Cher vous,
Me revoilà. Ça m’a manqué, de vous écrire, mais je n’ai pas pu prendre le temps : ce n’était pas en haut de la liste.
Il y avait la bande dessinée à boucler, mes missions d’adjointe au maire à assurer, l’asso à faire exister, les jeunes à accompagner, les enfants à élever, les assiettes à remplir.
J’ai trop couru ces derniers mois, trop compté chaque minute, trop optimisé. J’ai fini par craquer.
Ma médecin a accueilli mes larmes avec douceur et sagesse et m’a prescris du repos. J’ai obéi, autant que possible. J’ai demandé de l’aide et mis des choses en pause. Je me suis forcée à ne rien faire, j’ai lu des romans pour adolescent·es, j’ai mangé ce qui me faisait plaisir et j’ai dormi encore un peu plus.
Dans ma course, j’avais essayé d’écrire, je m’étais remise au clavier un jour pas trop plein, mais je n’avais pas réussi. J’étais sèche, vidée. Aujourd’hui cela fait deux semaines que j’ai ralenti et je sens que ça revient1. L’envie de créer. De dire.
Alors je prends ce petit temps pour vous écrire.
Tout d’abord, je veux vous dire que j’espère que vous allez bien, aussi bien que possible dans ce monde qui s’effondre. Je sais que pour beaucoup d’entre vous ce n’est pas simple.
J’essaie de voir qu’il ne fait pas que s’effondrer, ce monde. Qu’il s’effondre et renaît en même temps. Il brûle et se transforme. Il est saccagé par certain·es et d’autres en prennent soin. La vie, la mort, toujours mêlées.
Joanna Macy, la penseuse et militante états-unienne à l’origine du Travail Qui Relie2, parle dans l’Espérance en Mouvement du fait que dans notre monde, 3 histoires ont lieu.
Il y a La Grande Accélération : c’est l’histoire du capitalisme, de la modernité, de la technologie à tout va, c’est l’intelligence artificielle, l’optimisation, l’efficacité, le règne du pétrole et de la technique. C’est Elon Musk, Bernard Arnault, la croyance en une croissance infinie, le règne de l’argent et des puissants, etc.
Il y a La Grande Désintégration : c’est l’effondrement, l’extinction du Vivant, le dérèglement climatique, les guerres, le dépassement des limites planétaire, les famines, les pénuries, l’explosion des inégalités, etc.
Et il y a Le Changement de Cap : c’est le soin, la lutte contre tous les systèmes de domination, l’écologie, la démocratie participative, les écolieux, l’agroforesterie, la permaculture, la réinvention de notre rapport aux êtres autres qu’humain·es, la lutte pour la justice sociale, la défense du Vivant, etc.
Ces trois histoires ont lieu simultanément. Elles co-existent. La question n’est pas quelle histoire va gagner et l’emporter sur les deux autres ? C’est : dans quelle histoire est-ce que je veux mettre mon énergie ? À laquelle est-ce que je veux contribuer ; quelle histoire je veux nourrir ?
En ce moment, cela me fait du bien de voir les choses de cette façon.
Je ne sais pas si les luttes pour la justice vont l’emporter. Les signes de la grande accélération me font peur et me donnent la nausée. L’intelligence artificielle dans tous les recoins de nos vies, les satellites d’Elon Musk dans notre ciel étoilé, l’accroissement record des inégalités, tout cela me donne envie de vomir. La grande désintégration me fait peur et m’emplit de tristesse. Je pleure les oiseaux desséchés sur le bitume, les cadavres de poisson qui flottent sur ma rivière bien-aimée, les arbres roussis dès le début de l’été. Je pleure les mort·es humain·es et autres qu’humain·es. Je suis terrifiée par ce qui vient.
Mais je sais dans quelle histoire je m’inscris et c’est comme une colonne vertébrale. Je plonge mes racines en profondeur dans l’histoire des luttes, je suis une parmi des millions, qui avant moi, avec moi et après moi, choisissent de chercher la justice et de se battre pour elle. Choisissent la vie.
Cela me fait tenir debout. Nous sommes une foule.
Et cela m’autorise aussi à faillir. Je peux m’arrêter. M’asseoir un moment au bord de la route et rejoindre la marche plus tard, une fois mes forces reconstituées.
Alors oui, choisir de voir ce qui meurt, ce qui souffre, et de me sentir concernée par tout cela, c’est douloureux. Mais les luttes que nous menons sont justes, elles sont belles et je me sens à ma place. Et je n’échangerai cet ancrage contre rien au monde.
« Les saisons changent, avec elles le monde s’altère, et il nous manque encore le temps de l’attention à leur endroit. Je voudrais vivre au monde comme on s’allonge près d’un corps aimé et en souffrance, écouter sa respiration difficile, goûter les derniers instants, livrée à l’incertitude de ce qui vient mais en vie. Résolument en vie. »
Juliette Rousseau, Péquenaude, 2024.
Les canicules que nous venons de vivre m’ont éprouvées. Par comme je l’imaginais. Pas dans l’angoisse subite, pas dans le vertige de sentir le vent du désastre, pas dans des crises de larmes ou de panique. Elles m’ont éprouvées comme une maladie pernicieuse qui ronge de l’intérieur. Quelque chose qui consume l’énergie vitale, un feu qu’on a étouffé mais qui brûle tout à l’intérieur, sans que rien ne paraisse. La surface est intacte, mais à l’intérieur il n’y a plus que du vide.
J’ai besoin de faire exister cette souffrance, de la sortir de moi. D’en faire le terreau fécond de nos luttes futures. Cela me fait du bien de lire des mots d’autres qui nomment cette peine, qui résonnent avec ce que je ressens. Qui donnent du corps à ce sentiment profond de perte.
Oui, nous vivons une époque où la mort gagne du terrain. Et nous avons à inventer des façons de porter ces deuils qui nous dépassent, pour ne pas les enterrer dans le déni.
Je voudrai ajouter une dernière chose. Je me suis beaucoup inquiétée ces derniers temps du fait que, face à la violence qui croît - la violence raciste, patriarcale, la violence économique, la violence policière… - et aux conditions de vie qui se dégradent - les prix qui augmentent, les conditions de travail qui se durcissent… - nous allions chacun, chacune, de plus en plus mal, et que nous ne soyons plus en mesure de nous soutenir les un·es les autres.
Je crois — et je l’ai expérimenté à ma mesure, même si cela ne suffit pas à prouver quoi que ce soit — que l’on peut s’entraider en allant mal. Que deux personnes épuisées et en souffrance peuvent, en s’offrant du soin et de l’écoute, même à petite dose, se faire réciproquement du bien. Continuons à nouer et entretenir des liens, le plus possible, à tisser des réseaux de soin et d’entraide ! Nous en aurons besoin. Nous en avons besoin 💛
Prenez soin de vous, du Vivant et de celleux qui vous entourent,
Avec toute mon affection,
Louise
PS : Merci à vous de me lire et merci à celles et ceux qui ont continué à me soutenir par leur abonnement, malgré ces mois de silence. J’espère écrire à nouveau bientôt, mais je ne promets rien, pour les raisons exposées au début de cette lettre.
Bon, en fait, aujourd’hui ça fait plus de trois semaines et je me suis repris un bon coup d’accélérateur que je n’avais pas vraiment vu venir. La submersion est à nouveau possible, donc je prends ma respiration et je plonge. Pas sûr que vous me revoyiez avant quelques semaines…

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