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Rêves Lucides · Aug 21, 2025

L'interview sur la liberté

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Isabelle Sorente · Rêves Lucides

Je ne suis pas seule à être interviewée, je suis au milieu d’une file d’une centaine de personnes qui ont toutes été convoquées pour répondre à cette question. La journaliste ne veut pas que ma réponse soit trop longue, je ne dispose que d’un nombre de mots limité pour donner mon avis et cette limitation m’angoisse. J’essaye de lui dire que la Liberté avec un grand L se trouve aussi dans les petites choses. Je vois qu’elle ne comprend pas, qu’elle s’impatiente. J’essaie de lui dire que le manque de liberté dans les petites choses nous conditionne à oublier la Liberté avec un grand L, mais je ne parviens pas à lui expliquer ce que je veux dire. La journaliste dit qu’elle n’a rien entendu et que c’est mieux comme ça.

La journaliste s’impatiente (Image du film Lee Miller, capture d’écran site RTS)

Je me réveille terriblement angoissée. Je me demande quels éléments de ma vie réelle m’ont conduite à faire ce rêve. Je me souviens qu’hier, j’ai trié de vieilles photos sur mon smartphone qui est paramétré pour enregistrer toutes les images, absolument toutes, y compris les plus anecdotiques partagées dans des groupes Whatsapp. Je me souviens d’avoir pesté intérieurement contre ces paramétrages conçus exprès pour nous faire acheter de l’espace de stockage supplémentaire, tout en supprimant une à une les images que je n’avais pas envie de garder. J’ai remarqué, depuis plusieurs mois déjà, un changement dans le message qui apparait sur l’écran. Le téléphone ne me propose plus de « supprimer » les images indésirables mais de les « déplacer dans la corbeille ». Je me suis demandé pourquoi cette langue de bois me mettait si mal à l’aise mais je n’ai pas donné suite à cette pensée.

Mon rêve y a donné suite pour moi.

Ce que je voulais expliquer à la journaliste, c’est combien les petites choses, les formules en apparence anodine – comme « déplacer vers la corbeille » – érodent notre faculté de dire non. Comme si le non ferme et définitif disparaissait peu à peu de nos habitudes de langage. Si jamais nous osons y penser, nous sommes aussitôt remis en question : « Êtes-vous bien sûr de vouloir vous désabonner ? » « En êtes-vous vraiment sûr ? » « Vous allez perdre tous vos avantages. » Mais la plupart du temps, le mot non n’est même pas une option. « Voulez-vous recevoir nos mises à jour ? Oui / Peut-être plus tard. » Un grand classique, le Oui / Peut-être plus tard.

« Déplacer vers la corbeille. » Et non pas supprimer. Et non pas dire, non, ces photos, je n’en veux pas, je ne les regarderai jamais, je suis sûre de moi. Ce que je veux, ce que je ne veux pas, tout ça est censé rester flou. Tout ça est censé être réversible. « Peut-être plus tard ».

Mon moi diurne sait bien que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours (comme je déteste cette expression). Il sait que ces messages sont faits pour nous dissuader de rompre une relation commerciale. Il sait que cette tentative d’intimidation « en êtes-vous vraiment sûr ? » est de bonne guerre (économique). Mon moi diurne comprend. Il comprend beaucoup de choses. C’est pour ça qu’il ne va pas au bout de certaines pensées, pour ça qu’il fait taire certaines émotions dissonantes. Parce qu’il comprend – croit-il. Il est intelligent – croit-il. Il comprend la vocation de ce genre de messages. Ce sont des techniques commerciales. Elles sont pénibles mais de bonne guerre (économique). Je comprends. Je comprends donc je suis en sécurité.

Telle est la croyance, la profession de foi de mon moi diurne.

Comprendre, c’est être en sécurité. Comprendre, c’est être protégée. Puisque je comprends, je surmonte. Puisque je comprends, je survis. Puisque je comprends, j’évite le pire. Non ?

Bah non, dit le moi onirique. Comprendre ne suffit pas toujours à éviter le pire. La preuve ? J’aurais pu écrire à une certaine époque un traité entier sur l’addiction tellement je comprenais, oh oui je comprenais, je comprenais tout ce qui se jouait – et pourtant j’en souffrais. J’aurais pu écrire un traité entier sur les relations toxiques, même plusieurs volumes allez, tellement je comprenais, oh oui, je comprenais – et pourtant j’y allais. La compréhension diurne, logique, rationnelle ne suffit pas toujours. Probablement suffit-elle dans quatre-vingts pour cent des cas. Mais lorsque la situation ne ressemble à rien de connu, lorsque nos perceptions sont brouillées, shuntées par des automatismes ou la sidération, c’est la compréhension nocturne, c’est notre moi onirique sur qui nous devons compter.

Ce rêve me met face à une peur que je n’aime pas m’avouer. Peut-être par crainte de passer pour technophobe, ce qui de nos jours revient un peu à se faire excommunier. (Je vous rassure tout de suite, les prodiges émanant du cerveau humain me passionnent. Toutefois, si j’avais vécu, mettons, à l’époque de l’invention du mousquet, avant d’en admirer le long canon à âme lisse, avant de chanter ses performances et sa rapidité, je me serais d’abord inquiétée de savoir qui le tenait en main et s’il était tourné dans ma direction. Ne confondons pas technophobie et sens pratique, merci.) J’ai peur que le mot non s’efface peu à peu de notre dialogue avec les algorithmes. Je suis inquiète pour ma liberté et celle de toutes les personnes qui étaient cette nuit-là convoquées avec moi pour répondre aux questions de cette journaliste qui ne désirait pas entendre nos réponses. Alors que nous prenons collectivement conscience de l’importance du consentement dans nos relations et nos amours, ce même consentement semble étrangement biaisé ou absent de nos relations avec ces entreprises qui définissent pourtant les conditions de notre vie en ligne.

Si, dans la vraie vie, quelqu’un exigeait de nous qu’on lui réponde toujours « oui » ou, à défaut d’un oui enthousiaste, « peut-être plus tard », si dans la vraie vie cette personne insistait pour savoir si nous sommes bien sûr.es de vouloir la quitter, vraiment sûr.es et certain.es, si nous n’allons pas le regretter plus tard, si cette personne enfin nous interdisait de prononcer le mot non dans toutes nos interactions avec elle, nous nous dirions, je ne sais pas, qu’elle pousse le bouchon un peu loin, peut-être ? Qu’il y a là comme une petite part d’ombre ? Que nos intérêts ne sont pas forcément sa priorité ?

Mais bien sûr, ce n’est pas une personne. Ce sont plusieurs personnes qui utilisent une technologie pour maximiser leurs intérêts et qui nous conditionnent pour ne rien leur refuser. Si ce conditionnement à ne jamais dire non – et donc à se préparer à dire oui à tout – se présentait sous une forme libidineuse, on parlerait de grooming. Mais il se présente sous une forme froidement rationnelle, avec des cases sur lesquelles cliquer, alors on se dit que ça n’a rien à voir avec une tentative d’effraction de la volonté. Pourtant c’est un conditionnement.

Alors que faire ? Que faire pour lutter contre ce conditionnement ? – demande mon moi diurne qui a ce besoin compulsif de trouver des solutions. Mon moi diurne a l’esprit pratique, il croit aux relations de cause à effet. (Mon moi nocturne le trouve naïf et croit davantage aux synchronicités.) Les solutions diurnes sont des pratiques quotidiennes : S’entraîner à dire non plusieurs fois par jour. Ecrire ou prononcer le non, plutôt que de répondre par le silence ou des circonvolutions. Utiliser le mot. Entraîner encore et encore le muscle du refus.

Les solutions diurnes ressemblent à des entraînements. Elles ont le mérite de rompre le sentiment d’impuissance.

Mais je ne crois pas qu’elles soient suffisantes pour venir à bout d’un conditionnement permanent. La journaliste représente cette part de nous-mêmes qui sent sa liberté menacée et veut comprendre et qui pourtant n’a ni le temps ni l’envie d’écouter les messages du moi nocturne. Au fond, ce rêve parle du divorce entre notre moi onirique et notre moi diurne. Notre moi onirique perd l’habitude de s’exprimer, notre moi diurne perd l’habitude d’écouter. Mais que se passerait-il s’ils dialoguaient à nouveau ?

Le moi nocturne suggère plus qu’il ne répond. Il raconte des histoires, il ouvre des possibles, il pose des questions. C’est pourquoi ses réponses, en dehors des rêves eux-mêmes, ce sont souvent des chants, ce sont souvent des livres. Peut-être aurais-je dû parler littérature avec la journaliste de mon rêve. Car ce rêve est advenu alors que se trouvaient posés près de mon lit deux livres extraordinaires, tous deux liés à la révolution et à la liberté.

“La question qui se pose à nous, aujourd’hui, c’est de savoir si la littérature a le pouvoir de lutter contre les mégabassines.” Wendy Delorme, Le Parlement de l’Eau.

Le Parlement de l’eau est un roman hors norme, tant par sa construction aux récits enchâssés, que par son propos animiste et révolutionnaire. Wendy Delorme nous emmène dans la tête d’Esprit, une narratrice possédée par des entités aquatiques – Mer, Fleuve, Océan, Marais.. – qui utilisent sa plume et son génie poétique pour raconter l’histoire d’une révolution. Parce que oui, « la révolution, c’est de l’eau ». On retrouve ici l’écriture poétique, les alexandrins, le style envoûtant de l’autrice de Viendra le temps du feu et son amour infini pour les personnages de rebelles. Mais Le Parlement de l’Eau est aussi une déclaration d’amour à la littérature, par sa poésie et sa construction virtuose faite de mises en abyme. Si l’on finit par croire en la réalité de ces entités aquatiques prenant possession d’une écrivaine, c’est que Wendy Delorme nous fait éprouver - et là se trouve l’incroyable ensorcellement - que notre identité est bien plus fluide, ondoyante et semblable à l’eau vive, qu’elle n’est solide ou figée. Sans oublier l’humour, car on rit aussi beaucoup dans Le Parlement de l’Eau : “L’esprit humain qui s’est embarquée dans ce récit et qui accorde « esprit » au féminin parce qu’elle est une femme et qu’on n’est plus au vingtième siècle se dit que, logiquement, l’étape suivante de la narration serait que les entités décident de redevenir maîtresses de leur destinée, se rebellent et prennent le contrôle de l’esprit humain qui les a convoquées. Du coup, elle craint un peu pour sa santé mentale, déjà qu’on vient de la diagnostiquer bipolaire en deux séances de psy et qu’elle est dans une phase hyperactive criante.” Ainsi se laisse-ton emporter tout au long des pages, par une alternance d’humour et de beauté absolue.

L’autre révélation de mon été, c’est Manifeste pour une démocratie déviante, amours queers face au fascisme, un essai signé Constant Spina. Il est lié au précédent, parce que j’en ai découvert un extrait cité par l’un des personnages du Parlement de l’eau – extrait qui m’a aussitôt décidé à lire celui-ci en entier. La puissance de cet essai tient à un équilibre rare entre partage d’expériences spirituelles et vision politique (qui rappelle parfois le journal de Etty Hillesum pour l’honnêteté impitoyable et la volonté de trouver un sens au cœur du chaos). La spiritualité pour Constant Spina est indissociable de l’intime : elle naît de l’expérience même, celle de l’amour, de la rupture ou de la maladie. Et c’est de cette spiritualité incarnée que naît la vision politique: “Demandons-nous alors sincèrement : de quoi nos rêves sont-ils faits ? Au quotidien, songeons-nous le plus souvent à l’aboutissement personnel et à notre propre gloire ou bien rêvons-nous de communautés aimantes, de nature florissante, de paix dans le monde, de silences et d’amours saines ? Songeons-nous, parfois, au rayonnement de nos ami.es, en souhaitant de tout cœur qu’iels réussissent ? Sommes-nous capables de souhaiter le meilleur, y compris aux gens qui n’ont pas de lien affectif avec nous, voire que nous n’apprécions guère ?” Nos rêves comptent, dit Spina. Ne les laissons pas disparaître, ni être accaparés à notre insu.

Et comptons sur le moi nocturne pour nous rappeler le lien entre rêve et liberté.

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Read the original on isabellesorente.substack.com

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