Le grand départ approche. L’anémomètre d’Ancolie s’envole, des rafales à 28 nœuds, mais qui doivent s’effilocher demain. La fenêtre météo s’ouvre, il est l’heure de larguer les amarres !
Je n’ai pas donné de nouvelles depuis le bord de la Rance, alors que j’entamais tout juste cette longue traversée de la Bretagne à pied. Tout est allé si vite, si loin, si profond à l’intérieur de moi, il m’était impossible de tout noter pour le partager au jour le jour.
Mais je me souviens de ce voyage, comme je me souviens d’un rêve…
Le Sentier d’abord, 4 jours de marche vers le Mont-Saint-Michel, ses rires, ses pleurs, le regard des marcheurs qui s’éclaire à mesure que nous nous rapprochons du Mont. Rien n’est secret sur le Sentier, mais tout est sacré ! Ces histoires de vie que l’on me raconte, toutes ces petites pièces du puzzle qui mettent en relief ma propre existence, je ne pourrai pas les dévoiler ici, par leur intimité, mais elles m’élèvent autant qu’elles me plongent dans ces zones d’ombre qu’on aimerait ne pas voir…
La traversée de la Bretagne ensuite, 11 jours de marche vers l’île Saint Michel, Locmiquélic et mon voilier Ancolie.
Une météo magnifique, avec même un petit épisode caniculaire le 4e jour, où un lac perdu dans la forêt aura su me rafraîchir et me redonner la force de continuer. Car oui, cela a été éprouvant physiquement de marcher ces 421 kilomètres ! J’ai quitté le Mont-Saint-Michel avec une tendinite au pied droit, elle ne m’aura pas quitté. Tous les matins, il fallait au moins une heure de marche pour que la douleur aiguë s’estompe suffisamment pour ne plus grimacer à chaque pas. Une autre douleur, moins vive, mais plus sourde, à l’abdomen, au niveau du sigmoïde ou des lombaires, qui m’obligeait à varier ma démarche. Une dernière enfin, à l’omoplate gauche, comme une aiguille à tricoter.
Pourquoi parler de ces douleurs ? On disait à ma mère quand elle était petite « Les douleurs sont folles, mais ceux qui les écoutent sont encore plus fous ». L’idée derrière ce dicton est que les douleurs font partie de la vie, qu’elles naissent, se déplacent, meurent. Elles se superposent, se chevauchent. Quand l’une s’efface, une autre la remplace, voilà peut-être pourquoi elles peuvent rendre fou !
Mais toujours elles racontent une histoire, elles creusent à l’intérieur de nous un espace qui se comble de grâce quand elles disparaissent, elles plongent notre regard vers notre intérieur, nous faisant explorer des souvenirs parfois oubliés, nous amenant à mettre du sens dans notre existence.
Je me souviens de ce moment, un mercredi, quatrième jour de marche après le Sentier, sous la canicule. J’étais vraiment mal, pas autant qu’un Mike Horn qui traverse l’Antarctique les doigts gelés, mais suffisamment pour appréhender de ne pouvoir aller au bout, sachant qu’il me restait encore une semaine et plus de 200 kilomètres à parcourir. Ecrasé par la chaleur, je rejoins enfin Christophe et Hervé qui faisaient leur pause déjeuner, au bord d’un lac. Ils dorment. Je jette mon sac, je me déshabille et plonge dans l’eau froide. Un moment incroyable de bien-être après les heures de douleur que je venais de traverser. Je m’allonge à l’ombre d’un bel arbre, un chêne peut-être, et une vague de douceur m’enveloppe, à la mesure de la souffrance que j’avais éprouvé. Je m’endors, et me réveille suffisamment régénéré pour terminer la journée. « Qu’on me donne la nuit, pour que j’aime le jour », pourrait aussi devenir « Qu’on me donne la souffrance, pour que j’aime le repos »…
Quinze jours de marche, c’est peu, mais suffisant pour s’éloigner de tout ce qu’on connaît: notre confort, nos habitudes, les gens qu’on aime, ceux qu’on aime moins, la cuisine du foyer, les rires des enfants. Cela va déjà faire trois semaines que je n’ai pas dormi dans mon lit, mais sur mon matelas gonflable ou sur les fines mousses d’Ancolie. Déjà mon corps s’est réadapté à cette rigueur. Les muscles se sont développés, le dos s’est redressé, le sommeil a gagné en profondeur aussi, malgré qu’il soit entrecoupé de micros réveils…
Cette thématique de la douleur m’aura finalement guidé jusqu’à cette mythique Fontaine de Jouvence en Brocéliande. Sûrement est-ce un attrape-touriste, que le mythe arthurien y a été plaqué à la truelle pour satisfaire un promoteur immobilier du XXe siècle. Mais cette fontaine existe, son eau coule, et j’ai marché vers elle. L’artefact de la Fontaine de Jouvence fait partie de ce voyage, et le colore de son mythe.
Et dans mon corps tout entier, je ressens ces 15 jours de marche comme une régénérescence. J’ai du perdre 5 kilos, le vent, le soleil, la pluie et le froid ont retendu ma peau et mes muscles. Aujourd’hui, les douleurs de la marche s’effacent et je me sens comme après avoir bu l’eau de cette source.
La marche, la meilleure médecine possible avant d’aborder ce long voyage sur la mer. J’imagine que j’avais besoin d’un corps solide pour pouvoir libérer mon esprit et le laisser voguer sur les flots jusqu’à l’Orient. Cette traversée de la Bretagne était nécessaire !
Alors voilà, ce n’est pas le Cap Horn, ni le Spitzberg, c’est une petite aventure pour certains, mais finalement l’inconnu à rencontrer reste le même, le plongeon dans l’imprévu, où l’improbable se cache.
Et il est peut-être justement là le sens de ce voyage, rappeler à tous que l’aventure commence en bas de chez soi, quand on ose un premier pas sans savoir où l’on va dormir le soir, ni ce que l’on va manger. Pas besoin d’être riche, fort, expérimenté. Juste un soupçon de confiance dans le monde, le premier pas qui mène certains à la Foi.
Une petite anecdote du chemin, incroyable, que je n’aurais même pas eu la folie d’imaginer : après une énième journée de marche éreintante en solitaire, au cœur de la forêt de Brocéliande où je me serai perdu malgré le GPS (quelle chance je me dis, c’est tellement rare de pouvoir se perdre aujourd’hui !), j’arrive vers 19h dans le petit village de Saint Péran, où je pensais pouvoir trouver un commerce pour m’avitailler, car je n’ai absolument plus rien à manger. Désillusion, tous les commerces ont mis la clé sous la porte, mais il reste pourtant deux bars qui se font face. J’entre dans le premier, « on n’a rien à manger ici, juste à boire ! ». Je remercie le taulier, mais ça ne va sûrement pas me suffire, et je préfère boire le ventre plein quand même… Direction le deuxième bar, je suis accueilli par « Lolo » la patronne. Quelques clients sont là, tout le monde fume au comptoir, sympa je me dis, et je me souviens que c’est vrai qu’on n’est plus en France ici ! Je lui dit que je n’ai plus rien à manger, elle est désolé, elle n’a rien non plus. Sauf 3 galettes de sarrasin qu’elle m’offre en même temps que la pinte de bière que je lui commande. Je passe aux toilettes, quand je retourne à ma table, les galettes sont là, mais à côté, une plaquette de beurre et un gros bout de fromage ! Incroyable, je la remercie vivement ! Je lui demande quand le bar ferme, elle me dit une heure du matin. Mais quel est cet endroit perdu au milieu de nulle part où les bars ferment à une heure ?! Ils jouent aux fléchettes, font des concerts, boivent, fument, survivent… Comme beaucoup de gens que je croise dans les cafés et les bistrots. L’alcoolisme est fréquent, triste, honteux. À lui se rajoutent les jeux à gratter, l’achat des cigarettes. C’est triste comme du Maupassant, mais avec des fées et des lutins cachés dans une forêt…
Je vais donc me coucher le ventre plein, sous un abri qui sert aux enfants à attendre le bus. Le ventre souffle fort, mais je finis par trouver une position qui limite les courants d’air. Je scrolle sur mon écran de téléphone, Facebook, l’algorithme me suggère une personne, Morgane Le Moelle, qui vient de sortir son livre retraçant son voyage de Tréhorenteuc à l’île de Symi. Incroyable je me dis !
Car si, il faut que je vous témoigner d’une chose : depuis que j’ai quitté Champsecret, ma famille et mes amis, et que je marche, j’ai remarqué un truc ! Tout le monde s’en fout de mon voyage. Mais à un point ! Ça m’a choqué au début, maintenant cela m’amuse, j’ai même trouvé un nom à ce syndrome « Le syndrome du personnage principal ». On s’imagine tous que notre vie est unique, passionnante, mais finalement, elle n’intéresse que nous ! On préfère parler de soi que de s’intéresser à ce que l’autre a à dire. On écoute, mais on n’entend pas. On attend bien souvent juste le bon moment pour placer sa phrase ou son anecdote personnelle. Je l’avais déjà remarqué sur le Sentier, et ce n’est pas grave, c’est juste comme ça.
Mais là depuis que je marche, c’est vraiment étonnant comme tout le monde s’en fout. Je m’imaginais en Bilbon Saquet transportant un trésor précieux de l’évêque à travers la Comté, je suis juste un randonneur qui va sur une île que personne ne connaît. « C’est qui Saint Jean ? », « C’est où Symi ? »… Quand on me pose ces questions, c’est exceptionnel, et c’est déjà pour moi un signe d’intérêt. Le fait est que dans 90% des cas, il n’y a aucun rebond dans l’échange. Parfois, la personne ne me laisse pas terminer ma phrase et me tourne le dos, même le curé du village de Colpo, quand je lui ai parlé de l’évêque, n’a pas rebondi… Saint Jean c’est pour les cathos, Symi c’est la Grèce Easy Jet, bref, j’ai vite accepté cet état de fait, et accueilli l’anonymat comme une protection. Après tout, c’est aussi une mission un peu secrète, donc si je suis invisible, c’est que je suis protégé !
Alors, j’en étais à Morgane Le Moelle. Enfin quelqu’un qui connaît Symi ! Je lui envoie un message privé pour lui parler de mon voyage, et me réponds aussitôt, on partage un centre d’intérêt commun et c’est fou que je ne découvre son voyage que maintenant. On se dit que ce serait bien de se rencontrer, j’approuve !
Je m’endors, il est 23 heures. Et me réveille soudain comme dans une paralysie du sommeil. Je veux crier, mais aucun son ne sort de ma bouche. Des ombres noires foncent sur moi, s’enroulent autour de mon lit. J’ai juste le réflexe de penser à mon chapelet posé à côté de mon oreiller, mais je n’arrive pas à bouger pour l’attraper. Mais aussitôt ai-je émis le souhait de l’attraper que les ombres fuient. Le réel reprend place, je suis toujours sous cet espère d’abri-bus, il fait nuit. Je me rendors.
Le matin au réveil, je suis démoli, les pieds en compote, ma tendinite me ferait presque crier à chaque pas. Tout est fermé, pas de petit déjeuner. J’ai 30 kilomètres à faire, mais je dois absolument trouver une épicerie, j’en vois une dans un petit village, à 2 kilomètres de mon chemin. 2km aller, 2 km retour, ça fait une heure de marche en plus sur la journée… Mais c’est nécessaire, et je ne le regretterai pas tant cette petit épicerie est agréable. Un petit étang, des canards, des perroquets même…
S’en suit une longue journée de marche jusqu’à Tréhorenteuc, je me perds, croise cette fameuse Fontaine de Jouvence et le Tombeau de Merlin. Pas trop le courage de faire des détours pour visiter d’autres lieux pseudo-arthuriens. Mais la forêt est vraiment très belle, n’est-ce pas l’essentiel ? Marcher en forêt, et rêver ses histoires.
Chaque jour, des gens critiquent les hallucinations ChatGPT ou Claude, mais n’hallucinons pas tous le monde ? Quel rapport entre la vision du monde d’un pygmée du Gabon qui va chasser en forêt, du docteur Laurent Alexandre qui nous promet l’immortalité dans dix ans, de l’ouvrier chez Charal, du médecin, de l’étudiant, de l’enfant, de la personne âgée ? Qui hallucine ? Nos ancêtres qui pensaient que le soleil tournait autour de la terre hallucinaient-ils plus que nos parents qui ne connaissaient pas l’ADN ? De quelle hallucination sommes-nous victimes aussi, humains soit disant civilisé au sommet du monde technologique ? Nul doute que dans mille ans, on rira de notre vision du monde actuelle, pourtant pétrie d’orgueil et de concupiscence…
Enfin je divague, mais j’arrive quand même à Tréhorenteuc, nous sommes le vendredi 10 avril. Je prends une nuit à l’auberge du Val sans Retour, première douche depuis le départ de Champsecret et l’occasion de laver mon linge. Le nom de l’auberge me faisait rêver, un nom de roman d’héroïc fantasy, mais juste une chambre sans âme aux murs en placoplâtre blancs. Mais des jeunes très sympas, ambiance Champsecret. Un mélange de geek jouant à Cyberpunk 2077 sur PC et de rôliste.
Cette bonne nuit de repos était nécessaire. Les douleurs sont toujours là le matin, la pluie s’invite aussi au voyage, mais le moral est remonté. Je décide de changer mon plan de route, et de ne plus faire le détour par Carnac. Ça me fait gagner deux jours de marche, me permettra de retrouver Valérie et Trinité sur le bateau mercredi et de me reposer un peu avant d’accueillir les copains samedi la semaine prochaine.
La journée est longue, mais très belle, je remonte une rivière, des catamarans naviguent sur un petit lac. Arrivé le soir au milieu d’une forêt pour dormir, je me dis que j’ai encore assez d’énergie pour marcher vers un petit village pas très loin de la route prévue. Quatre kilomètres de plus, ce n’est pas la mer à boire !
Et j’arrive donc dans ce village qui va boucler cette anecdote commencée il y a déjà trop longtemps, merci pour ceux qui lisent ! Le village de Guillac…
Google Maps me dit qu’il y a un troquet d’ouvert, pourtant tout semble fermé. Je pousse la porte, elle s’ouvre. Un monsieur retraité est derrière le comptoir et un punk comme on n’en fait plus boit sa bière. Les cheveux roses et jaunes, l’épingle à nourrice, j’apprends en fait qu’il fait un concert ce soir ici. Cool ! Ça va occuper ma soirée !
Je parle avec le gérant du café, c’est un lieu associatif, tenu par des bénévoles pour garder un lieu de vie dans le village. Ils ont eu les subventions qu’on a aussi vu passer à Champsecret pour les tiers-lieux, et toutes ces pistes technocratiques parisiennes pour limiter l’érosion générée elle-même par la centralisation… Les pompiers pyromanes…
Il me demande où je vais. Habitué à mon invisibilité, je ne m’attends pas à ce que ça l’intéresse, et je réponds vaguement « une petite île en Grèce, Symi » avant de retourner le questionner sur le village de Guillac.
Mais là, surprise, il connaît Symi ! « Oh oui, ma fille est une grande voyageuse, elle a marché de Tréhorenteuc à Symi »… Mon cerveau bugue, je bredouille « Elle ne s’appellerait pas Morgane ? »… « Oui, c’est elle, Morgane Le Moelle, c’est ma fille »…
Le temps de prendre une photo, je vais dehors faire quelques pas pour digérer cette synchronicité, enfin je ne sais pas si ça s’appelle comme ça à ce niveau. J’entends une voix qui m’appelle « Bertrand ! », je me retourne, et c’est Manu, mon pote d’enfance, qui me rejoint ! Il m’a trouvé sur Polarsteps, il m’accompagne jusqu’à Locmiquélic.
Quelques minutes passent, la joie des retrouvailles, une femme arrive, Françoise, la mère de Morgane ! Je prends une photo pour l’envoyer à Morgane. Aussitôt Françoise me demande où je dors. « Je ne sais pas », comme tous les soirs depuis 10 jours…
« Et bien venez chez nous, je vous cuisine des galettes et vous dormirez dans notre gîte »… Voilà, la Providence, toujours, insaisissable, mais incroyable…
C’était quoi la probabilité qu’au milieu de la Bretagne, dans un petit village par lequel je ne devais pas passer, je tombe nez-à-nez avec les parents d’une marcheuse qui est allé à Symi, que j’ai rencontré la veille sur les réseaux sociaux et qui vient de sortir son livre, et que mon meilleur ami d’enfance en soit témoin ?
Je ne sais pas, infinitésimale, ce fameux 0,1% qu’aucune numérisation du Logos ne calculera jamais (cf. ma note théologique et l’Asymptote de Daath). La différence entre le MP3 et l’analogique de la musique des sphères…
Voilà, je voulais raconter une petite anecdote, mais finalement ça a pris du temps de remettre toutes les pièces dans l’ordre. Rassurez-vous, j’en ai plein d’autres ! L’arrivée dans le Morbihan, la rencontre d’une marcheuse Jeannine qui nous invite pour une nuit chez elle, celle de Joël, mes retrouvailles avec Valérie, la soirée incroyable avec tous mes amis de Champsecret et du Sentier au Cargo à Locmiquélic, une sortie sur Ancolie d’une heure mais qui aura suffit à arracher mon rail bâbord de génois, les au revoir sur le ponton. Un drôle de fil rouge autour de la troisième guerre mondiale aussi, avec le retour que QAnon, Alexis Cosette de Radio Québec qui s’invite dans le voyage au gré des rencontres. Des optimistes, ça fait du bien par les temps qui courent, une hallucination parmi d’autres, qu’importe après tout, du moment que les gens trouvent une histoire qui leur permette de rester vivant et d’aimer le monde…
Allez, hauts les cœurs, demain, je lève l’ancre pour 4 jours et 4 nuits de mer ! Je devais partir tout seul, finalement mon pote Manu embarque avec moi pour la traversée du Golfe de Gascogne. J’ai hésité, repensant à ces longs mois de préparation solitaire, le besoin d’être seul. Et puis j’ai consulté mon Bwiti, c’est un grand oui. Ça rassure tout le monde, moi aussi. J’aurai bien le temps d’être seul en Méditerranée !
L’aventure continue, je pense fort à vous !

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