"Votre fréquence cardiaque a dépassé 120 BPM alors que vous sembliez être au repos depuis 10 minutes" m'indique ma montre connectée. Effectivement, c'est peut être pour ça que je sens mon corps trembler de manière incontrôlable, et que j'ai soit envie de crier, soit envie de partir.
Et pourtant, je reste assis'e et j'écoute jusqu'à la fin.
Une partie de moi n'a pas envie de créer de vagues, après tout j'ai contribué à organiser cet évènement et je me sens solidaire des co-organisataires. Et il faut dire qu'une autre partie de moi a envie de se confronter aux mots qui sortent de ces bouches. Ces bouches-là, vous savez*. Comme si j'avais encore une fois besoin de les entendre. Comme si peut-être, j'allais être surpris'e. En fait, c’est peut-être mon espoir (ou ma sidération) qui est resté en place pour les écouter, encore.
Ce soir-là, mon corps m'a permis de faire le tri. Il m'a indiqué : "mmh…ça a l’air périlleux pour toi, dans ces circonstances. Est-ce que tu souhaites continuer à être exposé’e à ce type de discours ?" Il y a quelque chose qui me fascine indéniablement dans les représentant·es de l'autorité, dans leur manière de parler, de bouger, de juste...vivre comme si tout était tellement ok. Je me dis souvent que si j'ai une prochaine recherche à mener, elle se passerait de ce côté. C'est elleux que je veux comprendre, maintenant -enfin, quand je serai prêt'e, si je le suis-. A leur sujet, je suis toujours traversé’e par les questions incessantes que j'ai soulevé ici ou là.
Alors à cette soirée, quand la directrice adjointe de l'établissement pénitentiaire X prends la parole, j'écoute attentivement et avec une curiosité renouvelée. Je l'entends mettre en avant les difficultés des agents dans l'exécution de leurs tâches, en expliquant que les usagèr·es ne facilitent souvent pas leur travail. Pendant que j'écoute, mon corps m'indique que ça devient difficile de respirer ici, soudainement. Je ne me sens pas bien. En fait, je suis au bord de la crise d'angoisse (ou est-ce qu’on peut considérer que j’y suis déjà ?) lorsque ma montre me signale un rythme cardiaque inhabituel.
Quelques semaines plus tard, lors du débrief post-évènement, je dis à l'équipe organisataire que je ne peux plus continuer. J'explique qu'il ne m'est plus possible de porter des évènements qui donnent de la voix et de la place aux tenant·es de l'autorité. Certaines personnes me font alors remarquer que j'ai un positionnement "trop extrême (et les extrêmes, c'est jamais bon)". Moi aussi, au fil de ma trajectoire, je les ai entendu ces postures militantes là, les plus séparatistes, celles qui disent, en gros "c'est nous, ou eux/elles, mais moi je ne viens pas à tel endroit s'iels sont là". Et j'ai toujours eu peu d'affinité avec ce type de point de vus, parce que, de prime abord...pourquoi ne pas essayer de se comprendre, après tout ? Est-ce que les êtres humains ne se font pas déjà suffisamment la guerre comme ça ? Et si on mettait en œuvre nos processus empathiques, juste pour voir ? Sans surprise, lorsque je les entendais s'exprimer, ces postures séparatistes sont souvent venues heurter les parts de moi qui sont perpétuellement en quête de créer des ponts.
Et là, ce soir, c'était différent. En fait, c'était corporel : ce n'est pas passé par un geste de l'esprit, ce n'est pas passé par le filtre de mes valeurs morales, c'est juste venu me prendre par le ventre. C'est donc ça, la colère -j'apprends encore à la reconnaître-. Mon corps m'a dit : "ici, au contact de ces personnes, tu respires moins bien, le vois-tu ?", et puis il m'a posé une question importante : "est-ce que cette confrontation est souhaitée et souhaitable pour toi, maintenant, à l'instant T de ton parcours ?" J'ai répondu à cette question plusieurs jours après l'évènement, en mesurant le temps qu'il m'a fallut pour réguler mon système nerveux, et en me rappelant que je nourris désormais l'intention de mener une vie qui donne plus de place aux pratiques de soin de soi. Dans ce cadre, si je peux éviter de me confronter à certaines situations particulièrement dé-régulantes, alors je vais le faire. Il m'a semblé que dans cette situation-là c'était plutôt simple : il me suffisait de me retirer de ce groupe qui a globalement tout intérêt à continuer d'organiser des évènements main dans la main avec l'administration.
Et en même temps, je ressens maintenant le besoin de préciser quelque chose. J'ai peur que le groupe n'ait pas compris un élément important (et tanpis si c'est le cas, je fais le deuil de m'être fait bien comprendre). Je le précise au moins pour moi : cette séparation, ce n'est pas une décision qui prends ses racines dans une posture idéologique. Ça aurait pu, je veux dire, ça aurait été entendable -à mon sens- mais c'est juste que je n'aurais pas réussi à tenir une telle posture si elle reposait simplement sur l'idée que "je suis abolitionniste donc je n'aime pas les matons et leur hiérarchie". Je suis beaucoup trop wired [paramétré’e] pour l'amour et le lien, c'est-à-dire que pour que je me sente empêché’e de faire lien, il faut que quelque chose d'assez puissant me fasse reculer. Le trauma joue très bien ce rôle, apparemment.
Les mécanismes traumatiques sont par définition des systèmes qui se jouent hors de notre propre contrôle et qui nous rendent la gestion émotionnelle particulièrement difficile. Si à chaque fois que j'entends les tenant·es de l'autorité parler et sécuriser le périmètre de leurs fonctions je revis un morceau de toutes ces scènes de violences pénales qui se sont déroulées devant mes yeux ou mes oreilles, alors il est normal que ce soit difficile de respirer. Voilà pourquoi je ne peux plus. Et j'insiste sur le verbe pouvoir -dans tous les sens du termes-. Parce que peut-être qu'une partie de moi aurait voulu rester dans ce groupe et continuer à créer des choses avec lui. Justement pour créer des ponts.
Voilà comment j'en arrive, presque malgré moi, à soutenir une posture abolitionniste séparatiste qui repose sur la colère, et à l'assumer pleinement. Voilà comment j'en arrive à décider que je n'utiliserai mes mécanismes empathiques qu'avec les tenant·s et les facilitataires du pouvoir qui sauront se montrer capables de prioriser la parole des personnes minorisées sur leurs propres vues. Je n'utiliserai ces mécanismes qu'avec les personnes au pouvoir qui auront conscience que leur attachement à leur rôle social cause du tort autour d'elles. Je n'utiliserai mon temps, mon écoute et mes capacités de faire lien que pour connecter avec des professionnel·les de la "sécurité" capables d'humilité. Et : comment est-ce que je saurais qu'iels sont capables d'humilité ? Lorsqu'il sera possible de parler avec elles et eux de l'idée de trahir l'institution qui les emploie sans qu'iels ne se sentent soudainement outragés.
Et si ce que je demande n'existe pas ou pas encore, c'est ok -du moins, je suis dans un travail perpétuel d'acception du réel-. En fait...c'est tout ce dont je suis capable. Pour le moment. C'est mon corps qui le dit. Parce que si ce n'était pas mon corps qui le disait, je vous assure que je serai la première personne à vouloir faire du lien, encore et encore. Sauf que quand je suis envahi de colère, c'est soudainement plus difficile. Crier ou fuir, ce n'est pas vraiment être au service du lien.
Je pose l'intention que ma radicalité et ma colère me préservent et me transforment. Je le sens, ma route est maintenant d'apprendre à canaliser et transmuter cette rage. Ça me rappelle mon mantra : Que la colère soit une force. Que la colère puisse me et nous servir. Que mes limites soient au service du commun.
Notes dans le texte :
*Des "bouches pleines de dents trop alignées, blanches et en bonne santé. Ces bouches qui comportent encore toutes leurs dents, et à défaut, qui peuvent se permettre le luxe de l’implant et du blanchissement. De ses bouches qui parlent éminemment bien le français de sorte que leurs verbes même sont capables d’assujettir les plus démunis." extrait de La comparution (2021)
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