Bonjour la tribu,
J’espère que vous allez bien et que vous avez passé un bel été.
Pour ma part, j’ai passé de longues semaines complètement déconnecté dans les montagnes à profiter de mes proches. Des liens qui m’ont permis de me ressourcer et faire le plein d’énergie !
Et pourtant… au milieu de ce bonheur, une petite voix me rappelait une réalité plus dure avec une once de culpabilité :
« Si pour moi, l’été est synonyme de retrouvailles et de chaleur humaine, pour d’autres, il rime avec solitude et isolement. »
Car oui, de manière un peu paradoxale, l’été avec ses départs en vacances et ses rassemblements sociaux, fait ressentir plus fortement la solitude aux personnes isolées. Cette année encore le hashtag #summerloneliness a été utilisé par des centaines de milliers de personnes sur TikTok pour témoigner de leur solitude. Un phénomène dont souffrent davantage les personnes les plus vulnérables. Rappelons quand même que 2 Français sur 5 ne partent pas en vacances.
C’est dans ce contexte, que j’ai découvert la Fédération française des liens sociaux : un mouvement national de connexions humaines pour réduire l'isolement et promouvoir les liens sociaux.
J’ai pris contact avec Arnaud Goulliart, son cofondateur, pour en apprendre davantage sur ce mouvement. Et dès les premières minutes de notre échange, j’ai eu un véritable coup de foudre intellectuel avec lui (oui oui, ça existe !).
Une démarche ancrée sur le terrain, un appui scientifique rigoureux et surtout une profonde envie de relier les initiatives existantes pour promouvoir les liens sociaux. Bref, j’étais sous le charme.
Je lui ai donc proposé une interview afin qu’il me partage comment nous pouvons toutes et tous participer à créer “une société du lien”.
Une initiative qui s’ancre tout autant à l’échelle politique, collective qu’individuelle.
Je ne vous en dis pas plus et je vous laisse découvrir notre entretien.
Bonne lecture !
H : Bonjour Arnaud, j’espère que tu vas bien.
Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Bonjour Hugo ! Alors, en quelques mots : je suis infirmier de formation, devenu consultant et co-fondateur en 2024 de la Fédération française pour les liens sociaux. J’ai dirigé plusieurs structures dans la santé publique, souvent avec l’envie de faire bouger les lignes.
Très tôt, j’ai compris que la santé n’était pas qu’une affaire de corps ou de cerveau : elle dépend aussi des relations qu’on entretient.
Je me souviens d’une patiente âgée qui me disait en consultation : “Ma maladie, ça va. Ce qui me ronge, c’est que plus personne ne vient me voir.”
Cette phrase m’a marqué. Depuis, je me bats pour faire reconnaître le lien social comme un déterminant majeur de santé et de cohésion de notre société.
H : Tu as évoqué la Fédération française pour les liens sociaux, est-ce que tu pourrais m’en dire un peu plus sur cette initiative ?
La Fédération française pour les liens sociaux est une jeune association née de la rencontre de personnes convaincues qu’il fallait sortir la question du lien social de la marginalité.
Dès le départ, nous avons voulu donner une visibilité à l’ampleur du phénomène de solitude et à ses impacts en matière de santé, de cohésion sociale et de démocratie, tout en portant une vision politique : considérer le lien social comme une infrastructure vitale, au même titre que l’eau ou l’énergie.
Nous nous sommes également appuyés sur la richesse des travaux scientifiques internationaux qui démontrent l’importance du lien social. Très vite, nous avons choisi une approche fondée sur les données probantes, en dialogue avec nos homologues à l’étranger. Cette dimension internationale nous permet de comparer, d’apprendre et de transposer en France des initiatives qui fonctionnent ailleurs.
Notre objectif est clair : fédérer les forces vives, outiller avec des pratiques qui marchent et plaider pour que le lien social devienne une priorité nationale.
H : C’est passionnant et très inspirant ! Je sais qu’au sein de la Fédération française pour les liens sociaux vous plaidez pour une société du lien. Concrètement à quoi ressemblerait cette société du lien ? Et surtout, pourquoi en avons-nous besoin ?
Une société du lien, c’est une société qui place les relations humaines au cœur de son fonctionnement. Elle crée les conditions pour que chacun puisse tisser et renforcer ses liens avec ses proches, ses voisins, ses collègues, sa communauté.
Aujourd’hui, nous faisons face à un délitement des liens et à une solitude accrue, en particulier chez les jeunes et les personnes fragiles. Suivant les études, entre 15% à 20% des Français se déclarent seuls la plupart du temps. Cela correspond à plus de 10 millions de Français !
Les conséquences sont lourdes : augmentation de la mortalité de plus de 25%, dégradation de la santé physique et mentale mais aussi fragilisation de la démocratie.
Parallèlement, 77 % des Français pensent aujourd’hui qu’il faut se méfier des autres. Un bond de 15 points en six ans !
H : En effet, c’est toujours frappant de constater à quel point nous nous replions sur nous-mêmes alors même que notre lien aux autres est un besoin vital.
Mais alors, si demain le gouvernement avait la (très bonne) idée de créer un ministère du lien social - comme au Japon par exemple - et qu’il décidait de te nommer à sa tête. Que ferais-tu ?
Je lancerais un plan national du lien social articulé autour de quatre axes :
Faire du lien un soin à part entière en intégrant le lien social dans les parcours de santé. Je pense notamment à des actions comme la prescription sociale mise en place en Angleterre qui oriente les patients vers des activités communautaires (clubs, associations, bénévolat…) afin d’améliorer leur bien-être et de réduire l’isolement. Ou de manière plus globale, à la formation des soignants à la santé sociale.
Faire de l’espace public un levier de rencontre en repensant les lieux de vie avec des dispositifs urbains comme les Bancs de l’amitié et des formats comme The Dinner pour provoquer la rencontre.
Apprendre à créer du lien dès le plus jeune âge en formant des jeunes comme “agents du lien” dans leur quartier ou encore en apportant un soutien individualisé et collectif pour les jeunes confrontés à l’isolement.
Réhumaniser les environnements professionnels en agissant en entreprise avec le mentorat entre pairs ou encore la promotion du design relationnel des espaces qui fait de chaque lieu un levier pour favoriser certains types de relations (coopération, convivialité, intimité, mixité sociale).
H : J’adore ce programme et je souhaite de tout cœur qu’il se déploie à l’échelle nationale.
Mais la bonne nouvelle, c’est que nous n’avons pas besoin d’attendre l’État pour recréer du lien dans notre société. Selon toi, quelles petites actions simples pouvons-nous déjà poser pour renforcer les liens autour de nous ?
On sait aujourd’hui que certaines pratiques renforcent les liens : appartenir à une communauté d’identité partagée, vivre chaque semaine des interactions où l’on se sent écouté et soutenu, fréquenter un lieu hors domicile et travail propice aux rencontres, participer à une activité collective, s’engager dans l’entraide.
Ajoutées à des micro-gestes réguliers, elles tissent un réseau protecteur.
Mais ce tissu dépend aussi de l’environnement : un quartier qui favorise la rencontre, une organisation qui valorise la convivialité…
Et parfois, améliorer sa santé sociale peut nécessiter un changement de lieu de vie, d'école ou d’environnement de travail.
C’est à la fois individuel, collectif et politique.
H : Mais quand j’entends que 77 % des Français pensent aujourd’hui qu’il faut se méfier des autres, comment on donne envie aux personnes de créer du lien ?
Comment ça s’est passé pour toi ? Y a-t-il un moment déclencheur dans ta vie où tu as pris conscience de l’importance des liens ?
Plutôt qu’un moment précis, c’est une accumulation de scènes, personnelles et professionnelles.
Comme soignant, j’ai vu des centaines de personnes souffrir moins de leur pathologie que de leur solitude, et je n’avais ni la formation ni les outils pour y répondre.
Comme personne en situation de handicap, j’ai aussi vécu l’impact de l’absence de soutien… et parfois la force salvatrice de quelques liens authentiques. Je me souviens d’un entretien d’embauche où, avant même qu’on parle de mes compétences, on m’a demandé si je pourrais “tenir physiquement”. Dans ce moment-là, c’est une amie qui m’a aidé à garder confiance. Voilà ce que peut changer un lien authentique.
Ces expériences, croisées avec mes rencontres de chercheurs et d’entrepreneurs sociaux, m’ont convaincu qu’on ne peut pas améliorer la santé et le bien-être sans prendre au sérieux la dimension relationnelle.
H : Pour finir, si tu avais un message à transmettre à celles et ceux qui se sentent seuls ou déconnectés aujourd’hui, ce serait quoi ?
Dans plusieurs traditions orientales, la solitude n’est pas seulement un manque, mais c'est aussi un espace, un espace où l’on peut percevoir ce qui, dans le vacarme du monde, reste d’ordinaire inaudible. Elle peut être inconfortable, parfois douloureuse, mais elle peut aussi devenir un terrain où se réapprend la connexion : d’abord avec soi, puis avec les autres. C’est souvent ainsi que le fil du lien recommence à se tisser.
Le lien n’est pas toujours une conquête volontaire : parfois il surgit comme un éclair, parfois il se tisse lentement, dans la simple présence attentive au monde. Même lorsque l’on se croit coupé, on demeure inclus dans une trame plus vaste, dans un environnement qui recèle toujours des sources possibles de liens.
Alors à celles et ceux qui se sentent seuls, j’aimerais dire : commencez petit et expérimentez. Un geste, une rencontre, une présence. Les liens se tissent fil après fil, et ce fil peut devenir une corde solide qui nous relie au monde
H : Merci Arnaud pour cette riche discussion.
Merci Hugo.
Cet échange avec Arnaud, m’a montré une nouvelle fois le besoin prégnant de liens que nous avons au sein de notre société. On en parle peu et pourtant, c’est un véritable enjeu de santé publique qui a un impact immense sur notre santé.
Concrètement, je retiens de notre discussion que :
Nous devons percevoir le lien social comme une infrastructure vitale. Comme l’eau et l’énergie doivent être disponibles pour toutes et tous. Comment pouvons-nous rendre les liens accessibles à chacun et chacune d’entre nous ?
La solitude peut être le point de départ d’une reconnexion aux autres. Comme le dit si bien Arnaud : “C’est dans la solitude que le fil du lien commence à se retisser”. Alors comment pouvons-nous accompagner ces espaces de solitude pour les rendre fertiles aux relations ?
Le lien a une dimension à la fois individuelle, collective et politique. C’est en agissant à ces trois échelles que nous pourrons bâtir une société du lien. Agir en tant qu’individus pour créer des liens sociaux dans son entourage. Agir en tant qu’organisations pour favoriser les relations saines au sein du collectif. Agir en tant que nation pour déployer et soutenir les initiatives locales.
Si vous souhaitez, vous aussi, contribuer à bâtir une société du lien, je ne peux que vous inviter à suivre les travaux de la Fédération française des liens sociaux.
Ils organisent d’ailleurs Les rencontres du lien le 8 octobre prochain à Lyon. Le programme s’annonce passionnant avec des scientifiques et des experts terrains de grande qualité. Personnellement j’y serai, alors n’hésitez pas à me dire en retour de ce mail si vous y passez.
Et pour celles et ceux qui ne peuvent pas venir mais qui souhaitent prolonger la discussion, nous organisons un webinaire le mercredi 21 octobre à 18h en compagnie de la docteure en sociologie, Mélissa Moriceau pour explorer ensemble les liens entre solitude choisie et quête de collectif. L’inscription est gratuite mais obligatoire.
Je vous remercie de m’avoir lu jusqu’ici.
Si vous souhaitez continuer à explorer l’art de Faire Tribu, vous pouvez :
Organiser un feu de camp dans votre organisation (attention, il ne reste plus que quelques disponibilités jusqu’à la fin de l’année).
Découvrir mon livre Faire Tribu. (Merci pour vos nombreux retours cet été, ils me touchent profondément et je prends le temps d’y répondre progressivement).
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Je vous souhaite une très belle journée !
Prenez soin de vous. 🫶
Hugo

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