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Faits dits verts et engagés · Oct 17, 2025

Confidences : je pensais manquer de légitimité

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Natasha Tourabi · Faits dits verts et engagés

J’ai longtemps pensé manquer de légitimité pour publier mes recettes indiennes sur mon blog. Alors je vous laisse imaginer le temps qu’il m’a fallu pour envisager d’en faire un livre1

Née en France de parents indien·nes, j’ai grandi entre deux cultures, avec la sensation de n’être ni assez française, ni assez indienne pour appartenir pleinement à l’une ou l’autre de ces nations, ni m’approprier librement certains codes, coutumes et éléments culturels.

N’ayant pas mis les pieds en Inde avant mes 18 ans et n’y ayant jamais passé plus de 6 mois d’affilée, j’ai longtemps pensé manquer d’expérience et de connaissances pour présenter en toute légitimité des aspects de ma culture indienne. Pourtant, depuis ma plus tendre enfance, j’ai habité des lieux embaumés par l’encens, été bercée en Gujarati, nourrie de dahls, de shaaks et de biryanis, habillée de panjabis et de saaris, maquillée de khôl et de henné et imprégnée, au plus profond de mon être, des saveurs, des senteurs, des mélodies, des histoires, des symboles, des traditions et des coutumes de la culture indienne et Gujarati de ma famille. Malgré tout ce que j’ignore encore de mes racines, il est indéniable que cette culture m’habite et a façonné une partie de mon identité.

Lorsque j’ai découvert la blogosphère culinaire végane au début des années 2010, et surtout par la suite, j’ai été surprise d’y trouver des recettes « indiennes » de plus en plus nombreuses (notamment beaucoup de dahls et de « currys »2), proposées par des créateurices sans lien particulier avec l’Inde. Au début, en tant que personne racisée ayant été habituée à voir des éléments de ma culture dénigrée, je me suis sentie honorée que des personnes blanches mettent nos cuisines minorisées en avant… Je les ai même admirées pour avoir la confiance et les connaissances qui, selon moi, me faisaient défaut pour pouvoir partager des recettes de ma propre culture ! Avec le recul, je sais aujourd’hui combien j’avais internalisé certaines croyances et structures de domination…

Mais au fil du temps, un malaise s’est installé : plus je regardais ces contenus de près, plus je constatais l’ignorance de ces créateurices quant aux cuisines indiennes, leur diversité et leurs techniques. À travers leurs recettes, la plupart véhiculent des idées fausses, déforment et uniformisent nos cuisines tout en renforçant les stéréotypes d’une culture minorisée qui n’est pas la leur et avec laquelle iels ont rarement été en contact direct et de manière suffisamment intime et prolongée pour s’en imprégner. Et qu’en est-il de leurs sources d’inspirations, jamais citées ? Car je doute que leur recette de naans leur ai été transmise par leur grand-mère…

Face à ces innombrables cas d’appropriation culturelle3, mon sentiment d’illégitimité s’est peu à peu effacé. L’ignorance et la confiance mal placée de ces créateurices m’a permis de prendre conscience de la valeur de mon savoir et m’a donné l’impulsion nécessaire pour oser le partager, non pas pour l’exhiber mais pour tenter de déconstruire nombre d’idées reçues sur les cuisines indiennes. Au-delà de cette prise de conscience, j’ai surtout compris qu’il se jouait en moi quelque chose de plus profond : ma réticence à publier des recettes indiennes ne venait pas seulement d’un sentiment d’illégitimité, mais également de ma peur de ne pas savoir faire honneur à cette cuisine qui m’a nourrie depuis ma plus tendre enfance et aux femmes qui me l’ont transmise. Ce savoir si précieusement transmis de génération en génération et préservé malgré les frontières traversées et le dénigrement de nos cultures minorisées.

Comme je l’ai écrit dans l’introduction de mon livre Cuisine indienne vegan, « La cuisine est pour moi le lien le plus fort et le plus précieux avec ma culture indienne. C’est à table, autour d’un chai accompagné de pakoras de légumes à l’heure du goûter, d’un biryani pour les grandes occasions ou d’un verre de lait chaud au safran et à la cardamome en période hivernale que l’on m’a transmis non seulement les saveurs du Gujarat, mais également les rituels, symboles et connaissances de notre culture. ». Derrière chacune de mes recettes, il y a bien plus que des couleurs, des saveurs et des textures – il s’agit pour moi de trésors à la fois culturels et personnels marqués par l’Histoire, ancrés dans mon histoire familiale et identitaire, imprégnés de souvenirs et vecteurs d’émotions.

Ainsi, Cuisine indienne vegan n’est pas un simple livre de recettes végétales. C’est d’abord un symbole de résistance en tant que fille de migrant·es qui s’autorise enfin à s’approprier pleinement sa culture indienne et à la célébrer. C’est aussi un symbole de résistance contre celleux qui s’approprient nos cultures minorisées, déforment nos cuisines et invisibilisent nos savoirs et notre travail. Même si en tant que personne racisée j’ai fini par comprendre que je n’aurai jamais la même reconnaissance4 ni le même capital symbolique que d’autres chef·fes et créateurices culinaires, je me suis enfin autorisée à prendre ma place et à savourer le plaisir de partager5 – avec un sentiment de légitimité nouveau – mes recettes indiennes. Des recettes pour éveiller les sens et les consciences…

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J’en profite pour remercier les personnes qui soutiennent ouvertement et généreusement mon travail depuis des années ou depuis peu. Vos partages sur les réseaux, vos commentaires encourageants, vos avis élogieux sur mes recettes et publications ainsi que vos dons via Tipeee me sont toujours aussi précieux !

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En plus des recettes partagées sur mon blog et dans mon livre Cuisine indienne vegan, je partage mon savoir au cours d’ateliers culinaires chez The Vegan Foodie Project à Strasbourg.

Read the original on echosverts.substack.com

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