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Lili Barbery · Aug 12, 2026

Un rêve de guérison

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Lili Barbery · Lili Barbery

Moi il y a très longtemps

Depuis quelques années, je ne saurais dire combien, je fais un rêve étrange que mon cerveau décline dans des variations infinies. J’ai longtemps rêvé que je venais d’avoir un bébé mais que je l’avais oublié quelque part sans me souvenir où. Dans ce cauchemar, je me rends de crèches en pouponnières à la recherche de mon enfant perdu, ne me souvenant ni de l’accouchement ni de la grossesse ni du moment où ma mémoire a disparu. Dans certaines versions, je ne sais pas dire aux puéricultrices son nom ni même son âge. Mais, je sais qu’il existe et m’attend quelque part. Dans mon rêve, il y a parfois des gendarmes qui me disent que je suis complètement folle et qu’aucune mère ne peut oublier où se trouve son enfant. Je suis d’accord avec eux et je n’arrive pas à comprendre ni leur expliquer comment une chose pareille a bien pu m’arriver.

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Il y a environ sept ans, dans la « vraie vie » cette fois, on m’a proposé une méditation un peu particulière pendant un stage de yoga. Il s’agissait de renouer avec l’enfant qu’on avait été. La méditation consistait à nous mener dans un jardin imaginaire où l’on appelait l’enfant que nous avions été pour qu’il accepte de jouer avec nous. À l’issue de la méditation collective, beaucoup d’élèves ont partagé leurs impressions. Certains s’étaient vus en train de sauter sur un trampoline avec l’ancienne version d’eux-mêmes. D’autres s’étaient roulés sur la pelouse du jardin. J’étais très embarrassée : je ne me souvenais de rien. Je m’étais profondément endormie dès les premières secondes de l’exercice. L’encadrante avait conclu en nous disant : « Cette méditation peut se révéler difficile pour certains. Ce n’est pas toujours joyeux de retrouver son enfant intérieur. Dans ce cas, le cerveau crée des diversions pour échapper aux retrouvailles. Comme un sommeil assommant ou une fuite vers d’autres pensées. » À la suite du stage, j’ai répété l’exercice pendant quarante jours d’affilée. La petite fille que j’étais ne s’est pointée dans ce jardin des songes que la deuxième semaine. Elle était furieuse. Elle se sentait abandonnée. Au bout d’un mois, nous avons réussi à jouer et j’ai ressenti beaucoup de douceur. Il y avait même de la poésie dans ces escapades quotidiennes au cœur de mon enfance.

Quelques mois plus tard, une mémoire enfouie sous quatre décennies d’amnésie traumatique a surgi de nulle part. J’ai appris qu’il m’était arrivé quelque chose de grave à peu près au même âge que celui que je semblais avoir dans mes méditations. Cette information a pulvérisé une lourde carapace métallique. Tout ce que je croyais solide à la surface de ma peau s’est mis à fondre. J’avais l’impression d’avoir déniché la pièce maitresse de mon propre puzzle. Je n’étais ni triste ni gaie. J’avais le souffle coupé. Je suis partie enquêter sur mon passé pour vérifier que mon souvenir n’était pas une invention. On m’a confirmé que tout était malheureusement bien vrai. Parallèlement, mon rêve d’enfant égaré a évolué. Au lieu d’avoir perdu un bébé, je me suis mise à rêver que je recueillais un bébé abandonné, trouvé par hasard. Parfois près d’une poubelle ou dans la rue. Souvent, au cours du songe, mon cerveau mélangeait les deux narrations et je me demandais si ce bébé n’était pas celui que je cherchais dans mes rêves « d’avant ». La conscience a tellement d’étages qu’il me semble que j’arrive parfois à naviguer d’un niveau à l’autre. Je glisse sur ce tobogan énigmatique. La plupart du temps, quand ce rêve se manifeste, le bébé est un poupon de six mois. Il tient sa tête et a de bonnes joues. Il me rappelle une poupée Corolle qui sentait la vanille. Mais il est à peine habillé. Il a froid. Il est sale. Et il a faim. Alors, je prends soin de lui, je vais acheter des biberons et du lait à la pharmacie, des vêtements et du savon pour sa peau fragile. Puis je me réveille. Troublée.

Il y a quelques jours, après des mois d’absence, mon rêve est revenu sous une forme différente. Est-ce à cause de mon récent rendez-vous chez cette odieuse gynécologue qui s’est moquée de mes derniers follicules ? Ou parce que j’ai plein d’amies qui viennent d’avoir un bébé ? Est-ce parce que je vais avoir 50 ans et que j’ai l’impression d’être bonne pour le recyclage ? Quelle qu’en soit la raison, j’ai rêvé que je venais d’avoir un bébé. Il s’agissait d’une fille. Elle était toute petite. Minuscule. Ses traits étaient d’un grand raffinement. Les bébés ne sont pas toujours beaux à la naissance. Je me souviens que dans mon rêve, je m’extasiais sur elle. J’essayais alors de l’habiller mais tous les vêtements que j’avais prévus pour elle étaient trop petits. Cela me rendait triste et je me suis réveillée.

Hier, de retour à Paris pour quelques jours de tri et de rangement avant un nouveau départ en vacances, je me suis programmé une séance de musculation avec Renaud Capelle, un coach sportif que j’adore. La dernière fois qu’on s’est vu, en tout début d’année 2026, j’étais en forme olympique. On s’est retrouvé pour une séance de reprise. Un cadeau que je me faisais à moi-même dans une salle remplie de super machines que je n’ose pas utiliser sans accompagnement. J’avais peur de me sentir découragée par ma baisse de niveau. À cause de ma fracture à l’orteil au printemps, j’ai dû arrêter le sport pendant plusieurs semaines puis remonter tout doucement la fréquence de mes sessions. Ça m’a bien déprimée. J’en ai déjà parlé ici. À la fin de notre entraînement, une émotion m’a submergée. Renaud l’a senti mais je n’avais pas envie de me confier ni de me mettre à pleurer dans une salle à côté d’inconnus. J’étais heureuse. Pleine de reconnaissance pour mon corps. Plutôt que de focaliser sur tout ce qui ne va pas, je me suis sentie vivante. Oui juste vivante. Et ça m’a touchée. Juste d’être.

En sortant de ma séance, j’ai laissé un message à une de mes amies avec laquelle j’entretiens une correspondance orale irrégulière. Elle vit à l’étranger. On se parle via des notes vocales lorsqu’on en ressent le besoin. On dirait des cartes postales sonores. Sauf qu’au lieu de se raconter des banalités, on ne parle que de ce qui nous émeut. Il n’y a pas de pacte ni de contrat entre nous. Mais je crois que l’on s’est engagé à être vraiment sincère l’une envers l’autre. Pas de bullshit. Pas de masque à la con. Pas de flatterie ni de flagornerie. Pas de fards ni de filtres embellisseurs. De toute façon, ça fait bien longtemps que j’ai perdu la force de me travestir en une représentation de moi-même. Je lui ai confié mes difficultés du moment, elle m’a parlé des siennes. Celles qu’on n’a pas l’habitude de partager sur les réseaux ou dans les dîners de potes.

Je me suis reconnue en elle comme si elle projetait un miroir sur mes zones d’ombre. Comme beaucoup – y a-t-il seulement un humain sur cette Terre qui ne soit pas concerné ? – nous avons appris à vivre avec nos blessures. En chemin, on a ramassé des coquillages, des galets, des brindilles et des branches. On a construit des outils comme d’autres ont fabriqué des couteaux en taillant des pierres. On s’est sculpté des béquilles. On a tissé des pansements avec des fils de coton enroulés sur nos doigts. Et, on a appris à marcher à cloche-pied ou à danser au-dessus du vide comme des funambules. Nous créons des édifices aussi fragiles que des châteaux de cartes pour nous maintenir debout. Le mien est constitué, dans le désordre, de sport, de plats colorés, d’écriture, d’amitiés, d’autodérision, d’exercices de respiration, d’introspection, de solitude choisie, mais aussi de temps de qualité avec mon mari et ma fille ainsi que des ronronnements de mon chat. Si l’on me prive trop longtemps de l’un de ces éléments, je perds pied. Je vacille. Et je finis par m’effondrer. Mon amie est actuellement privée de son oxygène : elle ne peut plus pratiquer l’activité physique qui lui faisait tant de bien. Tous ses repères sont bouleversés. Elle doit trouver d’autres outils et élaborer de nouvelles stratégies pour rester debout. En l’écoutant et en la réconfortant, je l’ai trouvée admirable. Vraiment. Quelle que soit la blessure initiale, que l’on soit orphelin, survivant d’agressions sexuelles, victime de violence, descendant d’une famille dysfonctionnelle, exilé, exclu, harcelé, discriminé, que l’on souffre d’une maladie mentale ou sans raison apparente… on devrait recevoir une médaille pour la création de ces cathédrales qui nous permettent de vivre « avec ». Souvent, je me juge avec beaucoup de dureté alors que toutes les conditions étaient réunies pour que ça tourne vraiment mal pour moi. En rappelant à mon amie tout ce qu’elle a déjà accompli, j’ai entendu l’écho de ma voix, comme si je m’adressais à une partie de moi qui avait besoin de l’entendre. Je suis rentrée, apaisée, à la fois par mon effort physique et par ma conversation à distance. Je me suis couchée tôt. Et j’ai fait un nouveau rêve.

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Cette fois, dans mon rêve, j’étais enceinte. Je me suis regardée nue dans le reflet d’un miroir. Mon ventre était déjà très arrondi mais beaucoup moins gros que lorsque j’étais sur le point d’accoucher de ma fille. J’ai prévenu ceux qui étaient avec moi – je ne me souviens plus de leurs visages – que j’étais convaincue que j’allais accoucher. Je suis partie prendre une douche. En me séchant, j’ai remarqué que mon ventre avait changé de forme. J’avais perdu les eaux sans m’en apercevoir. J’ai senti la tête du bébé entre mes jambes. Ce n’était ni douloureux ni sanglant. Je me suis accroupie sans paniquer, j’ai attrapé mon bébé par les épaules et je l’ai sorti d’un coup. La sensation était extatique. J’étais dans une béatitude absolue. J’ai saisi son corps pour le poser sur mon buste. Je l’ai regardée. C’était une petite fille absolument parfaite. Nous nous sommes retrouvées l’une contre l’autre, une femme a appelé les secours et nous a enveloppées dans un grand drap blanc. Je n’en revenais pas de la sensation corporelle qui m’habitait. Le bliss. Un sentiment d’unité orgasmique. Je me suis réveillée avec un sourire et le souvenir vif de mes impressions tactiles. J’ai presque eu envie de réveiller mon mari pour lui dire : « Tu ne devineras jamais, je viens d’avoir un bébé et c’était dingue, c’était un accouchement rêvé, c’était tellement beau si tu savais, et elle, elle était tellement mignonne, oh c’était si facile, si simple, si fluide, je me sens réparée, c’est merveilleux ». Il était trois heures. J’ai décidé de le laisser dormir. Et je me suis rendormie en souriant.

Les rêves ont-ils le pouvoir de nous guérir ? Je ne sais pas. Je suis heureuse que ma conscience ait produit un récit aussi puissant. Je me suis levée avec l’impression que je sortais d’une longue gestation. Avec une confiance sincère en la vie et en mon futur. Je sais que je suis en train d’ouvrir un nouveau chapitre. Tous les signes sont là. Et c’est aussi mon désir. Je me laisse porter par cette force sans savoir vers où elle m’amène. Cet accouchement rêvé m’a fait l’effet d’une renaissance. Mais aussi de retrouvailles avec l’enfant intérieur égaré. Cette fois, je porte la prochaine narration en moi et je la mets au monde sans douleur. Puis nous entrons en fusion, elle et moi, dans une extase. Puisse mon rêve être prémonitoire. Pas d’une grossesse à venir. Non, d’un accouchement d’un nouveau soi. Je me sens remplie d’amour.

Et vous, avez-vous un rêve ou un cauchemar récurrent ? Avez-vous déjà eu l’impression de recevoir une guérison au cours d’une nuit ?

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Read the original on lilibarbery.substack.com

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