Ce matin-là, sans passeport ni valise, une ambassadrice est entrée dans mon cabinet.
Elle entre comme tant d’autres.
Ni extravagante, ni invisible. Une femme de la fin de la quarantaine. Le genre de visage qui ne cherche ni à séduire ni à disparaître.
Pendant que je promène ma sonde, elle déroule son inventaire.
Des douleurs partout. Depuis toujours, ou presque. Spasmophilie. Fibromyalgie. Et, la nuit, des jambes qui ont décidé de vivre leur propre existence pendant que le reste du corps rêve d’une trêve.
Je lui demande alors si tout cela complique son travail.
- Je ne travaille pas.
Puis, sans que je n’aie rien demandé, son regard s’illumine.
Comme on ouvre un album de famille.
- Je n’ai jamais travaillé Mon père n’a jamais travaillé. Ma mère n’a jamais travaillé. Mes deux frères n’ont jamais travaillé. Et ma sœur n’a jamais travaillé.
Ce n’était ni une confidence. Ni un regret.
C’était un arbre généalogique.
Un blason.
Une tradition familiale soigneusement transmise avec un soin presque héréditaire comme d’autres lèguent une recette de confiture ou une montre à gousset.
Je suis restée quelques secondes suspendue entre deux mondes.
Le mien, où l’on demande souvent : « Vous faites quoi dans la vie ? »
Et le sien, où la vie semblait précisément commencer là où le travail s’arrêtait.
À cet instant, j’ai eu l’impression qu’une faille discrète venait de s’ouvrir dans la salle de consultation.
J’ai soudain eu la curieuse impression d’être assise en face d’une exploratrice venue d’une planète dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
Elle n’était plus une patiente.
Elle était l’ambassadrice d’un monde parallèle.
Un monde où l’on ne demande jamais aux enfants ce qu’ils feront plus tard, puisque le « plus tard » ressemble déjà à aujourd’hui.
Un monde où le travail n’est ni une ambition, ni une nécessité, ni même un sujet de conversation. Juste un mot aperçu de très loin, comme une constellation dont on connaît le nom sans jamais l’avoir contemplée.
Elle ne semblait ni révoltée, ni résignée.
Simplement… chez elle.
Je l’écoutais comme on écoute un voyageur raconter un pays dont aucune carte ne mentionne l’existence.
Et moi, derrière mon échographe, je me sentais soudain anthropologue en mission intergalactique, découvrant une civilisation dont les codes m’échappaient totalement.
Il n’y avait ni provocation, ni revendication. Seulement une évidence si paisible qu’elle faisait vaciller, sans même les bousculer, quelques-unes de mes certitudes.
Et je me suis demandé, l’espace d’un instant, qui de nous deux était réellement l’étrangère.
Peut-être est-ce cela, la vraie richesse des consultations : croire que l’on reçoit des patientes… et découvrir, parfois, qu’on embarque pour un voyage dont on ignorait jusqu’à l’existence.
Morale :
Les plus grands voyages ne demandent ni passeport ni valise. Ils commencent parfois de l’autre côté d’un bureau de consultation.
Les frontières les plus déroutantes ne séparent pas les pays. Elles séparent parfois deux façons d’habiter le monde..
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