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Essayages · May 31, 2026

"Si je devais faire un éloge de la Littérature

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Lea Bory · Essayages

En ce moment, pour Torchon, je lis une défense de la lecture, et malgré mon goût indéniable pour cette activité, je trouve le livre tellement peu convaincant que j’en viens, par esprit de contradiction, à me dire qu’il y a plein d’autres activités que je préfère dans la vie. La danse, le tricot, la cuisine, prendre des verres en terrasse avec mes amis… La lecture n’est pas si irremplaçable que ça. Elle n’est pas aussi distrayante ni aussi énergisante et, surtout, elle ne crée rien. Au moins, quand je tricote, à la fin, j’ai un pull. Et pourtant, vous me trouverez vissée à un fauteuil, un livre entre les mains, chaque jour ou presque. Car à côté de ce fauteuil, il y aura sûrement une autre personne, tout aussi concentrée sur son livre. C’est mon mari, Marc.

Quand je lis un livre qui ne me plaît pas, j’aime bien imaginer ce que ce livre aurait pu être, et donc à quoi ressemblerait un éloge de la lecture à mon goût. Je médite sur mes propres arguments, mes propres expériences de lectrice, et mon âme féministe en ressort mortifiée : ce que j’aime dans la lecture, c’est l’homme que j’aime. Il n’y a rien d’authentique dans mon goût. Si j’avais épousé un autre homme, un cinéphile par exemple, j’aurais fini par pérorer sur Scorsese ou Coppola, et non sur Proust ou Austen. Bien sûr, il y a mes parents et mes grands-parents, grands lecteurs devant l’éternel eux aussi, et puis mes amis, que j’ai reçus il y a deux jours pour un club de lecture sur Bolaño. Mais il faut bien me rendre à l’évidence, si j’aime la lecture, c’est parce que j’aime mon mari.

Parler de Marc est une entreprise difficile : déjà, il est beaucoup plus secret que moi, et il n’a pas forcément envie que je partage cette intimité commune avec vous. Ensuite, il y a toujours quelque chose d’embarrassant à dire que j’ai perdu un peu de mon individualité, de ce qui fait de moi une personne unique, dans l’amour d’un homme. Et pourtant, au moins par honnêteté intellectuelle, il faut bien admettre cette influence indéniable.

Avant d’être mon mari, Marc a été mon ami. Nous nous sommes rencontrés en prépa, et mon premier souvenir littéraire à deux, c’était un grand moment de communion face à un livre que nous détestions : Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson. Sa petite copine de l’époque le lui avait offert. Étant un garçon poli, il ne voulait pas en dire du mal en public, mais nous avions pu nous en donner à cœur joie, en secret, entre deux cours de latin. Nous avons toujours son exemplaire dans notre bibliothèque aujourd’hui, en souvenir, et sa petite copine de l’époque est maintenant une grande amie pour nous deux. La littérature, a minima, nous offre cet exercice ô combien réjouissant de dire du mal des livres, et c’est déjà ça de pris. Et elle a été le terreau d’amitiés tout aussi réjouissantes.

Ce qui lui avait déplu dans ce livre, paradoxalement, c’était le catalogue arrogant que faisait Sylvain Tesson de ses lectures dans sa cabane : « et puis j’ai lu ci, et puis j’ai lu ça… » Marc ne me laissera donc pas faire le catalogue de nos lectures communes, mais je me permettrai de faire deux ou trois exceptions. Premièrement, notre premier baiser a eu lieu littéralement au dessus d’un livre qu’il me prêtait : Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq. Un livre qui n’augurait rien de bon pour notre couple, et pourtant ! Peut-être que Michel nous a poussés à une certaine forme de fatalisme dans ce marché de l’amour moderne. Le livre —l’objet, j’entends— nous avait en tout cas offert son deuxième cadeau : un prétexte pour que je puisse monter dans sa chambre de bonne.

En parlant d’amours modernes, dans la Passion du mariage, la sociologue Florence Maillochon travaille l’idée selon laquelle la fête du mariage est là pour que le couple exprime sa « légende », son histoire d’amour particulière, comme dans un film ou… un livre. Il faudra donc faire référence à tous les événements fondateurs : la rencontre, le premier baiser, la présentation aux parents, l’emménagement, la demande en mariage… à travers les choix de thèmes et les discours des témoins. Il est vrai que nous avons rapidement été identifiés comme « le couple qui lit ». Une année, mes parents avaient organisé leur anniversaire de mariage sur une péniche, et quand nous sommes arrivées, un invité a pointé du doigt le livre qui dépassait de la veste de Marc : « Regardez les vieux, il n’y a que les jeunes qui lisent ici. » Des années plus tard, à notre mariage, notre légende était donc déjà bien installée. Nous sommes les lecteurs, les discours les rappellent, ainsi que les noms des tables. La littérature, c’est le mythe fondateur de notre couple. La lecture est devenue quasiment un acte identitaire : ici, on lit.

Ensuite, pour ajouter au catalogue des lectures communes, il y a eu La Recherche du temps perdu, que je me suis un peu forcée à lire il y a quelques années, car… Marc l’avait déjà lue en entier. Mais plus qu’un mimétisme, si nous lisons, c’est qu’au bout d’un certain moment dans un couple, disons-le, on n’a plus grand-chose à se dire. Je connais mon mari sur le bout des doigts. Il n’a plus tellement de mystère pour moi. Et donc, il faut bien se trouver un sujet de discussion à la fin de la journée. Évidemment, il y a bien le travail, les vacances, la politique nationale et internationale, la météo, les potins sur les amis… Mais le petit « alors il est bien ton livre ? » sauve des déjeuners de vacances un peu mornes ou des soirées d’hiver franchement lugubres, au point que je mets un point d’honneur à ne pas lire les livres que Marc lit, puisqu’il a pour tâche de me les raconter en détail un jour où nous aurons épuisé tous les sujets à l’ordre du jour. Peut-être que j’aime lire parce que l’amour-passion ne suffit finalement pas à faire tenir un couple dans la durée. Comme le personnage de Swann dans La Recherche, qui utilise une peinture de Botticelli pour trouver de la beauté au visage d’Odette, j’utilise la littérature pour revivifier un amour dans mon couple de douze ans —âge, ma foi, très respectable.

Mais je ne souscris pas totalement à cette interprétation, non pas parce que je serai une grande idéaliste et que mon amour serait rendu moins pur par cette analyse, mais à l’inverse, parce que je crois que les petits gestes sont plus importants, plus signifiants, que les débuts passionnés. Faire un léger effort pour que la fin de la journée soit plus douce et plus intelligente, c’est tout aussi beau, voir plus, qu’un premier baiser dans une chambre de bonne sous l’égide de Michel Houellebecq. De la même manière que j’apprécie la beauté des petites attentions, j’aime la littérature pour son humble douceur, et non seulement pour ses sensations fortes.

Mais il y a autre chose que ce petit catalogue. Plus que les livres que nous avons en commun, il y a surtout ceux que nous n’avons pas en commun. J’ai l’impression, à travers lui, de bien connaître l’œuvre de Pierre Michon, Michel Foucault, ou Georges Perec, dont je n’ai rien lu ou presque. Dans des conversations à leur sujet, j’en viens à dire : « ah, je l’ai pas lu, mais mon mari oui ! » et on me regarde comme si je m’étais transformée en femme au foyer des années 60 qui vient de voter pour Nixon car son mari lui a dit de le faire. Pourtant, ce que je veux dire par là, c’est que la lecture partagée est quelque chose de précieux plus dans le temps passé avec l’homme que j’aime que dans les livres que nous avons en commun. Pour citer mon amie Bénédicte : « Aimer quelqu’un, c’est pouvoir lire ensemble. » Un moment de solitude, mais passé à deux. La possibilité d’être ensemble, mais séparément. Une pratique partagée, mais sur des œuvres différentes. Et parfois, le plaisir d’étendre son univers à travers des livres qu’on lit, mais aussi grâce à ceux qu’on ne lit pas.

Le problème de cet éloge, c’est qu’il est inutile, voire un peu frustrant : il ne vous incitera pas à lire davantage, puisqu’il subordonne cette pratique à l’obtention d’un ou d’une partenaire qui aime lire. Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est me vanter de mon bonheur conjugal, ce qui est un peu jouissif pour moi, mais qui n’a sans doute peu d’intérêt pour vous. Mais c’est le propre de l’éloge de la littérature : c’est souvent l’éloge d’autre chose. Derrière, se cache la célébration de ses souvenirs d’enfance, de son ascension sociale, de son métier, de son intelligence… Car la littérature est, au fond, un réceptacle que l’on remplit à son gré. Et pour moi, aujourd’hui, il est rempli d’amour.

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