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Vous êtes vous déjà senti.e libre ?
Moi, ça ne m’arrive quasiment qu’en voiture.
J’ai beau chercher, rien d’autre ne me donne cette impression que le monde est immensément à moi, que je peux le traverser et le laisser me transpercer en toute sécurité. Une voiture, le paysage qui défile, des centaines de bornes à avaler - seule, en couple, entre potes - et une chanson qu’on n’entend même plus, tant on en hurle les paroles.
Ca m’énerve.
Les transports représentent un tiers de nos émissions de C02 en France. Le budget bagnole maintient des millions de personnes, notamment dans les campagnes, dans un cercle vicieux de dépenses contraintes — les Gilets jaunes nous l’ont assez brutalement rappelé. Et puis, cette association entre voiture et liberté n’a rien de naturel : elle a été soigneusement fabriquée par l’industrie automobile.
Et pourtant, comme je l’écrivais déjà dans mon premier livre, Ces Gens-Là…
Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est de désirer une voiture, tant que vous n’avez pas pédalé sur une route nationale dans la nuit noire pour embaucher à l’usine, fait du stop pour vous rendre chez votre mec, passé des dizaines de soirées seule chez vous parce que personne ne pouvait vous emmener ailleurs. Le permis, c’est le graal, on l’attend plus que le bac, les 18 ans, les premières vacances, le premier joint, la première cuite, la première fois.
Sans doute est-ce aussi parce que j’ai été bercée par le rêve américain, qui avait réussi à se frayer un chemin jusque dans mon petit hameau de la Plaine de l’Ain. Mes Barbie partaient en voyage le long de la Route 66 ; mes voisins écoutaient Rouler vers l’Ouest de Johnny Hallyday en bricolant leur bécane ; avec ma mère, on mettait Willie Nelson à fond dans la Twingo sur le chemin de l’école, et on se rêvait en Thelma et Louise, à l’assaut du monde. La machine culturelle américaine ne connaît pas les frontières, elle a colonisé mon imaginaire d’enfant et peut-être mes goûts d’aujourd’hui ne sont-ils que le fruit de sa puissance.
Il y a autre chose. Pour moi qui ai beaucoup voyagé — entre les pays, mais aussi entre les milieux sociaux, entre des mondes qui parfois n’avaient pas grand-chose à se dire — la voiture est devenue une espèce de trait d’union. Elle permet de passer d’un monde à l’autre tout en conservant quelque chose à soi. Une chambre à soi, sur quatre roues.
Je crois que c’est encore plus vrai quand on est une femme.
La route est un espace de liberté féminine assez incomparable : une manière de s’aventurer dans ce « dehors » dont on nous a répété à l’envi qu’il était dangereux, ou de fuir ce « dedans » que l’on sait aujourd’hui être loin d’être toujours protecteur. Tout en restant abritée par ce cocon de tôle, cette grosse carcasse qui s’interpose entre soi et le monde. Un endroit depuis lequel jauger l’inconnu avant de décider s’il est assez safe pour s’y aventurer. Je vous mets au défi de lancer Shania Twain à fond dans une voiture avec vos copines, de hurler Man! I Feel Like a Woman! telle Britney Spears dans Crossroads — autre grand road trip d’apprentissage féminin — et de ne pas sentir, quelque part au creux du ventre, un sentiment de toute-puissance.
Mais alors, pourquoi est-ce que ça marche si bien ?
Pourquoi la musique américaine — et la country en particulier — est-elle à ce point obsédée par le fait de partir ? Pourquoi chante-t-elle autant les routes, les voitures, les villes qu’on abandonne, les kilomètres à parcourir et les maisons auxquelles on rêve de revenir ? Pourquoi un pays construit par tant de déplacements — choisis, contraints, rêvés, subis — a-t-il produit une musique aussi obsédée par le départ, la route et le retour ?
Sans doute parce que l’histoire des États-Unis est une histoire de mouvements. Certains choisis : des millions d’Européens traversant l’Atlantique, la ruée vers l’or, les générations d’Américains partis chercher ailleurs du travail, de la terre ou simplement une autre vie. D’autres imposés : les déportations successives des peuples autochtones, l’esclavage et ses déplacements forcés, puis la Grande Migration de millions d’Afro-Américains du Sud vers les villes du Nord et de l’Ouest. D’autres encore provoqués par les bouleversements économiques et écologiques : le Dust Bowl (svp lisez les raisins de la colère de Steinbeck !), la fermeture des mines, la désindustrialisation de la Rust Belt.
À force, les Américains ont fait de la route un mythe. Le cowboy s’éloigne vers l’horizon, le héros de western abandonne la ville (et sa femme), la Route 66 promet l’Ouest, puis Hollywood transforme le road trip en genre à part entière. L’industrie automobile n’a eu qu’à se glisser dans un imaginaire déjà prêt à l’accueillir : la voiture devenait le moyen moderne de poursuivre une très vieille promesse américaine - pouvoir partir, toujours, et recommencer ailleurs.
Sauf que les chansons country racontent de drôles d’histoires : elles passent presque autant de temps à célébrer le départ qu’à rêver du retour. On veut foutre le camp, puis on passe des années à chanter ce qu’on a laissé derrière soi. De cette contradiction, la country a fait l’un de ses motifs les plus obsédants.
Ce que je sais, c’est que ça fonctionne encore sur moi, tout ça. J’ai rendu les épreuves (corrigées quatre fois…) de mon deuxième livre qui !!!sort le 16 septembre!!!, et je m’apprête à reprendre la route dans les Appalaches. Ces vacances sont extrêmement méritées (je pèse mes mots) et je vais en goûter chaque seconde.
Alors, si vous aussi vous aimez regarder le monde défiler par la fenêtre, voilà ce que j’écouterai cet été 🌞 (comme je suis trop sympa, je vous l’ai même mise en playlist <3)
POUR PARTIR
L’appel du large a fonctionné sur vous : vous voilà installé.e et vous cherchez à vous mettre dans l’ambiance ? J’ai ce qu’il vous faut.
💕American Dreaming — Sierra Ferrell
Une chanson à son image : éthérée, lancinante, pleine de souffrance et de questions. Si vous ne connaissez pas Sierra Ferrell, je vous le demande : QUE FAITES-VOUS ? Cette superstar de la country alternative, originaire de la Virginie Occidentale, est vraiment la meilleure. Profitez-en pour écouter la totalité de son album TRAIL OF FLOWERS, promis, vous ne serez pas déçu.e !
💕Wide Open Spaces (ou Cowboy Take Me Away) — The Chicks
Ah, The Chicks. Un groupe de meufs badass qui se sont mises une bonne partie de l’Amérique country à dos après avoir publiquement critiqué George W. Bush à la veille de l’invasion de l’Irak ??? Des icônes.
💕On the Road Again — Willie Nelson
On a beau chercher, on ne trouve pas mieux pour dire la joie qu’il y a à reprendre la route, à voir les kilomètres défiler, à vivre une vie de mouvement. A noter qu’il a fait un nombre de feats incalculables de cette chanson, donc y’en a pour tous les goûts !
💕Traveller (ou Crosswind) — Chris Stapleton
Le meilleur d’entre nous ! La voix, les paroles, la guitare : si vous n’aimez pas Chris, vous n’aimez pas la country (ce qui est grave attention). Ces deux chansons disent le voyage dans toute sa complexité - et c’est une joie immense. Absolument tout, tout l’album de Traveller est à écouter, et réécouter.
🙃 4x4xU — Lainey Wilson
MON PLAISIR COUPABLE. Vous ne le savez peut-être pas, mais Lainey Wilson n’est pas la plus sympa des chanteuses country (républicaine, mariée avec un MAGA… bref). Et cette chanson, qui cause de la joie qu’elle a à se balader en 4x4 avec son gars, est un peu ridicule. Mais bon… On a les kiff qu’on a, hein (et son album Whirlwind est franchement pas mal).
POUR RENTRER
Pour celles et ceux qui ont le mal du pays, qui sont partis et qui se demandent s’ils reviendront un jour - si c’est même possible.
Creeker — Tyler Childers
TYLER CHILDERS EST LE ROI DE LA COUNTRY CONTEMPORAINE. Creeker, c'est précisément l'envers de Wide Open Spaces : on est parti. On a découvert autre chose. Et maintenant ? Childers raconte comment un plouc des Appalaches, perdu dans la grande ville, découvre qu'on peut quitter un endroit sans jamais vraiment réussir à le laisser derrière soi. Attention, c’est très très beau.
Take Me Home, Country Roads — John Denver
Evidemment.
Tishomingo — Zach Bryan
Zach Bryan, c’est vraiment un des cadeaux improbables que l’Oklahoma (état par ailleurs peu intéressant…) nous aura fait. Il est jeune, mais ses textes sont d’une vulnérabilité rare - ce qui étonne, dans un genre musical dont la branche la plus mainstream n’est pas vraiment réputée pour faire de la place aux émotions, aux contradictions et aux tâtonnements de la vie.
💘 Si vous aimez la country un peu plus old school :
All the Roadrunning - Mark Knopfler, Emmylou Harris (Emmylou Harris tout court, d’ailleurs 💕)
I Can Still Make Cheyenne - George Strait (gros crush sur ce vieux de la vieille)
Modern Day Bonnie and Clyde - Travis Tritt (vraiment la vibe 80s de cet homme est incomparable!)
Six Days on the Road - Dave Dudley (une super vibe à la Johnny Cash, très honky tonk, on adore)
Folsom Prison Blues + I’ve been everywhere - Johnny Cash, d’ailleurs, car comment ne pas parler de lui ?
POUR PRENDRE LA ROUTE ENTRE MEUFS
Shania Twain — Man! I Feel Like a Woman! + That Don’t Impress Me Much + Any Man of Mine
La reine du game, c’est bien sûr elle ! À écouter lorsque vous êtes uniquement des meufs dans la caisse… et que personne n’a prévu de demander son avis à un homme pour les prochains jours (mois ? semaines ? années ? à vous de voir).
The Long Way Around - The Chicks
Jolene revisitée + Daddy Lessons - Beyoncé herself
On en reparlera, mais la country n’est pas qu’une affaire de blanc.hes… et l’arrivée en fanfare de Queen B dans le country game a fait son petit effet !
Let That Pony Run - Pam Tillis
En gros : faites vos lifes, les meufs. Et ça mentionne la Virginie Occidentale, donc bon, im sold hihi.
Our Song + Fearless + Tim McGraw - Taylor Swift
Pardon, on peut penser ce qu’on veut de Taytay, mais A LA BASE c’est tout de même une star de country. On ne peut pas - raisonnablement - faire de playlist de country sans la faire apparaître. Ces chansons sont issues de ses premiers albums, avant qu’elle se tourne vers la pop :)
SI VOUS AVEZ SIX HEURES DEVANT VOUS
Alors là, on cause albums. Et on commence à sérieusement discuter.
RECKLESS - The Steeldrivers
Avant que Chris Stappleton ne soit Chris Stappleton… il était le chanteur de ce groupe. Et CROYEZ-MOI s’il vous plaît quand je vous dis que Can You Run ou Where Rainbows Never Die vont changer votre vie. La première raconte l’histoire d’un esclave qui fuit sa plantation pour rejoindre l’armée de Lincoln, au coeur de la guerre de Sécession. Il veut “chasser de sa bouche le goût de la servitude” et “enrouler ses mains autour d’un pistolet” avant de mourir. La seconde… écoutez-là. Toutes les autres, aussi, pendant que vous y êtes !
GOLDEN HOUR - Kacey Musgraves
Je l’aime tant. Son dernier album est merveilleux, mais on en reparlera plus tard. En attendant, je vous conseille de vous familiariser avec sa voix et sa musique comme ça. D’ailleurs, lancez une playlist, tout simplement. Du miel 🍯
PURGATORY / COUNTRY SQUIRE / LONG VIOLENT HISTORY / CAN I TAKE MY HOUNDS TO HEAVEN / RUSTIN IN THE RAIN - Tyler Childers
Alors là, je serais bien emmerdée de vous aider à choisir un album de Tyler. Donc comme c’est mon Substack et que je suis chez moi, je vous les recommande tous 😂 Vous me remercierez, promis 💘
AMERICAN HEARTBREAK - Zach Bryan
Encore lui et franchement, quel bel album. Un gros faible pour Something in the Orange, on en reparlera ! Par ailleurs, 34 chansons (!!!) qui explorent ce que ça fait, d’être un homme américain en big 2026 : ça vaut le coup !
Moi, je vais donc faire ce que je fais de mieux : louer une caisse, mettre la musique beaucoup trop fort et partir voir ce qu’il y a de caché, au coeur des montages des Appalaches. Les grandes contradictions de l’industrie automobile attendront donc septembre. Bonnes vacances 💘
Si vous voulez apprendre plus de trucs sur la musique country, alors bien sur, je vous conseille cette merveilleuse série documentaire de Ken Burns (Cent soixante-quinze heures d’interviews (!) et un volume considérable d’archives ont été nécessaires à la confection de cette série de référence réalisée en 2019) A nouveau sur Arte le 15 août :
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