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La parole énergétique – avec Jean-François Thibault · Apr 19, 2023

La panne, et après?

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Jean-François Thibault · La parole énergétique – avec Jean-François Thibault

Il aura fallu environ une semaine aux équipes d’Hydro-Québec pour venir à bout des pannes majeures d’électricité causées par la tempête de verglas du début de mois d’avril. Le journal Le Devoir rapportait qu’au « plus fort de la crise, plus de 1,1 million des clients [d’Hydro-Québec] étaient privés d’électricité. »

Nos pensées vont spontanément aux restaurateurs et aux traiteurs qui, faute d’un retour rapide de l’alimentation électrique, ont dû jeter des quantités astronomiques de nourritures qu’ils avaient déjà commencé à préparer pour leurs clients rassemblés pour la longue fin de semaine du congé pascal. Le Journal de Montréal rapportait justement l’histoire d’une entrepreneure qui affirmait ceci : « C’est environ 2500 repas qui n’ont pas pu être livrés aujourd’hui, notamment en raison des écoles qui ont dû fermer. En tout, on pense avoir perdu pour 200 000$ avec la panne qui empêche nos frigos et nos congélateurs de fonctionner. On va certainement jeter beaucoup de nourriture si l’électricité ne revient pas ce week-end. » Elle affirmait cela le jeudi 6 avril dernier, le lendemain du début de la panne.

À chaque fois qu’une panne majeure, un verglas ou tout autre événement similaire survient, c’est la même chanson qui s’entonne : « c’est fou comme nous sommes dépendants de l’électricité! C’est quand on en manque qu’on se rend compte du service qu’elle nous rend au quotidien. » Une telle remarque ne nous ferait pas lever les yeux au ciel si, d’une part, elle n’avait pas été répétée ad nauseam à chaque fois qu’un événement similaire se produit et, d’autre part, elle était suivie d’une ferme résolution : de faire ce qu’il faut pour éviter d’être pris au dépourvu si cela se reproduisait.

Au lieu de cela, nous avons l’impression que la population, nos gouvernements et nos médias sont déjà passés à autre chose, une semaine tout au plus après la crise.

Cela nous rappelle un constat de José Ortega y Gasset dans sa Méditation sur la technique. Selon lui, à mesure que les sociétés se développent techniquement, elles gagnent en confort matériel, mais perdent paradoxalement le contact avec la condition de base de l’être humain, soit la misère matérielle, la sobriété énergétique et l’exposition constante aux dangers issus de l’environnement naturel. Cela les amène finalement à courir des risques qu’elles sous-estiment, notamment celui de ne pas reconnaître les fondements métaphysiques et anthropologiques des sociétés d’où a émergé la prospérité dont elles jouissent.

Notre confort et notre prospérité sont à la fois précieux et fragiles. Les Québécois le comprennent-ils? Quelles mesures sont-ils prêts à prendre pour améliorer la résilience de leurs systèmes énergétiques et, par le fait même, de leur société?

Quelques chroniqueurs, dont Marc-André Leclerc, se sont penchés sur la question de la panne pour souligner qu’il faudrait investir davantage dans l’entretien du réseau, enfouir les câbles afin d’éviter que des arbres ne tombent dessus, etc. Ce sont des recommandations fort intéressantes. Or, pourquoi n’ont-elles pas encore été mises en application?

Imaginez un instant un politicien vous promettant d’investir dans l’entretien des réseaux de transport et de distribution d’électricité et, pourquoi pas, des réseaux d’aqueduc, bref dans tout ce que vous ne voyez pas et que vous prenez pour acquis. Imaginez maintenant un autre politicien qui promettrait d’investir dans de nouveaux barrages hydroélectriques, dans des parcs éoliens ou encore dans l’intelligence artificielle. D’après vous, lequel des deux obtiendrait la meilleure couverture médiatique? Celui qui promet des biens visibles qui ne dérangeront pas le quotidien des citoyens, évidemment, car on ne se soucie presque jamais des infrastructures que l’on ne voit pas… sauf pour maudire les cônes orange qui nous barrent le chemin lorsque des chantiers sont déployés pour les entretenir.

La crise que nous venons de traverser mènera-t-elle à des changements de mentalités? Espérons-le, car, dans le cas contraire, il s’agirait d’une occasion perdue de sortir d’une logique révolutionnaire tranquille encore bien ancrée dans l’inconscient collectif québécois qui consiste à s’intéresser d’abord à ce qu’il y a à construire plutôt qu’à ce qu’il y a à entretenir. Pourtant, contrairement aux années 1960, tout n’est plus à faire. Par ailleurs, la Révolution tranquille a enfanté un gouvernement devenu gourmand et qui, de nos jours, freine plus qu'il accélère la transformation de nos systèmes énergétiques. Cela pose un problème criant de gouvernance.

Un gouvernement qui demanderait à Hydro-Québec d’investir des sommes colossales dans ses réseaux de transport et de distribution verrait le dividende issu de la société d’État diminuer substantiellement, et ce, pour plusieurs années à venir, voire l’entièreté de son mandat. Dans le contexte actuel, pensez-vous vraiment qu’un seul gouvernement provincial se priverait de ce revenu? L’autre option serait d’augmenter les tarifs d’électricité. Encore là, le gouvernement n’aime pas faire cela pour financer des projets qu’il ne pourra pas montrer à la population.

Les dirigeants d’Hydro-Québec, quels qu’ils soient, doivent également composer avec cette contrainte. Inutile de leur lancer la pierre.

À ce constat déplaisant s’en ajoute un autre : les pannes et les délestages ne seront pas de plus en plus rares, mais au contraire de plus en plus omniprésents dans le contexte dans lequel nous nous trouvons, car l’électrification rapide de l’économie met une pression de plus en plus grande sur le réseau afin d’équilibrer l’offre et la demande d’électricité. Nous avions abordé cette question dans une précédente chronique.

Les discussions entourant une éventuelle tarification dynamique ainsi que la possibilité pour les familles et les entreprises de produire et/ou stocker au moins en partie l’électricité qu’elles consomment se poursuivront, certes, mais il serait d'autant plus opportun de profiter du contexte de crise que nous venons de traverser pour les accélérer.

Force est d’admettre que si ce genre de systèmes était de commun usage au Québec, la panne majeure aurait causé de bien moindres conséquences. Il en va de notre volonté de changer cette situation. Sinon, nous ne ferons que remettre la résolution d’un problème que nous savons d’ores et déjà nommer. Quelle occasion perdue ce serait!

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Pour aller plus loin dans l’analyse, je vous invite à écouter ma plus récente chronique à l’émission Questions d’actualité animée par Jean-Philippe Trottier sur les ondes de Radio VM :

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Read the original on jfthibault.substack.com

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