Je connais les canicules depuis toujours. J’ai grandi à Milan, une ville qui devient un mélange de chaleur et d’humidité à l’arrivée de l’été, où le goudron fond sous les pieds, où l’on sort du métro comme on sort de la douche. Enfant, pendant les longs mois d’été, je déménageais chez mes grands-parents dans les Pouilles. Pas la maison de carte postale en pierre, entourée d’oliviers, mais une maison de ville sur trois étages, datant des années 70. On vivait la journée au dernier étage, au niveau de la terrasse brûlée de soleil, et on dormait la nuit juste en dessous, sous cette dalle qui avait emmagasiné toute la chaleur possible.
Mais malgré tout cela, en 2016, quand on a rénové notre appartement sous le soleil provençal, la première décision a été de retirer les splits de climatisation existants. “Vous allez crever de chaud”, nous disait-on. Il faut croire que la mémoire de mes étés italiens c’était gravé à jamais en moi. Je m’étais pourtant jurée de ne jamais vivre dans le noir, comme dans la maison de mes grands-parents. J’ai donc cherché un autre équilibre pour garder les pièces à l’abri du soleil sans renoncer à la lumière : rideaux tirés le jour, fenêtres grandes ouvertes toute la nuit, ventilateurs dans les pièces. Il faut tout de même reconnaître que notre appartement a des avantages de taille, notre jardin rafraîchit naturellement l’espace environnant et le balcon de l’étage au-dessus nous fait de l’ombre aux heures les plus chaudes, si bien que le soleil ne pénètre jamais dans les pièces à cette saison.
Dans ce numéro de La Maison Épurée :
Climatiser à tout prix
Le savoir méditerranéen pour vivre la chaleur
Les alternatives à la clim’
Rénover pour avoir moins chaud
Rafraîchir sans travaux, les bons gestes
Quel ventilateur de plafond choisir
Cette semaine, en publiant mes expériences de vie lors des canicules et mon attachement viscéral au ventilateur plutôt qu’à la climatisation, les réactions ont été partagées. D’un côté les “pro ventilos”, ceux qui, comme moi, ne jurent que par ces pales qui diffusent un air doux et régulier. De l’autre, ceux qui m’ont accusée d’avoir un discours élitiste, un discours qui ne tiendrait pas compte des difficultés des classes modestes, de ces familles qui ne peuvent pas se permettre de vivre dans des appartements isolés, qui souffrent de la chaleur par manque de moyens. Et l’argument de ces derniers rejoignait celui des “pro clim”.
Or la climatisation n’est pas une solution bon marché. Elle coûte cher à l’installation, cher à l’usage, et demande des équipements onéreux. Sur les balcons d’une barre de HLM, vous verrez des antennes de télévision tournées vers les chaînes de pays lointains, mais vous ne verrez pas de blocs de climatisation. La climatisation est par excellence un choix qui demande un investissement, et ce confort coûte très cher. Sa première victime est l’environnement. Car l’air frais que vous obtenez à l’intérieur n’est possible que par l’air chaud relâché à l’extérieur, cet air qui réchauffe davantage nos trottoirs et l’air de nos villes.
Aujourd’hui, on parle de climatisation généralisée, comme si chacun devait s’y résoudre. Mais on oublie l’argument de la puissance énergétique d’un pays. Si chacun installait une unité, parfois plusieurs, ne vivrait-on pas avec des coupures à répétition ? On se retrouverait alors non seulement sans clim, donc dans la chaleur, mais tout bonnement sans électricité.
Chacun fait à la hauteur de ses moyens, à la hauteur de son logement. Mais continuer à diffuser des pratiques qui peuvent remplacer des usages néfastes pour l’environnement ne peut pas être vu comme une forme d’élitisme. C’est une autre vision d’un même problème.
Dans le sud de l’Italie, la canicule, on la connaît depuis toujours. On a appris à vivre avec. Je me souviens des rues désertes à partir de midi, jusqu’à quasiment 17h. Les magasins fermés, personne dans les rues, la controra est encore aujourd’hui ce moment de la journée où tout le monde reste chez soi. Volets clos, fenêtres closes, du linge frais mouillé tendu dans les pièces ou devant les fenêtres. Quand j’étais enfant, les climatiseurs n’existaient pas. On se servait de ventilateurs, on s’aspergeait d’eau, on mangeait des granite, on buvait beaucoup d’eau. La vie reprenait le soir, vers 17h. On sortait, on se promenait, on dînait à la nuit tombée. Le rythme était différent, le même pour tout le monde, ceux qui travaillaient et ceux qui ne travaillaient pas. Les magasins fermaient, les services publics aussi. Quand je suis arrivée en Provence, à l’aube de mes quarante ans, j’ai retrouvé cette même chaleur sèche et brûlante, comme un sèche-cheveux pointé en permanence vers le visage. Et pourtant les rues par ici ne désemplissent pas. Même à quatorze heures, il y a du monde, des gens qui se promènent, des gens attablés à une terrasse de café. On n’apprivoise pas la chaleur, on la défie.
Dans d’autres parties du monde, la canicule n’a rien d’une nouveauté non plus. Avant les climatiseurs, les maisons savaient se défendre seules, et l’architecture faisait le travail à notre place. Les murs épais emmagasinaient la fraîcheur de la nuit en la restituant lentement la journée, ce que l’on nomme aujourd’hui l’inertie thermique. La chaux blanche dont on badigeonnait les façades du sud renvoyait la lumière au lieu de l’absorber, et le blanc des villages des Pouilles ou de la Grèce n’a jamais été qu’un choix esthétique. Les ouvertures étaient petites, percées dans le mur, juste assez pour laisser passer l’air sans le soleil. On ne mettait pas les terrasses au sud, on faisait les plus grandes ouvertures au nord. On construisait autour d’une cour intérieure, d’un puits ou d’une fontaine, parce que l’eau qui s’évapore rafraîchit l’air alentour. On tendait des pergolas et des vignes au-dessus des terrasses pour filtrer la lumière avant qu’elle ne touche les pierres. On plantait des arbres dans les villes et dans les campagnes, pour protéger les routes et les passants du soleil et de la chaleur. Plus à l’est, les tours à vent du monde arabo-persan captaient le moindre souffle pour le faire descendre dans les pièces, souvent au-dessus d’un filet d’eau. C’est ce principe que l’on redécouvre avec le puits provençal, où l’air entrant passe par des tuyaux enterrés sous terre, là où le sol reste frais toute l’année, si bien qu’il arrive déjà tempéré dans la maison, sans une once d’électricité pour le refroidir.
Ces gestes n’ont pas vieilli. Ils demandent seulement qu’on les considèrent de nouveau, au moment où l’on croit n’avoir d’autre choix que la machine. Vivre avec la chaleur fait désormais partie de notre quotidien, et le réchauffement climatique ne va pas améliorer les choses. Nous devons apprendre à l’apprivoiser.
Je me souviens de la canicule de 2003, celle qui a fait près de quinze mille morts en France. J’étais enceinte, on vivait dans un appartement parisien sous les toits. La chaleur ne nous lâchait jamais. Je mouillais le lit chaque soir avant de me coucher. Le matelas était brûlant, l’eau s’évaporait aussitôt, mais ce vaporisateur me donnait le minimum de fraîcheur qu’il fallait pour m’endormir. Je me souviens encore des habits chauds dans le placard, de cette chaleur qui ne nous lâchait à aucun moment de la journée, qui nous faisait vriller. Sous les toits, avec un zinc qui emmagasine la chaleur au-dessus de la tête et une isolation rarement optimale, on ne peut pas faire grand-chose. Mais ailleurs, dans bien des logements, on peut éviter le pire.
Tout n’est pas possible, et tout n’est pas possible pour tout le monde.
Mais beaucoup de choses restent à portée de main. Un ventilateur coûte bien moins qu’une climatisation. Encore faut-il ne pas attendre la canicule pour le chercher, quand les rayons sont vides. On sait désormais ce qui nous attend, chaque été, plusieurs fois par été. Achetez votre ventilateur en solde au mois de janvier, équipez-vous en avance.
La chaleur est une réalité que nous devons accepter.
Rendre nos lieux de vie et de travail confortables est un besoin essentiel.
Mais adopter les bons choix pour y parvenir,
lors d’une rénovation ou dans notre quotidien, reste l’étape fondamentale
pour préserver un bien-être véritablement durable.
Cette année, pour la première fois, on a fait installer un ventilateur au plafond de notre chambre. Un premier pas vers ce confort, un air doux qui circule, une température ambiante qui reste constante, sans une once de chaleur renvoyée à l’extérieur.
Sur pied, à poser ou au plafond le ventilateur a l’avantage de la mobilité ou de l’installation facile. Les prix sont très accessibles et le confort adapté à toutes les tailles de pièces. Mais parfois, selon le stade d’avancement de votre projet, il vaut mieux se poser les bonnes questions en amont.
Le chantier est le bon moment pour les gestes qu’on ne refait pas deux fois. On isole en priorité les murs exposés au sud et à l’ouest, là où le soleil frappe le plus fort, pour un confort réel dès votre installation. On soigne l’orientation et la taille des ouvertures, plus généreuses au nord, moins exposées au sud. On change les fenêtres pour optimiser l’isolation thermique, on isole les combles. On peut envisager un puits provençal si le terrain s’y prête, pour refroidir l’air naturellement sans passer par une climatisation.
Si vous êtes en maison, n’oubliez jamais l’impact des arbres. Nos quartiers pavillonnaires sont aujourd’hui brûlés par le soleil. Les haies de clôture protègent des regards, mais pas de la chaleur. Les façades restent exposées sans répit, sans aucune possibilité de limiter la charge chauffante vers l’intérieur. Plantez des arbres, de ceux qui poussent haut, qui feront de l’ombre à vos façades et à vos fenêtres. Des études le confirment, l’ombrage abaisse la température ressentie de plusieurs degrés, et celle des surfaces exposées, trottoirs ou murs, parfois d’une quinzaine de degrés. Ce qui vaut pour une rue vaut aussi à l’échelle d’une maison.

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