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La Newsletter de Komune · Jun 18, 2026

"Racisé", le mot qui dérange la République

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Komune Média · La Newsletter de Komune

✍️ Badra Kebaili, journaliste à Komune

Ils sont nombreux. Les inconnus ou les personnalités publiques qui refusent de se décrire comme des personnes “racisées”. Bally Bagayoko, le maire La France Insoumise (LFI) de Saint-Denis-Pierrefitte sur Seine, a révélé qu’il “n’aimait pas trop le terme racisé”, lui préférant d’autres termes comme “héritier de l’immigration” sur RMC au lendemain de son élection.

© Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine sur le plateau de la Matinale de France Inter le 30 mars 2026

Cette position, si elle est loin d’être unique, est caractéristique de la crispation française autour d’un mot qui s’est forgé dans les universités françaises en 1972 et n’est entré dans le dictionnaire français qu’à partir de 2019. Utilisé de l’extrême gauche à l’extrême droite, “racisé” est un terme ambivalent qui clive autant qu’il met mal à l’aise.

Ce qui pourrait apparaître au premier abord comme un débat stérile d’universitaires est en réalité caractéristique de la capacité qu’a la France à nommer et combattre les inégalités raciales sur son sol.

Autour de la question de la “non-blanchité”, les tensions sont nombreuses. À titre d’exemple, le 31 mars 2021, une polémique s’était formée autour de l’existence de groupes de parole permettant aux personnes touchées par le racisme de pouvoir s’exprimer.

En cause, le mythe républicain de l’universalisme développé durant le siècle des Lumières en France. Le terme “racisé” est, pour ses détracteurs, comme Fatima Yadani, secrétaire nationale adjointe en charge de la coordination nationale du Parti Socialiste, une “assignation” qui serait inutile à la lutte contre le racisme. Selon l’ancien ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, le terme serait lui-même porteur de racisme.

Le participe passé “racisé” est pourtant utilisé par les militants antiracistes, tant dans leurs actions militantes et politiques que dans leurs actions journalistiques. On pensera ici à la création de l’Association des journalistes antiracistes et racisé.e.s (AJAR), qui soutient les journalistes victimes de racisme et combat les discriminations dans les rédactions. De même, le terme “racisé” est très largement employé dans le podcast Kiff ta race, créé et animé par Grâce Ly et Rokhaya Diallo.

Ce n’est pas la première fois qu’un débat sémantique secoue la façon de désigner les personnes non blanches en France. Selon le militant anti-raciste et écrivain Louis-Georges Tin, il n’est pas étonnant que le terme “racisé” fasse autant de bruit. La réhabilitation du mot “noir”, pour laquelle il avait milité, avait déclenché les mêmes débats. “La question raciale a toujours mis tout le monde mal à l’aise en France. [...] Quand nous avons dit ‘nous sommes noirs’, cela a gêné beaucoup de gens, aussi bien à gauche qu’à droite.”

Selon l’ancien président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), le terme «racisé» reste indispensable. Car en refusant systématiquement les mots dérivés de la notion de « race », il devient difficile de désigner les phénomènes que l’on cherche précisément à dénoncer et à transformer.

(vidéo sur le terme “Black” postée sur notre compte Instagram)

Adapté ou non à son utilisation, le terme suscite un rejet de divers ordres, parfois même de la part des personnes qu’il a vocation à désigner, comme le souligne le maire de Saint-Denis lui-même au micro d’Histoires Crépues : “Il n’y a aucun habitant de Saint-Denis qui se qualifierait spontanément de racisé.” Si le mot peut “diviser le peuple français”, comme l’écrivait dans les colonnes du Monde l’historien Gérard Noiriel, cette division s’opère avant tout selon le niveau de diplôme. La journaliste et écrivaine, Tania de Montaigne explique alors que l’utilisation du terme “racisé” est “une histoire de classe sociale”. Selon elle, si tous les concepts disponibles visent à servir d’outils dans la lutte contre le racisme, “racisé” n’est pas “un outil facile à mobiliser”.

En dehors d’être avant tout un concept sociologique mobilisé par les populations diplômées, l’utilisation du terme “racisé” est aussi symptomatique d’une fracture générationnelle.

Le terme “racisé” est un concept apparu dans les sphères universitaires sous la plume de la sociologue Colette Guillaumin en 1972, dans l’ouvrage L’Idéologie raciste. Il demeure peu utilisé pendant de longues décennies avant d’être publié dans la revue Sociologie en 2010 et de faire son entrée dans le dictionnaire français neuf ans plus tard. Sa définition renvoie au fait, pour une personne, “de ne pas être socialement considérée comme blanche dans une société majoritairement blanche, et d’être touchée par le racisme et toute autre forme de discrimination”. Le mot s’est imposé ces dernières années dans le langage courant, pour désigner le processus de violence sociale qui écrase les personnes non blanches.

Le terme “racisé” renvoie au débat entre racialisation et racisation.

Le premier à utiliser le terme “racialisation” est le psychiatre Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre. Elle renvoie à une construction de catégories raciales qui reposent sur des caractéristiques physiques et/ou comportementales. Cette catégorisation s’impose à tous, y compris aux populations blanches.

Le terme “racisation”, de son côté, s’inscrit dans la pure continuité coloniale : la construction de classifications des individus vise d’abord et avant tout à hiérarchiser, exclure et dominer une partie de la population. À chaque “race” établie sont associées des caractéristiques qui, par opposition, valorisent les populations dominantes au détriment des colonisées.

L’opposition à l’utilisation du terme “racisé” se drape dans un républicanisme universaliste hérité de la philosophie des Lumières. Il repose sur la prétention de la République de ne pas connaître “de race ni de couleur de peau”, selon l’expression du président Hollande en 2015.

Selon la Constitution, toute tentative de dissocier les citoyens français du fait de leur origine ou de leur religion est vue comme une atteinte à l’unicité et à l’indivisibilité de la République.

Utiliser le terme “racisé” reviendrait donc à essentialiser l’individu. La philosophe Élisabeth Badinter exprime ainsi : “La race partout ! Je pense que c’est la naissance d’un nouveau racisme.” Un point de vue qui semble partagé par Emmanuel Macron qui, le 10 juin 2020, dans des propos relayés par Le Monde, exprimait en privé : “Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale [...] le débouché ne peut être que sécessionniste.”

(vidéo sur les “races” publiée sur notre compte Instagram)

Les pouvoirs politiques se sont historiquement opposés à l'utilisation de ce terme. Une proposition visant à retirer le mot « race » de la Constitution a été adoptée par l'Assemblée nationale le 12 juillet 2018, mais n'a pas abouti. Le 27 février 2026, une proposition de loi constitutionnelle visant à supprimer le mot « race » de la Constitution a été déposée devant le Sénat.

Louis-Georges Tin expliquait dès 2012 devant le Parlement, que faire disparaître le terme était une “fausse bonne idée”, cela ne fera pas disparaître les discriminations.

Or, toute personne non blanche dans l’espace public est au fait de la récurrence des expériences racistes et des discriminations dont elle peut être victime. Le terme “racisé” permet justement de donner à voir et à entendre cette réalité discriminante. Comme le souligne la sociologue Sarah Mazouz, le “geste d’abstraction” que constitue le principe d’universalisme français “autorise les membres du groupe majoritaire [...] à considérer que les revendications de celles et ceux qui sont particularisé.e.s [sont] sans pertinence pour l’ensemble”.

Factuellement, refuser l’utilisation du terme “racisé” aux personnes non blanches revient à refuser de reconnaître les difficultés auxquelles elles sont soumises en tant que minorités.

Le terme “racisé” est important parce qu’il permet de penser la discrimination et la domination comme un ensemble systémique. Par l’existence et la définition d’un tel terme, s’impose une “transposition minoritaire”, telle que la définit Sarah Mazouz, “[elle permet] aux populations en situation de domination de prendre conscience des rapports de pouvoir qui structurent nos sociétés occidentales”.

Au terme “racisé” s’opposent des expressions alternatives comme “héritier de l’immigration”, tel que l’a proposé le maire Bally Bagayoko. Mais plus que la sémantique, c’est la résistance politique qui importe. Selon l’universitaire Maboula Soumahoro, il s’agit d’un “faux débat” : “J’aimerais qu’on mette autant d’énergie à se battre contre le processus qu’ils désignent. Qu’on appelle Bagayoko ‘héritier de l’immigration’ ou ‘racisé’, ça ne stoppe pas la vague de haine qui déferle sur lui [...] c’est un Noir qui se fait attaquer parce que Noir.”

La remise en question n’est pas celle du concept d’universalisme, qui prône avant tout l’unité de l’humanité, mais celle de sa conception sous la République française; une République qui se refuse à un universalisme inclusif et lucide sur les dominations qui irriguent sa société.

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