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C'est vrai ça ? · May 13, 2026

Pourquoi l’extrême droite domine-t-elle aujourd’hui l’écosystème (dés)informationnel ?

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Degun · C'est vrai ça ?

La semaine dernière, notre newsletter était consacrée à une idée inconfortable : la désinformation fonctionne moins par la force de ses contenus que par sa capacité à exploiter nos biais cognitifs et nos émotions. Nous y montrions que ces mécanismes, naturels et universels, orientent notre perception — souvent à notre insu — et limitent l’efficacité de l’esprit critique. Reste à comprendre comment ces leviers sont concrètement utilisés. Car aujourd’hui, la désinformation est souvent pensée comme une stratégie.

© ricardo Cristian, Pexels

Voici comment fabriquer une opération de désinformation « typique » :

  • Partir d’une donnée réelle – un fait avéré, une statistique exacte, une déclaration authentique… – et ajouter une fausse info, une interprétation fallacieuse ou une lecture biaisée destinée à déclencher une émotion forte (colère, indignation, peur…). La base de réel rend tout le reste plausible : c’est l’ancrage.

  • Amplifier ensuite la diffusion de votre message par répétition et démultiplication des canaux, afin de favoriser son partage massif.

  • Grâce à des « fermes » à compte, renforcer l’indignation en soutenant tous les camps de manière artificielle, pour créer l’illusion d’un débat polarisé là où il n’y avait à la base qu’un fait divers ou une donnée décontextualisée.

  • Enfin, laisser opérer le favoritisme de groupe : chaque camp lit l’événement dans son cadre, et la conversation devient impossible.

Bilan : à aucun moment il n’a été nécessaire de mentir frontalement. Il a suffi de fournir le carburant et de laisser brûler.

C’est comme ça que fonctionnent les opérations contemporaines de désinformations analysées par VIGINUM, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères de l’État français (Storm-1516, par exemple). Ces campagnes ne cherchent pas à convaincre. Elles cherchent à polariser, épuiser, désorienter.

L’objectif n’est pas que vous croyiez X plutôt qu’Y. L’objectif est que vous ne croyiez plus rien, ou que vous croyiez si fort à votre camp que tout dialogue devient impossible. C’est moins glorieux que la propagande à l’ancienne - on ne fabrique plus une vérité alternative cohérente, c’est trop coûteux ; on fabrique du chaos, ce qui ne coûte presque rien.

Tous ces mécanismes de manipulation n’appartiennent pas à un camp en particulier et ne sont pas connotés dans leur fonctionnement. La question est donc empirique : qui exploite ces mécanismes, aujourd’hui, le plus efficacement ? La réponse est inconfortable, mais elle est documentée.

Il y a aujourd’hui une asymétrie structurelle dans l’écosystème informationnel. D’un côté, le centre et la gauche restent majoritairement arrimés à des institutions journalistiques qui, malgré tous leurs défauts, fonctionnent encore avec des normes de vérification et où une fausse information est généralement éteinte avant de prospérer. De l’autre, l’extrême droite s’est constituée en un réseau médiatique propre, déconnecté de ces normes, où au contraire une information mensongère peut se retrouver amplifiée, améliorée dans sa dimension manipulatrice et injectée dans le débat comme n’importe quelle actualité.

Les chercheurs qui étudient ces écosystèmes parlent de boucle de rétroaction propagandiste : un système où les fausses informations ne sont pas des accidents, mais le combustible de la cohésion politique du groupe.

À cela s’ajoute, depuis 2022, un changement majeur d’infrastructure. Le réseaux social X, principale plateforme de débat politique mondial, est devenue la propriété d’un milliardaire qui en a fait ouvertement un outil partisan.

Plusieurs études indépendantes ont mis en évidence sur ce réseau l’existence d’une amplification algorithmique des comptes conservateurs et d’extrême droite, la suppression de l’étiquetage des médias d’État, le démantèlement des équipes de modération ainsi que le retour de comptes auparavant exclus pour incitation à la haine.

Une étude expérimentale a par exemple montré que quelques semaines d’exposition au flux algorithmique de X déplacent le curseur des opinions vers la droite de l’échiquier politique, sans effet symétrique à gauche. En d’autres termes, la principale agora numérique anglophone fonctionne désormais comme un amplificateur partisan, et ses effets sur l’opinion des utilisateurs sont mesurables.

En France, le mécanisme prend une forme différente, mais converge dans les effets. Le groupe Bolloré, à travers Vivendi puis le rachat de Lagardère en 2023, a constitué en moins de dix ans un pôle médiatique aligné sur sa vision politique du monde - Canal+, CNews, C8 (jusqu’à son retrait de fréquence par l’Arcom), Europe 1, Paris Match, le Journal du Dimanche, Prisma Media et Hachette. CNews est devenue, depuis 2024, la première chaîne d’information du pays, devant BFMTV et LCI. Les rédactions ont été remodelées avec méthode : départ de la quasi-totalité de la rédaction d’Europe 1, grève historique au JDD lors de la nomination du rédacteur en chef venu de Valeurs Actuelles, ligne éditoriale homogénéisée d’un titre à l’autre.

À cette emprise médiatique s’ajoute, depuis 2023-2024, une stratégie de financement politique de plus longue portée. Le projet Périclès, porté par le milliardaire exilé fiscal Pierre-Édouard Stérin, prévoyait 150 millions d’euros sur dix ans pour financer des médias en ligne (Neo, Le Crayon (sortie du capital en 2025), Frontières), des « baromètres » sur l’islam, l’immigration et l’extrême gauche destinés à être relayés massivement, des écoles de cadres politiques, et le soutien direct au Rassemblement national avec l’objectif explicite de gagner « 300 villes » aux municipales de 2026 (ce qui a un peu échoué).

Le document interne, révélé par L’Humanité en juillet 2024, est sans ambiguïté : il s’agit d’organiser la « victoire idéologique, électorale et politique » d’une alliance entre extrême droite et droite conservatrice.

La méthode est industrielle : produire des thèmes d’actualité pour imposer un narratif, réaliser des enquêtes biaisées, les diffuser à grande échelle, normaliser ces points de vue pour élargir la fenêtre d’Overton.

Stérin et Bolloré ne se confondent pas, mais leurs réseaux se croisent. Ils financent par exemple tous les deux l’Institut libre de journalisme (ILDJ), qui forme une partie des futurs journalistes de la droite radicale.

L’aboutissement le plus visible de cette stratégie est en cours sous nos yeux : la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public », a donné lieu à un rapport, rédigé par le député Charles Alloncle, allié du Rassemblement national qui a été adopté le 27 avril 2026. Celui-ci préconise, entre autres mesures, de couper environ un quart du budget de France Télévisions et Radio France et de supprimer plusieurs chaînes.

Le procédé suit une mécanique reconnaissable : campagne de plusieurs années par les médias Bolloré et le RN dénonçant la « partialité » du service public ; affaire montée en boucle (l’affaire Cohen-Legrand à l’été 2025) ; commission parlementaire dont le rapporteur est ouvertement favorable à la privatisation ; auditions orientées ; rapport préfabriqué dont les angles d’attaque, comme l’a documenté la Société civile des auteurs multimédia (SCAM) dans son rapport de contre-enquête, sont mot pour mot ceux utilisés aux États-Unis pour démanteler les médias publics américains PBS et NPR depuis 2025. France Télévisions et Radio France ont, dans le même temps, été contraintes de saisir l’Arcom et d’assigner CNews, Europe 1 et le JDD pour dénigrement, dans une procédure inédite.

Le Sénat lui-même a qualifié l’opération de « désarmement informationnel » à un moment où la France est, selon les rapports européens, le deuxième pays le plus ciblé du continent par les ingérences étrangères.

Et c’est précisément le point, car à ce travail de sape de la politique interne de notre pays s’ajoute la convergence narrative entre les opérations d’ingérence russes et les écosystèmes d’extrême droite européens et américains. Les rapports des services européens et français (VIGINUM, EEAS, EU DisinfoLab) pointent une chose simple : les thèmes poussés par les opérations étrangères (affaiblissement du soutien à l’Ukraine, hostilité aux institutions européennes, panique migratoire, défiance vaccinale, dénonciation des « élites mondialistes »…) sont exactement les mêmes que ceux portés par les forces politiques d’extrême droite locales, et exactement les mêmes que ceux promus par les médias Bolloré et les baromètres Stérin. Les acteurs d’influences externes n’ont même plus besoin de fabriquer un récit ; il leur suffit d’amplifier celui que la machine domestique produit déjà.

Le bilan électoral des deux dernières années est cohérent avec ce paysage : Trump réélu, l’AfD doublant son score en Allemagne, le RN en tête des européennes en France, Meloni stable en Italie, Wilders au pouvoir aux Pays-Bas, FPÖ en tête en Autriche, présidentielle roumaine annulée pour cause de manipulation.

On ne peut bien-sûr pas tout expliquer par la désinformation ; les conditions sociales, économiques et institutionnelles pèsent lourdement, et beaucoup d’électeurs d’extrême droite ne sont pas idiots, mais simplement en colère.

Mais nier que l’écosystème informationnel asymétriquement favorable à l’extrême droite contribue à la droitisation extrême de l’opinion serait, en 2026, une posture intenable.

C’est ici qu’il faut parler d’une posture qu’on retrouve beaucoup dans la lutte contre la désinformation : la fausse symétrie, le « les deux camps font pareil », le « il y a aussi des fake news à gauche » ; le « ne soyons pas militants ». Cette posture se présente comme celle de la neutralité. Ce n’est pas le cas. Elle est le résultat d’une confusion entre neutralité et objectivité, et c’est une confusion qui ne tient plus à l’heure des campagnes de désinformation massive et des enjeux géopolitiques aujourd’hui.

Personne n’est neutre. Prétendre l’être est déjà une forme de manipulation, celle qui consiste à se donner une autorité de surplomb tout en cachant ses prémisses. Un analyste doit être objectif, ce qui veut dire tout autre chose : il regarde les faits, il les pèse, il accepte ce que les données disent même si ça le dérange, et il a le courage de nommer ce qu’il voit. Si les faits sont asymétriques, l’analyse l’est aussi.

La désinformation est moins chère à produire que la vérité, plus rapide à diffuser, plus excitante à consommer. À ces avantages structurels s’ajoute aujourd’hui un avantage politique : un réseau d’amplification massivement orienté à droite, sans équivalent à gauche.

Le reconnaître, ce n’est pas militer. C’est faire son travail de citoyen.

Il n’y a pas de méthode qui vous immunise contre votre propre cerveau. Mais il y a une discipline, qui s’apprend et s’entretient : introduire un délai entre le stimulus et la réaction.

Quand un contenu vous fait sursauter, vous indigne, vous met en colère ou vous fait peur, c’est précisément le moment où il faut faire une pause. Pas pour vous calmer artificiellement, mais pour reconnaître que votre capacité de jugement vient de baisser de plusieurs crans, et qu’il serait imprudent de prendre une décision tant qu’elle n’est pas revenue à son niveau normal. Concrètement, ça ressemble à un panneau mental « STOP ». « Ce truc me fait quelque chose. Je ne décide rien tout de suite. » C’est très simple à dire, très difficile à pratiquer, parce que tout, dans les interfaces qui nous entourent, est conçu pour pousser à réagir vite.

Le deuxième réflexe est contre-intuitif : se méfier surtout de ce qui nous arrange. Notre instinct nous pousse à scruter ce qui nous dérange et à gober ce qui nous conforte. C’est l’inverse qu’il faudrait faire. Une information qui contredit nos opinions, on la traite déjà avec scepticisme, le biais de confirmation s’en charge tout seul. Une information qui les confirme, en revanche, glisse sans contrôle. C’est exactement la prise qu’exploitent les opérateurs de désinformation : ils ne cherchent pas à vous faire avaler ce qui vous choque, ils vous donnent ce que vous voulez qualifier de vrai.

Le troisième est plus ingrat, mais décisif : remonter à la source. Pas le journaliste qui en parle, pas l’influenceur qui partage : la source primaire.

  • La photo : qui l’a prise, où, quand ?

  • La citation : qui en est vraiment l’auteur ? Dans quel contexte précis elle a été rédigée ?

  • L’étude : qui sont les chercheurs, dans quelle revue a-t-elle été publiée ?

Cette discipline est lente, et la plupart des gens ne la font jamais. C’est précisément pourquoi elle vous donne une longueur d’avance.

Le dernier est peut-être le plus difficile : accepter de ne pas savoir. Notre culture valorise l’avis tranché. Sur les réseaux comme dans la conversation, dire « je ne sais pas » est perçu comme faible, voire suspect. C’est exactement l’inverse qui est vrai. Sur la plupart des sujets complexes, la position réellement rigoureuse, c’est l’attente. C’est dire : « je n’ai pas assez d’éléments pour conclure ». Et accepter de tenir cette position, parfois pendant des semaines, contre la pression de ses pairs et la pression interne du besoin de conclure.

La désinformation gagne, en ce moment, parce que les producteurs des campagnes de désinformation ont compris ce que nous avons mis trop longtemps à admettre :

  • la cible n’est pas la raison, c’est l’émotion ;

  • la cible n’est pas l’individu, c’est le groupe ;

  • la cible n’est pas la conviction, c’est la fatigue.

Et elle gagne particulièrement bien d’un côté précis du spectre politique, qui dispose à la fois des leviers émotionnels qui collent aux gradients de viralité, d’un écosystème médiatique propre, d’un milliardaire propriétaire d’une plateforme majeure, et d’alliés étatiques étrangers heureux de pousser ses récits.

Cela ne veut pas dire que cette guerre est perdue. Cela veut dire qu’elle se gagne, à l’heure où vous lisez ces lignes, du côté qui a le mieux compris, ou le plus cyniquement instrumentalisé, les vulnérabilités du cerveau humain.

Le travail de la lutte contre la désinformation consiste précisément à ne pas faire semblant de ne pas le voir.

Ce travail long et fastidieux ne peut pas gagner contre la mode des punchlines et des arguments chocs.

C’est ingrat, lent.

Ça ne fait pas de bons tweets.

Fiche mémo à télécharger

Sur les biais cognitifs et le raisonnement

Sur la diffusion et l’émotion

Sur la guerre informationnelle et l’asymétrie politique

Rapports institutionnels

Sur le dégoût et la déshumanisation

Read the original on cestvraica.substack.com

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