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✍️ Grace Loubassa et Badra Kebaili, journalistes à Komune
Il y a des prénoms qui portent en eux des promesses et des histoires. Des contes de fées, des récits de guerre, de conquête ou d’amour.
Sinan est de ces prénoms qui racontent une histoire. D’origine turque, ce prénom est un souvenir que ses parents rapportent de leur voyage à Istanbul, un hommage à l’architecte de la mosquée Süleymaniye. « On aura un fils, on l’appellera Sinan », ont-ils dit en sortant de la mosquée.
Avec la capitale de l’Empire ottoman, Sinan ne partage finalement qu’un prénom chargé d’histoire, puisque ses origines, elles, sont de part et d’autre des rives de la Méditerranée.
Du Maroc, pourtant, celui qui est né et a grandi en France ne sait pas grand-chose. Pendant longtemps, il a porté ses origines sans vraiment les habiter, si ce n’est pour quelques jours de vacances. Sinan explique alors : « J’étais un petit Marocain qui devait grandir sur la route de son identité. »
©@sinan_lepetit marocain
À 23 ans, alors diplômé du CELSA - Sorbonne en communication, le jeune homme tourne le dos, l’espace d’un an, aux perspectives d’avenir qui s’offraient à lui. Face à ses camarades qui multiplient les candidatures pour décrocher un poste dans l’une des grandes agences de communication, Sinan décide de prendre une année sabbatique au Maroc. « Je vais me perdre pour mieux me retrouver », justifie-t-il auprès de son entourage. Un choix surprenant dans une société où entrer sur le marché du travail apparaît comme la suite logique des études.
Ce désir de rupture, qui l’habite dès la sortie de l’université, Sinan le voit aussi à l’œuvre chez toute une génération qui préfère questionner son héritage plutôt que de simplement le subir, comme l’ont souvent fait leurs parents.
Sinan envisage son voyage au Maroc non comme un retour aux sources, mais comme un mariage, avec toutes les angoisses que suppose une telle union. « Ma démarche, c’était d’aller dans mon pays d’origine pour l’épouser. Mais j’avais extrêmement peur qu’une fois là-bas ce soit le divorce que je visualise », explique-t-il.
Ce que Sinan définit comme le divorce, c’est la conscience de découvrir qu’on ne peut aimer son pays d’origine que de loin, « sans pouvoir y vivre, sans y avoir sa place » au même titre que ces couples mariés qui ne supportent plus de partager la même maison.
Cette possibilité l’effraie tellement qu’il décide de prendre son temps pour rejoindre le Maroc. Pour ce voyage presque initiatique, il veut prendre le temps de véritablement s’approprier le pays. Et pour ça, rien de plus adapté que le train puis le bateau.
Arrivé à Marrakech, il loge chez une tante éloignée. Le jeune parisien découvre ce qu’il nomme avec une grande lucidité, son statut de « blédard ».
Pour Sinan, rien à voir avec la figure des « Tontons du bled » chantée par 113 et Rim’K qui a fait danser plusieurs générations. Pour lui, il s’agit de cette diaspora qui est restée “bloquée dans le passé” et qui projette sur le Maroc une vision cliché et caricaturale du pays, qu’il imagine bloqué dans le temps. À ce sujet, Sinan témoigne notamment qu’il ne savait pas qu’Airbnb existait au Maroc.
Ce que vit difficilement Sinan au début de son voyage, mais aussi dans sa colocation avec sa tante, c’est sa non-maîtrise du darija, l’arabe dialectal parlé au Maroc. C’est précisément cette langue, ou plutôt son absence, qui devient l’élément central de son début de carrière sur les réseaux sociaux.
Dans l’une des vidéos qui suscite le plus de réactions, Sinan raconte qu’il en veut à son père de ne pas lui avoir transmis sa langue. Il se souvient des nombreux commentaires qui lui font comprendre qu’il existe « un point de douleur très fort dans la diaspora ». Dans son histoire, de nombreux enfants d’immigrés se reconnaissent, tandis que des parents découvrent un mal-être que, peut-être, leurs enfants ne leur avaient jamais dit en face, tout comme Sinan, qui explique que ce reproche sur la langue, il ne l’a jamais fait à son père.
Les réseaux sociaux deviennent alors un espace public où la parole circule plus facilement.
©@sinan_lepetit marocain
Parce que les questions d’identité, d’héritage ou de migrations sont souvent résumées à des débats politiques. Pourtant, elles sont aussi faites de parcours intimes.
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Au Maroc, Sinan se découvre sous un nouveau jour, comme un « électron libre », un nouveau-né dépourvu des filtres qui structurent le regard qu’il portait sur sa vie parisienne. Du Maroc, il ne connaît pas encore les discriminations ni les hiérarchies de classe. Une innocence qui lui permet de voir la beauté du pays, des campagnes marocaines, des demeures majestueuses du centre-ville.
©@sinan_lepetit marocain
Il partira une semaine pêcher près d’une grotte avec un oncle qu’il ne connaissait pas jusqu’alors. Deux jours de déconnexion qui se transforment en une semaine sans réseau. De cette expérience, Sinan en garde l’un des souvenirs les plus marquants de son année.
De cet oncle, compagnon de pêche, Sinan retient un exemple, mais aussi une leçon de vie autant qu’un nouveau rapport à la spiritualité. Au Maroc, il découvre une pratique de l’islam bien différente de ce qu’il connaissait jusqu’alors : « Il va prier. Il ne me regarde même pas. Ça ne lui fait rien du tout que je ne prie pas. » Il découvre alors une forme de liberté religieuse.
Ce qui marque le plus Sinan dans son nouvel environnement, c’est une culture de la solidarité, très ancrée dans les mentalités marocaines, notamment à l’égard de ses voisins considérés comme des membres à part entière de la famille. Une solidarité du quotidien qu’il juge disparue à Paris, où l’on referme sa porte dès qu’on entend du bruit dans le couloir, par peur de croiser son voisin.
Aujourd’hui, Sinan se revendique toujours comme « profondément parisien », mais la Ville Lumière est devenue sa « ville de vacances ». Quelque chose a changé dans sa vie: il parle désormais la langue paternelle, il guide sa famille, y compris son père, le « vrai Marocain », lors de leurs séjours au Maroc et a organisé la rencontre entre ses deux grands-mères dans ce qu’il désigne comme ses vacances « les plus précieuses ».
Pour Sinan, sa double identité n’est pas un entre-deux à résoudre, mais un espace dans lequel il a appris à circuler. « Je suis à l’aise à toutes les tables », résume le jeune franco-marocain. Né d’un couple que les deux familles avaient d’abord rejeté : « Moi, ma famille arabe, ils voulaient pas d’une blanche. Ma famille française, ils voulaient pas d’un Arabe », il voit aujourd’hui dans cette histoire familiale moins une contradiction qu’un héritage à faire vivre.
©@sinan_lepetit marocain
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