Le mois dernier, je me suis bookmarké un petit article que j’ai trouvé ma foi assez cocasse : aux USA, même les étudiants en cinéma n’arrivent plus à regarder un film jusqu’au bout.
Et a priori, on parle pas ici d’un obscur film de 7 heures projeté dans une cave berlinoise avec des sous-titres en serbo-croate, nan : un film, tout simplement.
Et les enseignants de raconter qu’ils voient leurs étudiants décrocher, consulter leur téléphone pendant les projections ou, tout simplement, ne pas mater (ou terminer) les films demandés pour leur cursus.
Le plus tentant serait évidemment de se servir de cette enquête de The Atlantic pour lancer la sempiternelle oraison funèbre sur "les jeunes", ces créatures boutonneuses incapables de patience, de profondeur, de verticalité, de silence, bref de tout ce qui permet à leurs aînés de se sentir supérieurs quand ils les reçoivent parfois en entretien.
Ce serait pratique, simple, presque réconfortant. Et donc, comme d’hab’, à côté de la plaque.
Ce qui se joue ici dépasse très largement le cinoche. Le problème n’est pas qu’un film serait devenu trop long par essence, ni que la jeunesse contemporaine serait soudain frappée d’une infirmité spirituelle inconnue des générations précédentes.
Le vrai hic, c’est que nous avons installé nos usages culturels tradi dans un environnement où l’interruption est devenue la forme dominante de l’expérience médiatique.
On ne regarde plus “un” contenu : on le regarde au milieu d’autres contenus, au milieu d’autres sollicitations, au milieu d’un design général des plateformes qui récompense moins l’attention soutenue que la disponibilité immédiate (et fragmentaire).
Gloria Mark, qui travaille depuis des années sur les mécanismes d’attention et de bascule entre tâches, montre à quel point nos interactions numériques sont devenues courtes, discontinues et traversées par le passage incessant d’une activité à l’autre.
La fameuse moyenne autour de 47 secondes avant de changer de fenêtre, d’onglet ou d’application n’est pas juste un chiffre spectaculaire bon à faire frémir dans les conférences de thésards en pull-over ; c’est le résumé clinique d’une époque qui a transformé la dispersion en condition normale de l’esprit.
Donc non, nous n’assistons pas seulement à une crise morale de l’attention : nous assistons à une reconfiguration industrielle de l’attention.
C’est là qu’il faut éviter un autre contresens un chouille paresseux : celui qui consisterait à dire que le temps long aurait disparu. Ce n’est pas vrai, les gens continuent de regarder énormément de vidéo.
Le rapport Media Nations 2025 d’Ofcom montre même qu’au Royaume-Uni, le visionnage vidéo à domicile reste massif, avec une moyenne quotidienne élevée, et qu’une large part de cette consommation se fait encore sur téléviseur. Donc le long format n’a pas été flingué façon Ceausescu par TikTok, contrairement à ce que certains prophètes de la décadence aiment raconter entre deux posts catastrophistes sur LinkedIn.
Ce qui a changé, c’est surtout que le temps long est devenu une décision coûteuse. Il faut désormais vouloir regarder un film, vouloir lire un long article, vouloir écouter un podcast dense.
Bref, faire un effort en somme.
L’industrie elle-même crée et s’adapte à cette situation. Lorsque Matt Damon raconte que Netflix pousserait certains créateurs à répéter plusieurs fois l’intrigue pour des spectateurs multitâches, il décrit surtout une transformation profonde du pacte narratif.
L’oeuvre ne suppose plus votre présence continue. Elle suppose votre intermittence.
On est donc entrés dans une drôle d’époque où les contenus ne sont plus simplement conçus pour être compris, mais pour être survivables à l’inattention.
On n’a jamais autant consommé de contenus, et peut-être jamais été aussi peu capables de leur accorder une présence pleine. La saturation est telle que l'acte même de réception devient instable.
Le Reuters Institute Digital News Report 2025 montre d’ailleurs que, pour l’information aussi, la consommation bascule vers des logiques plus sociales, plus vidéo, plus fragmentées, plus dépendantes des plateformes et des personnalités qui servent d’interfaces.
Là encore, il ne s’agit pas d’une disparition d’un intérêt pour l’information mais d’une transformation de sa médiation : on ne cherche plus seulement un contenu, on rencontre un flux, un visage, un format, une reprise, une capsule, un extrait, un commentaire du commentaire.
Le contenu devient moins un objet qu’un moment de circulation (et c’est bizarrement raccord avec la doctrine que je m’efforce de distiller chez Content Machine).
Et c’est peut-être ça, au fond, le vrai sujet de notre époque : nous ne cessons pas de consommer, bien au contraire, nous consommons sans cesse.
Mais nous consommons de plus en plus de contenus sans leur laisser le temps de devenir des expériences. Nous les traversons, nous les picorons, nous les testons, nous les laissons jouer pendant que notre esprit bourlingue déjà ailleurs.
Peut-être que l'enjeu central n'est plus seulement de produire des contenus (encore moins d'en produire toujours plus), mais de comprendre dans quel état perceptif ils arrivent jusqu'à nous.
On pensait vivre dans une économie du contenu ; nous vivons surtout dans une économie de l'interruption où même un film doit désormais quémander votre présence.
📰 Google ne se contente plus de classer les contenus, il commence à les réécrire. The Verge a repéré un test fort intéressant dans lequel Google remplace des titres originaux d'articles par des versions générées par IA dans ses résultats de recherche, parfois en déformant le sens du papier. On est même pas juste sur un sujet SEO, c'est un sujet de souveraineté éditoriale : qui nomme encore un contenu quand l'interface qui le rend visible s'autorise à le reformuler ?
🏷️ Nous entrons dans un monde où il faudra peut-être sous-titrer le réel. Le gouvernement britannique a annoncé vouloir explorer un étiquetage des contenus générés par IA dans le cadre de réformes plus larges sur le copyright. J’sais pas vous, mais quand on doit multiplier les labels pour dire ce qui a été produit par une machine, on avoue surtout que la frontière entre production humaine et production artificielle est devenue trop poreuse pour rester implicite.
🔎 L'IA fabrique un anti-eldorado de visibilité. Digiday expliquait récemment que, côté éditeurs, la présence dans les réponses IA et le trafic réel ne s'alignent pas forcément. En d’autres termes, la visibilité devient de plus en plus décorrélée de la circulation effective de valeur. Apparaître dans un résumé ou être “vu” dans une couche IA de l'interface, ça flatte peut-être l’ego, mais on nage en pleine vanity metric.
🤖 L'AGI est arrivée, annonce l'homme qui vend les pelles. Dans le podcast de Lex Fridman, Jensen Huang explique au calme que nous aurions déjà atteint l'AGI. Rien de suspect, évidemment : le patron de Nvidia, dont toute la fortune repose sur l'idée que l'IA est le nouvel horizon de l'humanité, nous annonce précisément que cet horizon est déjà là, comme de par hasard dites donc, qu’est-ce que ça tombe bien.
“Petite” étude qui revient sur un symposium du Reuters Institute consacré à l'IA et au futur de l'information, et qui a le mérite rare de quitter le théâtre grandiloquents des promesses foireuses pour regarder les frictions réelles : attribution fragile, trafic qui ne suit pas (comme on vient de le voir dans la Brève), dépendance aux interfaces, montée de la recirculation interne comme levier plus stratégique que la simple espérance de visibilité externe…
Bref, dans l'écosystème actuel, il ne s’agit pas seulement de produire des contenus, mais de savoir dans quelles conditions ils restent encore atteignables, activables et habitables.
Au-delà du côté journalistique, ça nous rappelle surtout qu’il faut penser le contenu non comme un stock, mais comme de la valeur en circulation.
Vous pouvez m’aider à le savoir en likant l’édition (ou pas) ci-dessous, voire en laissant un commentaire salé comme la Mer Morte.
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