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PLOUC POWER par Lumir Lapray · Aug 4, 2026

Marx, le racisme et le Front populaire : leçons pour la gauche d'aujourd'hui

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Lumir Lapray · PLOUC POWER par Lumir Lapray

Dans le premier volet de cet article, je racontais une histoire du Front populaire que nous avons largement oubliée : celle des campagnes. Vous me ferez le plaisir de le lire si ça n’est pas encore fait, dites donc !

Si vous avez vraiment la flemme, voilà un récap
🍿 PREVIOUSLY IN LE FRONT POPULAIRE A LA CAMPAGNE
D’abord, les premiers congés payés permettent aux exodés ruraux d’enfin rentrer au village, dans un grand mouvement de joie. Ensuite - et malgré les préjugés -le mouvement social de l’été 1936 ne se limite pas aux occupations d’usines de la région parisienne et atteint les campagnes. Des ouvriers agricoles se mettent en grève, rejoignent la CGT, réclament des augmentations de salaire et contestent l’autorité presque absolue que les propriétaires exercent jusque-là sur leur travail et leur existence. Mais c’est là que la lutte des classes (sauce rurale) se rappelle à nous ! Hé oui, hier comme aujourd’hui, les campagnes françaises montrent encore une fois qu’elles ne forment pas un ensemble homogène - loin s’en faut. Elles sont peuplées de grands propriétaires, de petits exploitants endettés, de métayers, de journaliers, d’ouvriers d’usine et… de travailleurs venus de l’étranger ou des colonies (c’est aujourd’hui qu’on en parle, restez-là !). La victoire électorale du Front populaire - et le mouvement populaire de l’été 36 - visibilise ces tensions internes au monde paysan et on c’est là qu’on reprend.

Parce qu’il y a une autre ligne de fracture rurale, au delà de la classe : la race. Je le rappelle (pour le fond de la classe !) : il ne s’agit évidemment pas d’une réalité biologique, mais d’une construction sociale et politique, utilisée pour organiser les rapports de pouvoir au sein d’un système. Et, en 1936, cette hiérarchie est inscrite au cœur même des institutions françaises. La République dirige un immense empire colonial, de l’Afrique à l’Indochine et aux territoires du Pacifique, dont la majorité des habitants ne disposent pas des mêmes droits que les citoyens de métropole. Dans plusieurs colonies, les régimes dits de l’indigénat permettent notamment à l’administration d’imposer aux populations colonisées des sanctions, des réquisitions et des peines particulières. Bref, la hiérarchisation des existences et des corps est totalement normalisée et diffusée (notamment par la propagande coloniale) à travers tout l’hexagone.

C’est important à avoir en tête pour comprendre l’épisode qui se déroule à Toury, en Eure-et-Loir, à l’automne 1936 - et qui constitue sans doute l’un des exemples les plus violents du racisme dans le monde paysan.

Toury est alors un bourg de Beauce (si, comme moi, vous êtes nul.les en géo : c’est une région très fertile, surnommée le “grenier de la France”, au Sud Ouest de Paris) organisé autour d’une importante sucrerie. Pendant la “campagne betteravière” - c’est à dire de septembre (la récolte) à janvier (la “presse”, qui permet d’en extraire le jus sucré et à terme, le sucre), l’usine fonctionne jour et nuit. Elle emploie environ 700 personnes, mais ses effectifs approchent le millier au moment de l’arrachage (oui, si vous ne saviez pas, la betterave pousse sous terre. oui, j’ai lu beaucoup trop de trucs sur la betterave sucrière pour cet article). Parmi cette main d’oeuvre temporaire : des ouvriers recrutés dans les environs, des travailleurs polonais et tchécoslovaques… et environ 250 Kabyles. Ces derniers sont affectés aux tâches les plus pénibles et les plus sales : ils travaillent dans la chaleur, pieds-nus dans la mélasse (un sirop épais et visqueux), pour un salaire de 28 francs par jour (quand ils en réclament 40).

Alors que l’été 36 a été émaillé de heurts entre propriétaires terrains et ouvriers agricoles, la révolte gronde aussi en Beauce. Le 15 octobre 1936, à 22h30 - au moment de la relève - environ 500 ouvriers saisonniers se mettent en grève. Ils arrêtent les machines, coupent le courant et occupent le site, exigeant notamment le versement d’une prime promise par la direction (mais non donnée, qui aurait-pu prédire). Dès le lendemain, on organise des négociations entre le préfet, le patron de l’usine et les représentants des grévistes - la CGT est d’ailleurs présente pour les accompagner.

Les ouvriers Kabyles, le point levé, devant leur usine à Toury

Ca aurait pu s’arrêter là… mais en réalité, les problèmes commencent.

Car l’arrêt des machines n’impacte pas seulement la sucrerie et ses salariés : dans toute la région, près de 2 000 cultivateurs y ont livré leurs betteraves. Cette usine constitue leur principal débouché, et si la récolte n’est pas transformée rapidement, elle risque d’être perdue. Chaque journée de grève menace directement leur revenu et - dans le contexte de crise agricole dont on parlait à l’épisode précédent - ça les met dans une colère folle.

Des représentants des betteraviers organisent donc une réunion dans une salle municipale. Plusieurs sont liés au Parti agraire, une formation conservatrice qui prétend défendre les campagnes contre la gauche, le mouvement ouvrier et l’État. Pour vous donner une idée de l’ambiance : ce parti a un périodique - La Voix de la terre - dans lequel on peut lire, en 1929 que « le blé, le lait, le vin, le bétail, la charrue n'ont pas d'opinion politique ». Et, tout le monde le sait, quand vous êtes apolitique… vous êtes en réalité… de droite 🙃 Ces gens ne dérogent pas à la règle. Dans leur réunion, la grève y est présentée non comme un conflit entre des salariés et leur employeur, mais comme l’action d’une « poignée d’agitateurs étrangers » mettant en danger le travail et la propriété des paysans. Rappelez-vous comme les révoltes rurales de l’été 1936 ont été qualifiées par les élites locales de crises fomentées par des leaders extérieurs ! Toujours, ce refus obstiné d’imaginer que les ouvriers ruraux puissent se soulever. Toujours, cette volonté de nier les rapports de force, de lutte, de classe dans nos villages.

Bref, ça commence à chauffer ! Les participants réclament l’évacuation de l’usine par la force publique et préviennent que, si l’État ne s’en charge pas, ils le feront eux-mêmes. Environ 500 cultivateurs marchent alors vers la mairie aux cris de « À bas la CGT » et « À bas Blum ». La situation dégénère. Des betteraviers beaucerons et des ouvriers kabyles s’affrontent avec des pierres, des bâtons, des barres de fer et des couteaux. La violence ne révèle pas seulement un conflit social. Elle montre, écrit Edouard Lynch, « une xénophobie ancienne qui vient doubler l’affrontement de classe ».

A gauche, les kabyles, poings levés ; à droite, les paysans. Quelques minutes avant l’affrontement.

Cet épisode de grande violence nous montre la complexité des rapports sociaux de la France rurale. Et nous montre comment le racisme est - comme aujourd’hui - toujours, toujours, TOUJOURS la pierre angulaire du capitalisme.

Read the original on lumirlapray.substack.com

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