Lorsqu'on soutien un proche incarcéré, on se retrouve en position d'être proche de détenu. Lorsque cette personne est dehors et qu'on l'épaule toujours, on devient quoi ?
Ces derniers mois/années, j'ai été amené à réaliser que mon statut avait changé de nom, mais finalement pas de nature : de proche de détenu, je suis devenu proche-aidant. Et lorsque j'étais proche de détenu, j'étais en fait déjà proche-aidant. Il ne s'agit pas d'un nouveau rôle. C'est simplement que ma situation de proche-aidance était complètement invisibilisée par la prison et sa tendance à focaliser notre attention autour des notions de crimes et délits.
Pour rappel, la proche-aidance désigne une qualité de lien orienté sur l'aide à / l'alliance avec une personne rencontrant des difficultés. Une proche-aidante est une personne qui soutien un·e membre de son entourage faisant face à des problématiques d'autonomie et d'accessibilité, pour des raisons notamment liées à une situation de handicap(s), visibles ou invisibles. Bien sûr, on peut être soi-même en situation de handicap, aider, et être aidé en même temps. Les vécus et relations crip {1} sont d'ailleurs particulièrement riches de ces configurations de type aidant-aidé-aidé-aidant.
On ne dit pas assez que l'administration incarcère massivement les personnes handies {2}, et que peut importe leur état de santé pré-enfermement, la prison crée les conditions de débilitation {3} idéales pour que surviennent divers troubles et incapacitations chez les personnes enfermées.
Pour comprendre que la prison sur-enferme des personnes qui sont dores-et-déjà abîmées, notamment du point de vue de la santé mentale {4}, il nous faut déconstruire tout un pan de la rationalité pénale. Le discours ambiant nous explique que si on est incarcéré, c'est parce qu'on a nécessairement commis du tort, n'est-ce pas ? La réalité est bien plus complexe et intersectionnelle que ça :
La réalité indique qu'on peut tout à fait se trouver incarcéré de manière préventive (avant même qu'il soit établi s'il y a eu commission d'un tort, juste parce que c'est une éventualité)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré parce que l’État a estimé qu'il y a un mal là où, relationnellement parlant, il n'y en a pas (c'est toute l'histoire des délits sans victimes, par exemple, les délits liés aux stupéfiants)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré parce que l’État a commis une 'erreur' (comprendre : a condamné une personne innocente)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré parce qu'un avocat nous a conseillé de plaider coupable lors d'une procédure accélérée plutôt que de se défendre au cours d'un procès classique (ça s'appelle le plea deal aux États-Unis ou la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité -CRPC- en France)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré pour avoir commis du tort pour se sortir ou se défendre d'une situation dangereuse pour soi-même ou les siens (mais sans que la légitime défense n'ait pu être retenue par le droit)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré pour avoir commis du tort dans un état altéré de conscience causé par un trouble psy (mais qui n'aura pas été reconnu comme tel ou qui aura été jugé comme n'ayant pas contribué à la commission du tort)
De manière connexe, on peut aussi rappeler qu'on peut être incarcéré pour avoir commis un tort que la victime aurait aimé traiter d'une autre manière qu'au travers de la prison (mais une fois que la situation passe entre les mains du pénal, son issue n'appartient plus à la personne victime)
La réalité indique qu'on peut être incarcéré pour un mélange de tout ça. La réalité indique que commettre du tort ne sort pas de nulle part, qu'il y a toujours un contexte de vie et des forces sociales qui catalysent de tels évènements. La réalité indique que le choix d'incarcérer ou ne pas incarcérer une personne relève d'une dynamique profondément sociale et que les personnes en moins bonne santé, les plus pauvres et les moins blanches en paient en premier le prix. En somme, la réalité indique que derrière les barreaux, il n'y a pas de monstres : il y a des êtres qui traversent actuellement des défis majeurs, sûrement des tournants de vie, et évidemment de fortes turbulences émotionnelles car il faut rappeler que peut importe s'iels ont commis ou non un tort et dans quelles conditions : iels ont été capturé·es, arraché·es à leurs liens, puis enfermé·es en n'ayant pas consentis à l'être.
En disant que la prison incapacite et qu'elle crée activement du handicap {5}, on pense avant tout aux personnes incarcérées, mais s'arrêter là ne suffit pas. Lorsque ces mêmes personnes ont la chance d'avoir du soutien depuis l'extérieur, il faut bien dire que leurs proches sont touchés, comme par contagion, par ce processus de débilitation progressive qui revient à nous user, tant physiquement qu'émotionnellement, à nous déposséder de nos moyens, et en sommes...à nous brutaliser et nous traumatiser, nous aussi. Le processus de détérioration carcérale ne touche pas seulement les personnes explicitement enfermées. C'est exactement pour cela que les sujets de l'abolitionnisme pénal ne sont pas les seul·es détenu·es : les proches -qui la plupart du temps sont des femmes ou des personnes queers- se trouvent elleux aussi en première ligne pour payer les coûts psycho-sociaux de la prison et se faire abîmer par l'institution. Nous aussi, nous résistons {6}.
Alors, est-ce qu'on n'est pas nécessairement proche-aidant lorsqu'on est proche de détenu·es ? D'une part, la prison incapacite matériellement. Elle ne permet largement pas à toutes les personnes enfermées -mêmes les plus valides- de travailler, et donc d'être autonomes financièrement. D'autre part, elle incapacite psycho-somatiquement au sens où les souffrances psychiques inondent les murs, les esprits et les corps.
Dans ce contexte, le sale boulot des proches consiste, pour beaucoup d'entre nous, à laver le linge et panser les plaies de l'esprit, à répétition, et la plupart du temps à distance. Les lettres, les échanges téléphoniques et les parloirs sont les supports relationnels dont on dispose pour maintenir le lien, et par extension, nos proches et nous-même, en vie. En parallèle, on contribue aussi très souvent à soutenir financièrement le coût onéreux de la détention et ses conséquences à l'extérieur {7}. Tout ça pour continuer à leur et se donner de la force afin de résister aux forces carcérales destructrices de nos liens.
Concrètement, en tant que proche, on trouve au bout du fil, de la plume ou du parloir des personnes qui traversent des périodes biographiques tout au moins éprouvantes, sinon macabres. L'histoire nous a d'ailleurs déjà trop raconté que pour nombre de détenu·es et trop de familles, la prison est un allé sans retour {8}. Que la personne enfermée vive déjà préalablement avec des troubles, ou qu’elle en développe en détention, nous nous trouvons en position de soutien dans le cadre d'une situation exceptionnelle de détresse. Et nous devons naviguer cela avec tous les obstacles que posent devant nous la prison si nous désirons effectivement continuer à soutenir notre proche incarcéré. En fait, les murs rendent tout à la fois nécessaire et impossible le care, et c'est ce paradoxe fondamental qui nous rends toustes fols {9}.
C'est vrai, certain·es prisonnier.es et leurs proches résistent mieux que d'autres, certain·es transforment leurs difficultés en force plus facilement que d'autres. Ça ne devrait pas nous empêcher de constater qu'on est là en face d'un réel problème de santé public. Si certains d'entre nous y meurent et qu'une part considérable des nôtres finit malade, cela devrait nous suffire pour nous faire réaliser qu'il faut que ça cesse : la prison crée les conditions pour des vies plus que jamais appauvries et abîmées. Si elle est dangereuse pour les plus vulnérables des nôtres, nous pouvons aisément considérer qu'elle représente un danger pour le vivant dans son ensemble. C'est d'ailleurs à mon sens un point de vue crip que de soutenir que si une institution fait mourir les plus fragiles d'entre nous, elle n'est socialement souhaitable pour aucun·es de nous.
Je n'oublierai jamais ce jour où le psychiatre de l'UMD {10} m'a appelé pour me dire que V. a été rescapé d'un arrêt cardiaque qui a été la conséquence d'une tentative de suicide. Je n'oublierai jamais ma rencontre avec C. et son petit frère que la prison a rendu fou (comprendre : schizophrène, au sens clinique du terme). Je n'oublierai pas toutes les histoires de folie et de mutilation dont j'ai entendu parler, encore et encore. Le collègue de cellule qui se met à parler à son armoire, les effets secondaires des neuroleptiques qui provoquent des états de terreur, dans 9m², ou le récit de ce jour où un détenu décide de s'immoler par le feu. Je n'oublierai pas les images de ces femmes que j'ai vu pleurer aux portes des prisons, où celles qui m'ont raconté leurs épuisements et leurs galères financières. Je n'oublierai pas non plus la détermination avec laquelle je les voyais chaque semaine faire la file en attendant que soit appelé leur nom pour pouvoir pénétrer dans la bâtisse, être contrôlées, et enfin rejoindre les parloirs. Mais vous savez, je n'oublierai pas non plus le visage de ces êtres avec ou sans uniforme que l’État emploi pour garder ses murs mortifères en place. Est-ce que moi aussi, je suis traumatisé'e ? Aujourd'hui je sais que oui.
Je ne l'avais pas vu sous cet angle-là au début. Je croyais que les traumatisé·es, ça ne pouvait être qu'elleux, derrière les murs. J'ai appris par l'expérience que la position de témoin démunie est elle aussi, d'une grande violence. Certain·es l'appellent traumatisme vicariant. Vicariant signifie "qui remplace / se substitue". Je dirais que c'est plus complexe que la simple logique qui reviendrait à incorporer en soi le traumatisme d'autrui. Le traumatisme vicariant c'est la claque que tu prends dans la figure quand tu te rends compte que le monde n'est pas exactement aussi juste qu'on te l'avait expliqué sur les bancs de l’école. On en parle souvent pour évoquer la souffrance des professionel·les qui ont affaire aux dommages directs de l'incarcération, qui les voient tous les jours, ces dommages, en comprenant bien que pour les faire cesser il faudrait déjà faire sortir les personnes de là. Free Them All, en fait. C'est particulièrement difficile de se contenter de distribuer des médicaments lorsqu'on a compris que les réponses devraient avant tout être sociales et politiques.
Plus largement, on peut dire que le traumatisme vicariant est produit par la position maudite de toute personne voyant sa posture réduite à celle de témoin démuni, incapacité par l'institution. Je crois qu'on sous estime cette violence que le pénal nous fait subir lorsque ses murs visibles et invisibles {11} réduisent l'une après l'autre toutes nos marges de manœuvres, en même temps qu'on est progressivement exposé à davantage de souffrances et que la colère grandit. Contrairement aux tenant·es de l'autorité, on a pas le luxe de la banaliser, cette souffrance, de s'y habituer, puisque c'est de l'un·e des nôtres dont il s'agit. La chair de notre chair. Du coup, de notre coté des murs, c'est la même chose que pour les détenu·es : parmi les proches, les plus entourés et les plus doués en gestion émotionnelle s'en sortiront mieux. Iels pourront même avoir l'impression d'avoir appris, d'être plus fort·es, et c'est tant mieux. Et les autres ? La résilience est avant tout une technique de survie, au même titre que bien d'autres comportements bien moins valorisés socialement.
Quand je parle d'incapacitation, quand je parle de problème de santé public, quand je parle de traumatismes, c'est au fond à elleux toustes que je pense : personnes condamnées, proches de détenu·es, professionnel·les en burn out. Combien d'entre nous nous faisons en fait abîmés par la machine ? Pourrions-nous dénombrer les arrêts de travail de ces professionnel·les dépassé·s et ceux des proches épuisés ? Dans un autre texte {12}, je me suis déjà demandé si les directeurices d'établissements arrivaient à s'endormir sans somnifères. J'aimerais savoir. J'aimerais vraiment savoir. Qui a le luxe de se passer de médicaments, en (ou autour de la) prison ? Qui arrive à dormir sur ses deux oreilles ? Peut-on seulement mener une vie belle au contact de cette institution ?
Notes dans le texte
{1} Crip, diminutif du terme crippled qui signifie “infirme" ou "estropié" en français. Ce vocable vient désigner une personne en situation de handicap (qu’il s’agisse d’un handicap “inné” ou acquis) qui assume son identité différente et étrange et n’aspire pas à s’assimiler à la société capitaliste centrée sur la notion de performance et de productivité.
{2} Douleurs chroniques, troubles du neuro-développement, déficit visuel, auditif ou moteur, troubles neurologiques, cognitifs, psychologiques ou psychiatriques sont autant d'exemples de situations que recouvrent la notion de "situation de handicap" et qui sont légions en prison.
{3} C'est Jasbir Puar qui parle de débilitation comme d'un processus d'usure progressif de la population par les institutions capitalistes et racistes d’État, voir son ouvrage The Right to Maim, 2017.
{4} En 2023, la dernière étude française sur la santé mentale en prison (voir le site f2rsmpsy) met en avant une surreprésentation des troubles psychiques au sein de la population carcérale sortante. L’étude précédente (Rouillon et al., Étude épidémiologique sur la santé mentale des personnes détenues en prison, 2004), mettait quant à elle l’accent sur la surreprésentation des troubles psychiques dès l’entrée en prison.
{5} Liat Ben Moshe explique notamment combien la prison contribue a créer du handicap dans son ouvrage Disability Incarcerated, 2014.
{6} Je soutiens cela dans le prolongement de Gwenola Ricordeau, "Pas de mouvement abolitionniste sans nous ! Manifeste pour les proches de détenu.e.s", 2019.
{7} Contrairement à l'idée reçue selon laquelle les détenus sont « nourris, logés, blanchis », la réalité est que la vie en prison engendre des dépenses significatives pour les personnes incarcérées (et leurs proches). C'est là qu'on comprend l'aberration derrière l'idée de “faire payer aux détenus des frais d’incarcération”. Selon une enquête menée en 2021 par Emmaüs France, 2/3 des détenus se retrouvent en situation d'endettement, 31% perçoivent l’aide de 20€ versée par l’administration pénitentiaire aux personnes sans ressources suffisantes. Le coût de la vie en détention est estimé à 200€ par mois, sans tenir compte des dépenses extérieures (loyers, dettes pénales, pensions alimentaires, crédits..). Et j'ajouterai : sans prendre en compte les frais liés à l'utilisation de la cabine téléphonique en détention, dont le coût se porte facilement à des centaines d'euros par mois pour des appels quotidiens d'une demi heure.
{8} Voir La peine de mort n'a jamais été abolie, par le collectif l'Envolée, 2021. La prison tue, et de plusieurs manières : elle fait mourir à petit feu, et parfois aussi, elle assassine sans attendre. Les morts derrière les barreaux qualifiés de ‘suicide’ sont analysés par les abolitionnistes comme les conséquences d’une violence pénitentiaire intersectionnelle (de race, de classe et validiste). Ces prétendus ‘suicide’ sont le résultat de la même politique mortifère qui conduit soit à la mutilation du corps et de l’esprit, soit à la mort.
{9} Terme utilisé de manière volontaire par certaines personnes vivant avec des troubles psychiques ou ayant une expérience de la psychiatrie pour se désigner elles-mêmes. Il s’agit d’une réappropriation des mots "fous" et "folles" historiquement employés de manière offensantes. Dans ce cadre, "fols" devient une appellation non binaire et politique, utilisée par les personnes concernées pour retourner le stigmate et se donner de la force.
{10} Les Unités pour Malades Difficiles (UMD) sont des services hospitaliers psychiatriques spécialisés dans le traitement des personnes que les autorités estiment dangereuses pour elles-mêmes ou pour autrui. Au sein de ces unités peuvent notamment être internées des personnes détenues sujettes à des troubles de la santé mentale pendant leur incarcération.
{11} Par "murs invisibles" je fais référence aux obstacles, aux refus, aux oublis / pertes de documents, soit à tous ces gestes et non-gestes de l'administration qui compliquent drastiquement la vie des personnes écrouées et celles de leurs proches.
{12} Je fais référence ici à mon texte "2214" datant de 2021, trouvable en ligne et en vidéo ici.
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