Ce matin, je me réveille en même temps que les oiseaux pour vous fredonner deux ou trois choses que j’ai apprises sur le verbe décevoir et son potentiel révolutionnaire.
Tout a commencé par une chute. Je me suis fracturé la cheville le jour de la Pentecôte. On dit que les accidents arrivent bêtement, mais je ne crois pas que ce soit de la bêtise de leur part ni de la nôtre. Il y avait un dénivelé dans le trottoir, j’ai trébuché, j’ai entendu un craquement. C’est bizarre d’entendre son os craquer, le son se propage de l’intérieur. L’amie que j’allais retrouver m’a accompagnée aux urgences et lorsque je suis rentrée chez moi, tout ce qui me paraissait simple quelques heures plus tôt, me déplacer, m’assoir, manger, prendre une douche, dormir, avait cessé de l’être. En même temps, je mesurais ma chance. De ne pas avoir été seule. D’avoir été aussitôt prise en charge à l’hôpital. De savoir que mon compagnon viendrait me chercher. De vivre dans un pays en paix. Je pensais aux femmes et aux enfants des pays en guerre. Je pensais à celles qui se tordent la cheville en fuyant et qui doivent continuer à courir quand il leur est impossible de marcher.
Après la chute vient la douleur. La douleur se comporte comme une colocataire capricieuse. Elle va et vient et prend toute la place quand elle est là. La douleur et moi cohabitons quelques temps dans mon corps, avant qu’elle ne se transforme en cette fatigue déglinguée que connaissent celles et ceux qui ne marchent plus normalement. Chaque pas me coûte. Aller de ma chambre à la cuisine en botte de marche et béquilles m’épuise autant qu’un marathon. Trouver la bonne position pour m’assoir me prend de longues minutes. Alors j’économise mon énergie physique et mentale. Je mets mon téléphone sur mode avion la moitié du temps après que l’algorithme, qui a probablement scanné mes conversations récentes, ait décidé de me présenter chaque fois que j’ouvre Internet des dizaines de modèles d’orthèses pour cheville vendues sur Amazon (et aussi des pieds de table et des réhausseurs de meubles, l’algo ayant visiblement un doute sur la nature exacte de mon problème de pied).
L’autre mesure que je ne tarde pas à prendre est de demander à mes proches de garder leurs interprétations pour eux. Ce que cette chute signifie sur un plan astral, symbolique, métaphysique, philosophique et karmique, je n’ai aucune envie de le savoir, ok ? D’ailleurs qui peut vraiment se vanter de savoir ce genre de choses, n’est-ce pas faire preuve d’un orgueil démesuré, comme si on était capable de comprendre le plan cosmique en général et les trous de trottoir en particulier.
Je n’ai aucune envie de positiver ma blessure ni de me montrer extractiviste, au sens d’extraire du sens d’une douleur qui n’en demande pas tant (du repos, c’est tout ce que mon corps demande, c’est écrit noir sur blanc sur le compte-rendu de l’hôpital). Est-ce que le capitalisme nous façonne à ce point, au point de devoir exhiber sur le champ un bilan positif de tout ce qui nous arrive – surtout si ça fait mal ? Lundi je me pète la cheville dans un trou de trottoir et mardi, je suis censée avoir compris la signification profonde de cette chute et proclamer partout que finalement c’était une chance ? J’exagère mais non, je n’exagère pas, elle est partout cette pression qui voudrait nous transformer en smileys. Je ne crois pas aux smileys. Je crois en l’existence du chaos. Alors lorsqu’un ami d’ami trop bien intentionné me dit d’un air pénétrant, ah c’est la cheville gauche, je prends l’air aussi fermé qu’une herse pour répondre : ça aurait pu être la droite. Lorsqu’une amie d’amie me demande, d’un ton légèrement accusateur, quel sens je donne à cette chute – comme si une loi non dite du capitalisme exigeait que quiconque se blesse produise du sens sur le champ pour rembourser sa dette, comme si j’avais forcément déconné avec le mode d’emploi cosmique, forcément, tu as déconné, dit le regard soupçonneux de l’amie d’amie – je me retiens de lui demander si elle croit sérieusement qu’en pensant positif elle sera épargnée par les billionnaires de la tech et les trous dans le trottoir, et je me remémore ce poème soufi que ma grand-mère me récitait et qui se terminait par ces mots : c’est arrivé parce que c’est arrivé, il n’y a rien d’autre à savoir.
Mais ce n’est pas par sagesse que je me barricade contre les interprétations. C’est par conscience douloureuse de ma vulnérabilité. Je dresse des barricades entre les interprétations et mon corps parce que mes os sont fragiles. Je dresse des barricades parce que la moindre interprétation pourrait me faire ployer sous son poids et tomber à nouveau.
On est d’humeur impersonnelle quand on a mal, comme si la blessure faisait trembler l’ossature et décapsulait le moi.
Alors je dresse des barricades entre les interprétations et mon corps parce qu’une blessure est comme un rêve – nous sommes seules – seules à en connaître le sens profond.
Je ferme mes oreilles aux interprétations parce qu’un corps de femme est toujours interprété, les interprétations pleuvent sur lui depuis l’enfance, comme tu es mignonne, tu as maigri ?, tu as grossi ?, tu as l’air fatiguée, c’est la cheville gauche ?
Mon corps ne supporte plus d’être interprété.
Les semaines passent. Kiné. Lente réacquisition d’une certaine mobilité. Pas d’interprétations mais des révélations qui prennent leur temps, comme la cicatrisation des os et des ligaments.
Première révélation : La blessure remplace un réseau par un autre. Le temps de la guérison, le réseau d’amix se substitue au réseau de muscles et de ligaments endommagés. Mes amix ne me soutiennent pas au sens physique du terme. Mais leurs appels et leurs visites, la présence de mon compagnon, les voix d’amies aimées, me rappellent que j’appartiens à un écosystème d’êtres vulnérables. Je fais partie d’un écosystème amoureux et amical tissé d’habitudes et de conversations. Cet écosystème attend que je me rétablisse car je participe de son équilibre. En attendant, l’équilibre s’est déplacé. Nous avons cessé de nous retrouver à mi-chemin, comme c’est l’usage quand on habite la même ville mais loin les un.es des autres. On se retrouve chez moi. Moi qui suis une sauvage, je n’ai jamais reçu autant de visites. Ainsi guérissent les branches des arbres, par afflux de sève.
Chaque fois qu’il nous conduit à délaisser notre écosystème, amoureux, amical, familial au sens large, le capitalisme nous fait perdre l’équilibre.
Deuxième révélation : Je prends plaisir au ralentissement, mais ce n’est pas le plaisir brutal qu’on voudrait nous vendre, le plaisir du freinage, celui de l’isolement ou de la décompression. Le ralentissement n’est pas le contraire de l’accélération. Le ralentissement est une plénitude. Plénitude de rituels d’abord. Ma vie se peuple de gestes importants. Le tabouret installé sous la douche. La béquille posée pas loin. La botte de marche que je nettoie soigneusement, ainsi que l’embout de la béquille, après avoir fait un tour dehors. La gratitude que j’ai envers cet humble objet, la botte de marche, dont les coussins empli d’air maintiennent mes os en douceur. Le coussin sous le pied pour pouvoir dormir. Je prends plaisir au ralentissement qui dépose sur les objets comme un vernis ou une poussière d’or, leur rendant une dignité ancienne, une beauté que je croyais réservée à l’enfance.
Ce n’est pas seulement notre santé physique et mentale que l’accélération nous vole. Ce sont les rituels et les objets sacrés.
Troisième révélation : Ma propre faculté d’adaptation m’épouvante. Au bout de six semaines, je troque la botte contre une attelle. Je suis étonnée d’avoir supporté la douleur, mais je ne me souviens plus de la douleur elle-même – un matin, elle n’est plus là, comme une coloc partie sans dire au revoir. Je suis étonnée d’avoir appris à nager sans les jambes, à la seule force des bras, après que le kiné m’ait dit que c’était possible. (Je crois au pouvoir thérapeutique de l’eau et de la mer, surtout après avoir lu le dernier roman sublime de Wendy Delorme, Le Parlement de l’eau, dont je vous parlerai bientôt.) Mais l’adaptation dont je ne comprends même pas qu’elle ait été possible, c’est la façon dont mon cerveau figeait mon corps pour que je puisse dormir, le gardant immobile toute la nuit dans des positions bizarres qui étaient les seules supportables à ce moment-là. Je serais incapable de refaire ça même si je le voulais.
Je me suis adaptée à une blessure banale et je pense à celles et ceux qui en ce moment même s’adaptent ou ne s’adaptent pas, à des choses que j’imagine ou n’imagine même pas.
Hypothèse : Tous les corps sont reliés entre eux par d’invisibles ligaments. Ceux qui s’adaptent en ce moment même sont reliés à nous et nous sommes reliés à eux. C’est inimaginable – mais pas plus inimaginable que notre propre faculté d’adaptation. C’est inimaginable – et pourtant nous sommes autres, nous sommes autres que nous-mêmes, nous sommes tous les autres.
Je recommence à marcher presque normalement, bien que je sois encore lente. Contrairement à la douleur, la lenteur est naturelle. Ce n’est pas ralentir qui est difficile, c’est de décevoir ceux qui attendent que vous alliez vite.
Ralentir n’est jamais un acte isolé, ralentir engage tous les écosystèmes – amicaux, amoureux, familiaux, professionnels – auxquels nous sommes relié.es. Ce que m’apprend la lente cicatrisation de mes ligaments, c’est que ralentir ne dépend pas de notre seule volonté. C’est parce que nous envisageons le ralentissement comme une performance individuelle que nous ne ralentissons jamais ou jamais durablement. Nous culpabilisons de ne pas y parvenir comme si ralentir était une forme de prouesse. Mais ralentir est un acte de cicatrisation. Ralentir – et décevoir forcément ceux qui ne supportent pas la lenteur.
On ne parle jamais du droit à décevoir. On devrait. Il est souvent lié à une réalité économique et souvent asymétrique. Les gouvernements le savent, décevoir ceux qu’on veut mater est au cœur de toute démonstration d’autorité – on vous déçoit, on le sait, on n’en a rien à foutre, la force n’est pas de votre côté. Mais si nous reprenons notre liberté de décevoir, si nous la réclamons comme telle, la déception peut aussi être envisagée comme une guérilla. J’aime bien l’envisager comme ça. Comme une série de petits gestes. Un entraînement à ne pas être positive, ne pas être productive, ne pas être rapide. Décevoir avec l’inconfort qui va avec. Ralentir et décevoir pour le plaisir de ces mouvements circulaires, ces liens qui se recréent, cet étirement des possibles. Comme une rééducation douce mais irréversible de nos ligaments révolutionnaires.
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