partir d’interactions relativement simples et de décisions courageuses.” Derrière cette notion de stratégies émergentes, il y a l’argument fort que pour transformer durablement le monde, ce ne sont pas les masses qui comptent le plus, mais la qualité de nos liens. La notion propose de remplacer l’idée de masse critique par celle de relations / connexions critiques -critical connections-. Ce seraient donc nos relations, les choix qui les entourent et les projets qui en découlent, qui pourraient impacter le monde. C’est une manière de penser le changement à des niveaux micro-sociaux et de le placer à portée de nos mains. C’est une invitation à tisser des relations conscientes et intentionnelles, entre être humains et même non-humains.
J’ai compris que pour augmenter mes chances de pouvoir supporter ce type de mode / stratégie de vie, il me faut m’outiller à naviguer la peur, mais aussi la honte. La honte sociale et la peur de l’insécurité qui peuvent accompagner des choix osés. Je crois que le courage est un outil de résistance face au fascisme et, tel un muscle, il nous revient de l’entraîner. Depuis l’année dernière, j’ai posé l’intention claire de m’exercer au courage, de plusieurs manières. Je veux continuer de le faire de telle sorte à être utile à mon entourage de proximité ou plus éloigné -le monde qui m’entoure, quoi- et être en mesure de, par exemple (liste non exhaustive et toujours en construction) :
Intervenir avec assertivité en cas de crise : oser -et développer des compétences pour- s’impliquer dans une situation de crise pour la faire désescalader (et éviter d’appeler la police, par exemple) tout en gardant confiance en la vie
Accepter l’état de la réalité actuelle : porter plainte ou accompagner quelqu’un à le faire, lorsque cela a été décidé en conscience, compte tenu de la situation et du fonctionnement du monde à l’instant T, tout en naviguant le deuil d’avoir eu à le faire
Prendre soin de soi pour être une vraie ressource : savoir proposer de l’aide tout en veillant à ses propres besoins et en osant les nommer, dans l’idée que plus on va bien, mieux on pourra être en mesure d’être un soutien
Se défendre : lorsque la situation le demande, s’opposer et se protéger avec justesse, en essayant de créer le moins de tort possible en contrepartie
Prendre des risques conscients : selon les situations, proposer de prendre plus de risques que d’autres personnes socialement plus vulnérables -le tout, en cultivant son humilité-
Se retirer en conscience : au contraire, estimer quand il est juste de se mettre en retrait pour laisser de l’espace à d’autres et les encourager à prendre de la place
En filigrane, ce qui m’habite et m’inspire, c’est la notion de brave space que l’on peut traduire par espace de courage ou de bravoure, en français. Je proposais un atelier à ce sujet l’année passée, ce qui m’avait amené’e à partager le poème suivant, que je vais retranscrire ici en français pour terminer.
“Ensemble, nous créerons un espace de courage
Parce qu’il n’existe pas d’espace sûr -
Nous existons dans le monde réel
Nous portons toustes des cicatrices et nous avons toustes causé des blessures.
Dans cet espace
nous cherchons à baisser le volume du monde extérieur.
Nous amplifions les voix qui se battent pour être entendues ailleurs,
Nous nous appelons ensemble à plus de vérité et d’amour
Nous avons le droit de commencer quelque part et de continuer à grandir.
Nous avons la responsabilité d’examiner ce que nous croyons savoir. Nous ne seront pas parfait’es.
Cet espace ne sera pas parfait.
Ce ne sera pas toujours ce que nous souhaitons
Mais
Ce sera notre espace de courage ensemble,
Et nous y travaillerons côte à côte.”
Micky Scottbey Jones {7}
Notes dans le texte
{1} Pour contextualiser, j’ai débuté la recherche doctorale dont je parle ici en 2020.
{2} J’avais d’ailleurs reproduit ce texte dans un post sur mon ancienne plateforme de blog : “De la théorie de l’esprit au savoir par le corps (après Nahel, et toustes les autres)”, 9 juillet 2023.
{3} On peut trouver plusieurs modèles de “la roue des privilèges” qui peuvent éclairer les questions ayant trait à nos privilèges sociaux de manière visuelle, voir par exemple ici.
{4} Sarah Schulman, Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoirs de réparation, 2021 (p.153)
{5} La perspective dans laquelle j’évoque le self care peut se rapprocher de ce qu’Audre Lorde en dit, dans une phrase souvent citée, extraite de l’épilogue de _A Burst of Light_, 1988, p.131 : “Caring for myself is not self-indulgence, it is self-preservation, and that is an act of political warfare”.
{6} VO : “Emergent strategies are ways for humans to practice complexity and grow the future through relatively simple interactions”. Dans l’introduction de Emergent Strategy, 2017
{7} Micky ScottBey Jones, An Invitation to a Brave Space, 2017
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