✍️ Badra Kebaili, journaliste à Komune
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Au cours de ces deux dernières années, Madrid apparaît comme champion moral et humaniste en Europe. Tout d’abord, du fait de son soutien vocal à la cause palestinienne.
Le 16 avril 2026, l’Espagne est de nouveau considérée comme un pays respectant les droits humains lorsque Pedro Sánchez annonce l’entrée en vigueur d’un décret royal chargé de régulariser la situation de 500 000 personnes sans statut légal (“sans-papiers”) sur le territoire espagnol.
Pourtant, si cette régularisation constitue une avancée majeure pour des centaines de milliers de personnes en situation irrégulière, l'image d'une Espagne ouverte et accueillante ne résume qu'une partie de la réalité. Cette politique répond aussi à des besoins économiques, notamment en matière de main-d'œuvre, tandis qu'aux frontières, Madrid poursuit depuis plusieurs années une stratégie de contrôle migratoire fondée sur la militarisation et la coopération avec le Maroc. À Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles situées sur la côte marocaine, cette autre facette de la politique migratoire espagnole est particulièrement visible.
Cette stratégie d’externalisation a des conséquences humaines dramatiques. En 2025, au moins 40 personnes sont mortes en tentant de rejoindre Ceuta à la nage depuis les côtes marocaines, la frontière étant fermée par une immense barrière.
Le 16 avril 2026, l’Espagne de Sánchez a annoncé l’entrée en vigueur d’un décret royal permettant la «régularisation extraordinaire » de 500 000 personnes sans statut légal. Une annonce par voie royale qui visait à éviter un vote devant le Parlement, où le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez ne détient pas la majorité absolue.
L’initiative du gouvernement prend racine dans les appels de la société civile, notamment par le mouvement RegularizaciónYa qui demande la régularisation de tous les immigrés en situation irrégulière en Espagne. Une demande soutenue par des ONG, l’Église catholique et une partie de la société civile espagnole, qui a initié une pétition signée par près de 700 000 personnes.
Le patronat soutient aussi massivement cette réforme exceptionnelle, du fait de la pénurie de main-d’œuvre qui frappe plusieurs secteurs économiques du pays.
Il ne s’agit pas de la première politique de régularisation sur le sol espagnol. Depuis l’adhésion du pays à la Communauté économique européenne en 1986, près de six précédentes campagnes ont été conduites. L’échelle de la régularisation de 2026 se veut inédite par le nombre de personnes à régulariser.
De plus, les critères attachés à cette demande sont assouplis. Pour avoir accès à cette régularisation, il faut :
que la personne soit arrivée sur le territoire espagnol avant le 31 décembre 2025 ;
qu’elle réside sur le territoire national depuis au moins cinq mois consécutifs ;
qu’elle présente un casier judiciaire vierge.
qu’elle ait des liens avec le pays (professionnels, familiaux ou sociaux).
À la différence des précédentes, le décret royal n’impose pas de démontrer une activité professionnelle pour pouvoir prétendre à la régularisation. Une première.
La régularisation doit permettre à des centaines de milliers de personnes déjà installées en Espagne de sortir de la précarité administrative et de s’insérer plus dignement dans la société. Sans titre de séjour, l’accès à l’emploi légal, aux droits sociaux, à la formation ou encore à un logement stable demeure fortement limité.
En 2024, Pedro Sánchez défendait l’immigration avant tout comme un levier de prospérité pour l’Espagne, mettant en avant sa contribution au dynamisme économique du pays et à la réponse aux pénuries de main-d’œuvre. Une position qui emprunte au registre de l’ouverture et de l’humanisme, tout en s’inscrivant dans une approche largement utilitariste des politiques migratoires.
Ce lien entre migration et économie est fondamental pour Sánchez, tel qu’il l’établit lui-même en expliquant que « l’Espagne doit choisir entre être un pays ouvert et prospère ou un pays fermé et pauvre ». Les discours de Sánchez trouvent une cohérence dans les chiffres de la croissance économique du pays. Selon une étude publiée en juin 2025 par la Banque d’Espagne, l’immigration a contribué à une augmentation de 2,8 % du produit intérieur brut (PIB) par habitant en Espagne en 2025.
À la différence de certains de leurs voisins européens, les Espagnols sont marqués par une forme de consensus parmi les électeurs, y compris ceux de droite, autour d’une vision « pragmatique de l’immigration », pour reprendre le constat du think tank Terra Nova en août 2025. Dans une autre étude publiée par l’Eurobaromètre standard de 2024, 66 % des Espagnols affirment que les immigrés contribuent positivement à leur pays.
Fait notable, cette appréciation ne semble pas avoir varié de manière significative lors de la crise économique qui a suivi la crise des subprimes. Selon un rapport de Funcas publié en mai 2025, « même lorsque le chômage dépassait 25 %, le soutien à l’immigration est resté largement stable ».
Une réalité que souligne la sociologue Elisa Brey lorsqu’elle explique que « l’Espagne n’a jamais basé sa politique sur la protection mais sur les flux de travail ».
L’économie espagnole, comme celles de nombreux pays d’Europe de l’ouest, dépend d’une main-d’œuvre étrangère concentrée dans les emplois les plus pénibles et les moins rémunérés.
Cette dépendance alimente des formes d’exploitation dont profitent de nombreux secteurs économiques.
Il existe une discrimination et une ségrégation persistantes sur le marché du travail pour les personnes ayant vécu la migration, malgré les discours politiques et ceux du patronat. Ces discriminations se sont muées en émeutes xénophobes et racistes, comme à Torre-Pacheco.
Nous avions fait une vidéo sur le sujet :
L’histoire espagnole est plutôt rattachée à une terre d’émigration qu’à une terre d’immigration jusqu’aux années 1990-2000, en corrélation avec sa croissance économique, comme le note Bernard Biard, politiste au Centre de recherche et d’information socio-politique.
À partir de cette décennie, l’Espagne, ses îles et ses enclaves en Afrique du Nord (Ceuta et Melilla) deviennent une voie d’accès privilégiée vers l’Europe. Si les migrations vers le pays se développent alors dans un contexte de croissance économique, c’est aussi à cette période que l’immigration, et plus particulièrement l’immigration irrégulière, est imposée progressivement comme un enjeu central des débats politiques et médiatiques. Ce n’est pas tant l’existence du phénomène migratoire qui fait question que la manière dont il est construit, présenté et débattu dans l’espace public.
Ceuta et Melilla sont deux enclaves espagnoles situées sur la côte méditerranéenne du Maroc, vestiges de l’empire colonial. Espagnoles depuis le XVe siècle, les deux enclaves sont revendiquées par le royaume du Maroc depuis un peu plus de six décennies. Le Maroc refuse d’ailleurs de reconnaître la souveraineté de l’Espagne sur Ceuta et Melilla.
L’Espagne a progressivement militarisé les frontières de Melilla et Ceuta. Les personnes qui tentent la traversée par les voies irrégulières sont arrêtées et refoulées.
À titre d’exemple, sur la seule frontière terrestre de Ceuta se trouve une double clôture frontalière de 7,8 km sur laquelle sont déployés 316 policiers et 626 officiers de la Guardia Civil. L’Union européenne a octroyé une aide financière de 200 millions d’euros pour la construction de barrières autour de Ceuta, assumant 75 % des coûts du premier projet entre 1995 et 2000.
Comme le souligne le politologue Pablo Simón : « La rhétorique de Sánchez est une chose, mais cela n’empêche pas l’Espagne de payer le Maroc pour tenir sa frontière ».
Entre Madrid et Rabat, les liens sont ambivalents. Des liens commerciaux unissent les deux pays en termes de projets de développement, mais aussi du fait de l’importante diaspora marocaine qui vit en Espagne.
En 2019, Madrid et Rabat concluent un accord prévoyant que les personnes migrantes secourues par la marine espagnole dans la zone de sauvetage maritime marocaine soient débarquées dans les ports du Maroc. Une collaboration maritime à laquelle s’ajoute une collaboration terrestre. À Ceuta et Melilla, les policiers espagnols peuvent donc renvoyer des personnes en situation irrégulière vers le Maroc, sans formalité ni délai.
De cette situation, le Maroc tire une sorte de « rente géographique », c’est-à-dire que le pays oscille entre fermeture et ouverture des frontières en fonction de l’état de ses relations diplomatiques avec l’Espagne.
Il existe au sein de l’Union européenne un ensemble de règles qui vise à gérer les migrations et l’asile de manière uniformisée sur l’ensemble du territoire des 27, et à assurer un partage égal des responsabilités entre les États membres.
En 2024, le Pacte européen sur la migration et l’asile est adopté. Il doit entrer en vigueur le 12 juin 2026. Son objectif est de modifier les règles d’asile et les procédures migratoires au sein de l’Union européenne. Il entend mettre en place des centres de retour dans des pays tiers vers lesquels les personnes en situation irrégulière pourraient être envoyées, mais aussi sanctionner les personnes qui refuseraient de quitter le territoire. Cette disposition, lorsqu’elle n’était encore qu’à l’état de proposition, a été soutenue par les 27 ministres de l’Intérieur des États membres, dont l’Espagne.
Madrid est caractéristique d’une politique migratoire ambiguë. Aux discours en faveur de l’immigration de Pedro Sánchez se superposent des enjeux économiques et des pratiques violentes, notamment aux frontières de Ceuta et Melilla, dont l’existence s’inscrit dans le passé colonial espagnol. S’interroger sur le double discours espagnol invite à se demander combien de temps cette fragile équation peut tenir, à mesure que se durcissent les politiques autour des frontières européennes.
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