RSS Amplifier

Essayages · Jul 30, 2026

Tout le monde veut être écrivain, plus personne ne veut lire

0
Sign in to vote or save

Lea Bory · Essayages

En première année de prépa littéraire, je me suis réveillée au beau milieu de la nuit avec une douleur affreuse au ventre, qui s’est révélée être un kyste ovarien. Mais pour constater cela, un radiologue a dû procéder à une échographie de mon bas-ventre, un radiologue bavard et un peu mélancolique, qui m’a appris, tout en trifouillant mon appareil reproductif, qu’à côté de ce métier quelque peu alimentaire selon lui, il écrivait des livres. Il semblait vaguement envieux de ma situation de préparationnaire qui devait étudier des classiques de la littérature toute la journée, et il avait conclu avec une humilité un peu amère que, de toute façon, je trouverais ses livres à lui bien mauvais par rapport à ceux que je lisais en cours. Je n’ai pas osé lui avouer que tout ce que je voulais lire de lui, c’était son compte rendu d’examen —kyste de 6 cm de diamètre, finalement fonctionnel et donc bénin.

Je pense souvent à lui en cette saison des mariages. Ma trentaine a inauguré une série d’étés ponctués de mariages d’amis et de cousins, et avec elle la découverte d’une faune d’écrivains du dimanche, ou même du reste de la semaine. Ça se passe habituellement comme ça : je rencontre de nouvelles personnes, qui me demandent ce que je fais dans la vie, et je réponds en parlant de Torchon, « mon podcast de critiques littéraires ». Invariablement, j’apprends qu’Untel ou Untel écrit des polars, a un manuscrit en cours, ou recueille les mémoires d’un grand-parent pour en faire un livre. En revanche, quand j’utilise plus tard ma question de small talk préférée, à savoir « et vous lisez des trucs sympas récemment ? », les visages de mes interlocuteurs se contorsionnent tristement pour m’apprendre que… « lire, c’est compliqué en ce moment ».

La robe que je porte pour terroriser les invités d’un mariage avec mon avis sur Guerre et Paix

Évidemment, tout cela est très anecdotique et un peu caricatural, mais avouez que ce contraste est quand même saisissant. Et puis, les chiffres sont là pour dessiner une nouvelle réalité économique qui n’a pas grand sens. Selon le CNL et Ipsos, les gens lisent de moins en moins, il y a donc de moins en moins de demande de livres, et pourtant, on voit fleurir partout une offre plétorique portée par des amateurs de l’écriture toujours plus nombreux. L’épidémie du COVID a eu un impact certain. En 2021, à cause d’un déferlement de manuscrits, Gallimard a demandé aux auteurs de « surseoir [ndlr : différer] à l’envoi des manuscrits », concluant par ceci : « Prenez soin de vous toujours et bonnes lectures. » La lecture pour prendre son mal en patience, en fin de compte. D’autres amis éditeurs corroborent ce sentiment : quelle que soit la maison d’édition, le constat est qu’il y a trop de manuscrits, et pas assez de temps pour les lire.

Pendant longtemps, ce constat me démoralisait et je ne savais pas bien pourquoi. Horrifiée, je sentais poindre en mon for intérieur une petite voix réactionnaire, sur le nombrilisme de notre société et notre crise de la culture. Personne pour écouter les autres, du monde pour parler… Là, vraiment, il faut que ça sorte.

Tout le monde veut écrire, mais plus personne ne veut lire. Ou plus précisément, tout le monde veut être publié. À une époque où partager ses écrits est particulièrement aisé et totalement immédiat grâce à Internet (je n’aurais qu’à appuyer sur le bouton « envoyez à tous maintenant » sur Substack pour que vous me lisiez), le livre papier garde son aura de prestige, alors même que ses ventes s’effondrent, ou peut-être justement parce que ses ventes s’effondrent.

Moi et mes petites voix, par le beau Martin Schongauer

L’auto-édition a aussi rajouté une couche d’immédiateté à ce désir de publication, en brouillant les lignes entre écritures éditées et écritures électroniques : tous les jours, sur Instagram, je reçois des messages d’auteurs auto-édités qui veulent m’envoyer leur livre pour que j’en fasse « une chronique dans [mon] blog ». Récemment, c’est même une mère qui m’a contactée pour que je lise le livre de son fils… de 29 ans. Quand je lui ai expliqué le concept de mon podcast (lire de la littérature populaire pour en faire des critiques souvent négatives), elle m’a répondu ceci : « [son] livre est assez incisif sur pas mal de sujets, on est loin de la littérature habituelle pour jeunes adultes avec des filles qui tombent amoureuses d’un vampire. » Balle perdue pour Twilight ! J’ai eu envie de lui répondre qu’au moins, la littérature habituelle est bel et bien lue par des armées de jeunes filles qui, d’ailleurs, à l’heure actuelle, préfèrent les hockeyeurs aux vampires. Je me suis retenue, mais en tout cas, c’est elle qui a déclenché l’écriture de cette infolettre. Tout le monde veut écrire, mais personne ne veut lire… le descriptif de mon podcast.

Être écrivain est un rêve d’enfant pour beaucoup. Le prestige de l’écrivain est nourri par tout un imaginaire et surtout par une industrie qui n’a pas grand-chose d’autre à lui proposer, car si beaucoup rêvent d’être écrivains, peu d’entre eux peuvent en vivre. Je ne peux même pas émettre l’hypothèse que certains souhaitent être publiés afin de recevoir une rémunération pour un travail d’écriture, car ce n’est, concrètement, pas le cas. Paradoxalement, je ne suis pas sensible au prestige de l’écrivain. Dans ma famille, ce sont les figures du médecin et de l’ingénieur qui reçoivent la gloire ultime, d’où mon incompréhension totale face à mon radiologue démoralisé. Comment ça, tu préférerais écrire des livres plutôt que de me diagnostiquer un cancer potentiel ? Concentre-toi un peu !

Malgré tout, je ne peux pas nier son besoin légitime de créer et de s’exprimer, mais au-delà de cet instinct intime, il y a toute une sociabilisation étonnante par nos proches, personnifiée par la mère de l’écrivain chéri de 29 ans. Quand je dis que tout le monde veut être écrivain et que plus personne ne veut être lecteur, ce n’est pas tout à fait vrai : ceux qui écrivent sont, je l’espère, de grands lecteurs. J’ai toujours été une lectrice enthousiaste, mais c’est avec mon podcast que la remarque « et toi, tu écris ? Tu veux publier un livre ? » est devenue omniprésente dans ma vie. Comme si la lecture n’était qu’une étape préparatoire à l’écriture, un moment d’apprentissage passif avant de passer à l’action.

Moi vs les messages de démarchage sur Instagram, par un plagieur de Martin Schongauer

De fait, cet engouement pour l’écriture publiée nous dit beaucoup sur la lecture et ses limites. La lecture est passive et improductive. On essaye de la justifier en disant qu’elle nous apprend l’empathie, qu’elle aiguise notre attention, qu’elle nous apporte du vocabulaire, mais rien de tout ça n’est certain, et surtout, à la fin, il n’y a rien de bien concret. Pour me citer humblement: « Au moins, quand je tricote, à la fin, j’ai un pull. » Certains, comme moi, ont fait le choix de la lecture productive, via la chronique ou la critique littéraire, une sorte de co-création avec un livre existant. Mais à nouveau, Internet ne suffit pas : les influenceurs littéraires publient des livres comme les youtubeurs qui produisent des films, bref, non seulement la lecture a ses limites, mais Internet aussi.

Cette mise en productivité de la lecture par l’écriture s’inscrit dans une tendance bien plus lourde et profonde de la société vers une sorte d’entrepreneuriat de nos habitudes. Récemment, j’ai appris qu’un influenceur que je suivais recyclait ses cours de fac dans ses vidéos, d’abord dans l’espoir de trouver des opportunités de travail, maintenant pour trouver des sponsors. À cela s’ajoute une paupérisation des métiers de l’écriture, le journalisme notamment : écrire pour un journal ou une revue a moins de prestige qu’avant. Tout acte créatif doit créer de la valeur, dans un monde où ces mêmes actes créatifs sont de moins en moins bien rémunérés, autre paradoxe économique. Même nos séances chez le psy à 80€ pourraient se valoriser dans une autofiction introspective.

Ce qui rend toutes ces réflexions particulièrement douloureuses pour moi, c’est que je suis entourée de gens qui veulent être publiés, que ce soient mes amis ou ceux qui m’écoutent ou me lisent : mon podcast et mon infolettre sont devenus des ressources pour des auteurs en herbe ou déjà publiés. Moi-même, je publie un livre en octobre. Que faire de tout ce découragement qui se retourne contre mes amis et contre moi-même, et peut-être même contre vous ? Que dire aux radiologues mélancoliques de ce monde ?

“Non je ne lirai pas vos livres” par Martin Schongauer

Déjà, a minima, lisons davantage de livres, si ce n’est que pour renverser cette tendance économique absurde. Mais surtout, lisons nos proches. À mon avis, si beaucoup rêvent d’être publiés, c’est parce que leurs amis et leur famille ne daignent pas lire leurs écrits et qu’ils espèrent trouver leur public ailleurs. Lisez-les, mais ne les bercez pas d’illusions non plus, car… deuxième conseil : assez avec le prestige du livre et de l’écrivain ! Il y a des blogs, des vidéos, des podcasts ou d’autres types de « contenus » de meilleure qualité que certains livres que j’ai pu lire, et c’est très bien comme ça.

Enfin : publier ne fait de mal à personne. Mon découragement n’est pas très grave. Au pire, et le plus souvent, le livre fera un bide monumental, mais au moins il rendra une mère fière.

Cela étant dit, si vous n’êtes pas mon ami, ne m’envoyez pas de messages en espérant que je vous lise, ou que je lise le livre de votre fils chéri. Dites-vous que si je vous lis, c’est sûrement une très mauvaise nouvelle pour vous. Et j’ajoute, au cas où : perdez tout espoir que je lise votre livre si d’aventure je suis à poil devant vous, pour une raison ou pour une autre.

Et dernière chose : vous n’êtes pas obligés d’écrire un livre. Mettez-vous au tricot à la place. À la fin vous aurez un pull. Et vous n’êtes même pas obligés de le vendre.

Signé : Léa, fan de Martin Schongauer

PS : cette infolettre a été totalement inspirée par celle-ci, bien plus complète, et puis par mon mari, grand lecteur devant l’Éternel, à qui j’ai demandé si je devais accepter un contrat d’édition, et qui m’a répondu : « tu connais ma conviction sur les livres : il y en a trop. On devrait acter un moratoire de 2 à 5 ans sur l’édition, qui interdit totalement la publication des livres. Et ensuite on voit. » En tout cas, une chose est sûre : il n’ira pas démarcher des influenceurs pour faire la promotion de mon livre.

Aucun post

Read the original on leabory.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.