Un golden retriever allongé sur des gravats. Les pattes équipées de petites bottines grises. Les yeux fermés.
La légende est la suivante : des heures de fouille dans la poussière et le béton instable, trois personnes retrouvées vivantes, un chien qui se repose là même où il vient de sauver des vies.
Le post récolte 4 000 likes 😱. Les commentaires s’enchaînent : « héros silencieux », « le courage n’a pas besoin de mots »...
Une personne doute : elle nous tague. Et nous nous lançons sur l’analyse de cette publication :
🤖 L’image est générée par intelligence artificielle.
❌ L’histoire des trois personnes sauvées ? Inventée.
❌ Le chien ? Inexistant.
❌ Même le prénom « K9 » cité dans certaines versions n’est pas un prénom : c’est l’abréviation policière américaine pour toute unité canine.
Notre fact-check est supprimé par l’auteur du post (nous lui avions, selon lui, manqué de respect en commentant). Nous repostons, comme nous le faisons à chaque fois que nos commentaires sont supprimés. Et là, on nous écrit en commentaire :
« C’est vrai ça ?, parfois, il est préférable de laisser passer. Le post de Jean-Baptiste T. n’est pas toxique. »
🤯 Passée la stupéfaction, on s’est dit que cela ferait un beau sujet d’article !
TL;DR : Si vous avez la flemme de tout lire, voici un résumé de notre article (que vous pouvez télécharger) 👇
Nous avons fouillé la littérature scientifique pour répondre à cette question. Et honnêtement, la réponse est plus tranchée qu’on ne l’aurait cru.
La recherche académique ne nie pas l’existence du mensonge dit prosocial (ou altruiste), celui formulé avec l’intention de bénéficier à autrui. Bella DePaulo, psychologue à l’Université de Californie, a constitué dès 1996 un corpus de référence : elle a demandé à des participants de tenir un journal quotidien de leurs mensonges (Journal of Personality and Social Psychology, 1996). Les gens mentent en moyenne une à deux fois par jour. Et même les mensonges altruistes, ceux destinés à épargner une peine, rendaient les interactions sociales moins intimes et moins agréables que les échanges honnêtes.
« D’accord, mais ce post LinkedIn, ce n’est pas vraiment un mensonge « à quelqu’un ». C’est une histoire postée sur Internet. »
C’est précisément là que Timothy Levine et Emma Schweitzer entrent en scène. Ils ont étudié le mensonge prosocial en contexte organisationnel (Organizational Behavior and Human Decision Processes, 2015) et leur résultat est contre-intuitif : le mensonge bienveillant augmente la confiance affective (la perception que l’autre veut votre bien), mais il diminue simultanément la confiance factuelle (la disposition à croire que l’autre dit la vérité). Ces deux dimensions évoluent en sens inverse.
En clair : quelqu’un qui vous ment « pour votre bien » sera perçu comme bienveillant mais non fiable.
Sur les réseaux sociaux, la presse, la santé, la politique, c’est la confiance factuelle qui importe. Et c’est elle que le mensonge bienveillant détruit.
Collin Martel, Gordon Pennycook et David Rand ont soumis 4 293 participants à des fausses nouvelles dans cinq études expérimentales distinctes (Cognitive Research: Principles and Implications, 2020).
Leur conclusion est nette : les participants qui répondaient émotionnellement aux contenus (qu’il s’agisse d’émotions positives ou négatives) croyaient les fausses nouvelles presque deux fois plus que ceux qui activaient leur pensée analytique.
Un post sur un chien de sauvetage héroïque provoque de l’admiration et de l’attendrissement. Ce sont exactement les conditions cognitives les plus favorables à l’acceptation d’une information fausse sans vérification.
Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral ont analysé 126 000 histoires vraies et fausses diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017 (Science, 2018). Les fausses nouvelles se propageaient 70 % plus vite que les vraies, atteignaient entre 1 000 et 100 000 personnes, contre rarement plus de 1 000 pour les informations exactes.
Et le facteur explicatif principal n’était pas les bots : c’était la réaction émotionnelle des utilisateurs humains. Les fausses histoires déclenchent plus d’émotion. L’émotion génère le partage. Le partage amplifie le faux.
Un faux contenu « inspirant » n’est pas un cas anodin. C’est un vecteur de désinformation particulièrement efficace, précisément parce qu’il provoque de l’émotion.
Pennycook, Cannon et Rand ont documenté l’effet de vérité illusoire (Journal of Experimental Psychology: General, 2018) : une seule exposition préalable à une affirmation fausse augmente sa crédibilité perçue lors d’une exposition ultérieure, même si le contenu est manifestement implausible. Une méta-analyse publiée en 2026 dans Nature Communications, portant sur 182 études et 31 184 participants, confirme cet effet.
Voir passer une fausse histoire, c’est déjà la rendre un peu plus facile à croire la prochaine fois.
L’effet d’influence continue (Continued Influence Effect, CIE) s’y ajoute. Synthétisé par Ullrich Ecker et Stephan Lewandowsky dans Nature Reviews Psychology (2022), il établit que la désinformation continue d’influencer les jugements même après correction claire et crédible. La rétractation réduit l’effet, elle ne l’efface pas.
« Bon, mais si quelqu’un fait remarquer que l’image est fausse, les gens vont bien finir par l’oublier. »
Justement pas.
L’effet dormeur (Sleeper Effect), formalisé par la méta-analyse de Kumkale et Albarracín (Psychological Bulletin, 2004) et confirmé en contexte de réseaux sociaux par Ruggieri et Boca (Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking, 2023), montre le mécanisme inverse : les gens oublient la source d’une information avant d’oublier son contenu. Après quelques semaines, ils se souviennent de l’histoire du chien de sauvetage héroïque mais ont oublié qu’elle était fausse. L’émotion ressentie, elle, persiste.
Et Chan et Albarracín publient en 2023 un résultat qui contredit directement l’argument « c’est positif donc moins grave » : la désinformation positive est plus difficile à corriger que la désinformation négative. Plus le faux contenu génère d’émotion agréable, plus la correction rencontre de résistance psychologique.
Kate Ognyanova, David Lazer et leurs collègues ont suivi 3 000 participants pendant un mois (Harvard Kennedy School Misinformation Review, 2020). Ils ont mesuré combien de désinformation chaque participant avait vue, puis ils ont regardé si ça corrélait avec leur niveau de confiance envers les médias.
Résultat : plus quelqu’un avait été exposé à de la désinformation sur une période donnée, plus sa confiance dans les médias avait baissé.
Sacha Altay, Benjamin Lyons et leurs co-auteurs ont démontré expérimentalement en 2024 (Mass Communication & Society) que l’exposition à des taux croissants de fausses nouvelles rendait les participants plus susceptibles de qualifier de fausses des informations vraies. Le faux contenu ne rend pas les gens crédules : il les rend cyniques envers tout. Y compris les vraies histoires de chiens de sauvetage.
Si ce post sur le chien de sauvetage est fact-checké, la défiance ne s’arrête pas à cette image. Elle se transfère à la prochaine histoire de sauvetage, vraie, celle-là.
Les données institutionnelles confirment cette effet. Le Reuters Institute Digital News Report 2025 (48 pays, 100 000 répondants) enregistre une confiance dans l’information stagnant à 40 % au niveau mondial depuis trois ans. En 2025, ce sont aussi 40 % des sondés qui déclarent éviter délibérément les actualités (par lassitude ?), contre 29 % en 2017.
Le Baromètre Edelman 2025 (33 000 répondants, 28 pays) révèle que 68 % des sondés pensent que les dirigeants d’entreprise (et 69% pour les politiques) les trompent délibérément, et que la confiance (42%) envers les réseaux sociaux atteint un minimum historique.
Mark Satta a formalisé sous le nom d’épuisement épistémique (Hypatia, 2024) la fatigue cognitive générée par les efforts permanents pour démêler le vrai du faux. Cet épuisement produit trois réponses documentées : le désengagement (renoncer à chercher la vérité), le scepticisme généralisé, et la conformité passive.
Chaque fausse histoire, même attendrissante, contribue à épuiser un peu plus la capacité collective à s’informer.
Lewandowsky, Ecker et Cook ont analysé comment la désinformation peut avoir un impact négatif sur la société au-delà de la simple cognition individuelle (Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 2017). Ils observent notamment que le problème ne se limite pas aux fausses informations elles-mêmes. Il vient aussi de ceux qui les défendent. Dire “c’est pas grave, c’est une belle histoire” envoie un signal à l’entourage : vérifier avant de partager n’est pas vraiment nécessaire. Et quand ce signal se répand, la vigilance collective baisse.
Du côté du lecteur, Connor Desai, Pilditch et Madsen ont modélisé le mécanisme (Cognition, 2020) : une fois qu’un auteur vous a fourni une information fausse, vous avez parfaitement raison de lui faire un peu moins confiance, même s’il se corrige ensuite. C’est du bon sens. Votre cerveau retient que cet auteur s’est déjà trompé, et il ajuste en conséquence. La correction ne remet pas les compteurs à zéro.
Timothy Levine, dans sa Théorie du défaut de vérité (Journal of Language and Social Psychology, 2014), explique pourquoi le cerveau humain accepte passivement les informations entrantes comme vraies par défaut : c’est ce qui rend la coopération sociale possible. Mais il ne distingue pas l’intention bienveillante de l’intention malveillante.
Serota, Levine et Boster ont par ailleurs établi (Human Communication Research, 2010) que 60 % des personnes ne mentent pas du tout dans une journée donnée, et que presque la moitié de tous les mensonges sont produits par seulement 5 % des individus.
ndlr : On ne connait pas le pourcentage exact sur Linkedin, mais cette stat’ semble se confirmer. Il y a quelques spécialistes sur ce réseau qui diffusent presque quotidiennement la plupart des histoires inspirantes et des fausses informations...
La recherche ne dit pas que tous les mensonges ont les mêmes effets. Un mensonge bienveillant dans une conversation privée produit des effets différents d’une campagne de désinformation industrielle. La distinction entre désinformation (mensonge délibéré), mésinformation (erreur non intentionnelle) et malinformation (vérité utilisée pour nuire) garde toute sa pertinence.
Ce que la recherche démontre, c’est que l’argument « c’est positif, donc inoffensif » est factuellement faux. Un faux contenu émotionnel déclenche plus de partages, résiste davantage à la correction, et dégrade autant la confiance médiatique qu’un faux contenu négatif.
Le chien de sauvetage n’a jamais existé. Mais la méfiance envers les vraies histoires de sauvetage qui viendra après, elle, sera bien réelle.
Nous avions écrit en 2023 dans l’article Fact-checker n’est pas jouer : « chaque fausse histoire, chaque post inspirant basé sur une fausse citation, aussi insignifiant qu’il puisse paraître, fait le lit d’une désinformation plus profonde et plus grave. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une affaire de clics, mais un délitement du tissu social, qui se voit rongé par la méfiance et le mépris. »
Nous le maintenons.

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