Au pied du podium (et du sapin)
Cette semaine, c’était la grande semaine des classements de fin d’année sur le site de BoDoï. Des top 10 comics, mangas ou BD jeunesse, et bien sûr les très attendus top BD ados/adultes. Tout est là.
Mais il y a aussi les albums qui n’apparaissent dans aucune sélection, même si entre tous les rédacteurs, les propositions sont riches et variées. Alors on a eu envie, juste pour vous, fidèles (ou nouveaux) abonnés à notre newsletter, de vous donner une petite liste complémentaire d’albums qui valent le coup, mais qui n’ont pas pu rentrer dans l’ascenseur. Sans classement, sans catégorie. Juste des bonnes lectures : notre top 10 des repêchés.
Le Dieu Fauve, par Fabien Vehlmann et Roger (Dargaud)
La Tempête, par David Wautier (Le Diplodocus)
Croissant amoureux, par Yasutoshi Kurokami (The Hoochie Coochie)
La Cuisine des Ogres, par Fabien Vehlmann et J.B. Andreae (Rue de Sèvres)
Chapatanka, par B-gnet (Fluide glacial)
Le Grand Large, par Jean Crémers (Glénat)
Ether, par Étienne Chaize (Éd. 2024)
Contes de la mansarde, par Elizabeth Holleville et Iris Pouy (L’Employé du moi)
Carcajou, par Djilian Deroche (Sarbacane)
Aux abois, par Michael Furler (Atrabile)
En trois mots
Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Benjamin Roure.
PÉPITE. On avait un peu loupé, en fin d’année dernière, la sortie de Bianca et la forêt des parents égarés, première bande dessinée de Marie Boisson. Le Salon du livre et de la presse jeunesse ne l’a pas loupé lui, et son jury lui a décerné sa Pépite d’or lors de sa 40e édition, le prix des prix toutes catégories confondues ! C’est seulement la 2e bande dessinée à décrocher ce prix depuis sa création en 2016 (pour Dans la forêt sombre et mystérieuse, de Winshluss). Et c’est amplement mérité.
QUÊTE. On y suit Bianca, collégienne un peu perdue et élevée par sa tante, qui aimerait tant savoir ce qui est arrivé à ses parents. Un peu comme Alice suivant son lapin blanc, Bianca fonce tête baissée. Elle part sur les routes direction la forêt des parents égarés, arpente des lieux saugrenus tels le Bureau des problèmes à résoudre, rencontre des personnages délirants. Et grandit, forcément.
ONIRIQUE. Entre toutes ces scènes oniriques et surréalistes, Marie Boisson distille des petits messages de vie et de douceur, pour parler de l’absence, du deuil, de l’amitié, de l’empathie, des espoirs qui font vivre. Son trait faussement naïf et ses couleurs volontairement surannées composent une ambiance étrange, tandis que ses dialogues ciselés et poétiques apportent de la profondeur à son histoire. Une belle découverte.
Bianca et la forêt des parents égarés. Par Marie Boisson. Misma, 192 p., 24 €.
Une autrice, une planche
Commenter une planche, c’est commencer à entrer dans une œuvre.
Lucie Bryon nous avait bluffés avec Voleuse. Elle est revenue cette année avec un surprenant Happy Endings, plein de fraîcheur (et présent dans nos top de 2024). Elle prend le temps d’en commenter une double planche pour BoDoï.
Propos recueillis par Rémi I.
“L’idée était de représenter la naissance du sentiment amoureux sans être long et répétitif, en montrant le temps qui passe sans recourir aux classiques (l’horloge, le calendrier…). J’ai été obligée de mettre en place des astuces graphiques pour que tout fonctionne.
Tout d’abord, j’ai installé le plan du cimetière qui est gribouillé de vert chaque jour dès le début de l’histoire, afin qu’il serve de marqueur visuel au temps qui passe. Ainsi, sur cette double page et les suivantes, le plan sert de toile de fond et se remplit peu à peu de vert, changeant la temporalité sans avoir recours à d’autres indications. D’autres mécanismes sont plus formels : changer les vêtements, les lieux. Enfin, il faut choisir des moments clés, intéressants, touchants, et les mettre en page sans perdre en lisibilité.
L’histoire en elle-même est inspirée de l’écriture des Demoiselles de Rochefort. Les personnages vivent et parlent d’amour avec grande joie, et je voulais essayer d’avoir cette même sincérité de ton dans les dialogues et situations. Pour le visuel, c’est comme à mon habitude, un mélange de beaucoup d’influences, BD, comics et manga. Ici, je pense par exemple à Chris Ware et ses narrations éclatées autour d’un plan, ou Mari Okazaki et ses végétaux qui envahissent les pages.”
Happy Endings. Par Lucie Bryon. Sarbacane, 168 p., 24 €.
Une histoire, et au lit !
Focus sur une publication destinées aux enfants.
Par Benjamin Roure.
La série Bergères Guerrières est terminée, mais une petite dernière vient agrandir la famille : Les Novices, un album illustré à destination des tout jeunes lecteurs. Bonne nouvelle, il ne s’agit pas là d’un bête produit dérivé, mais bien d’un livre qui donne de l’ampleur à l’univers (même si on n’est pas obligé d’avoir lu la BD avant). L’histoire se déroule avant celle du premier tome, et l’on découvre l’origine du village, en même temps qu’on suit les Molly et Liam dans une courte aventure effrayante, dans le même ton que la saga BD. C’est aussi un plaisir pour les yeux : dans de grandes illustrations, Amélie Fléchais laisse s’épanouir ses pinceaux et ses aquarelles, avec des teintes vives qui offrent une belle légèreté à l’ensemble.
À noter que l’univers des Bergères Guerrières, avec notamment le projet de série animée, est exposé au Lieu Unique à Nantes, dans le cadre du festival ExtrAnimation, entre le 7 et le 15 décembre.
Bergères Guerrières - Les Novices. Par Jonathan Garnier et Amélie Fléchais. Glénat, 56 p., 14,90 €.
Non merci
Un album qu’on aurait mieux fait de ne pas lire.
La Vérité sur l’affaire Vivès, de Bastien Vivès. Charlotte édition, 160 p., 13,90 €.
Par Benjamin Roure.
Ce n’est pas dans mon habitude de tirer sur l’ambulance, mais quand c’est l’ambulance pilotée par un aveugle qui te fonce dessus, il faut faire quelque chose. Bastien Vivès, par certains de ses ouvrages au contenu problématique (misogynie criante, scènes de sexe avec des mineurs…), ses déclarations outrancières et ses posts sur les réseaux, a été au centre d’un tourbillon de polémiques, visé par des accusations tantôt justifiées tantôt exagérées, et une vindicte populaire exacerbée. Ça s’était un peu tassé, on espérait que l’auteur revienne enfin avec un bon projet BD. Mais il a préféré remettre une pièce.
En promettant dès le titre “la vérité” sur son propre cas, Bastien Vivès annonce la couleur, évidemment avec second degré. D’ailleurs, il reprend le principe graphique et narratif de ce qu’il faisait sous forme de blog (histoires publiées ensuite dans plusieurs volumes de la collection Shampooing), avec une mise en scène minimaliste efficace, faisant la part belle aux dialogues et à l’absurde. Pourquoi pas, même si s’appuyer sur une vieille mécanique jouant sur un humour borderline semblait tout de même une curieuse idée…
Hélas, le résultat dépasse de loin les craintes initiales. S’il on sourit une ou deux fois, par quelques situations loufoques bien amenées (Bastien Vivès sait faire des BD, on ne peut pas le nier), on ne peut croire à la vraie-fausse autodérision que l’auteur sous-entend. Car sous couvert de blagues, il brocarde une soi-disant bien-pensance, un prétendu wokisme aliénant, des institutions (police, justice) bas du front, une presse décérébrée… Entre humour rance, dérive droitière et doigt d’honneur provocateur à tous ses détracteurs (le retour totalement gratuit d’une blonde à gros seins avec une vanne sur les vaches, c’est au-delà du désespérant), la vérité sur l’affaire Vivès est peut-être celle-là : c’est encore pire qu’avant.
Conseil d’ami
Le coup de cœur d’une autrice ou d’un auteur de bande dessinée pour un album.
Alix Garin, autrice du plébiscité Impénétrable, vous conseille Au-dedans, de Will McPhail (404 éditions).
“Au-dedans m’a cueillie comme ça n’était pas arrivé depuis longtemps. C’est un album que la libraire de Vignettes à Paris m’a recommandé, et je me suis laissée convaincre, alors qu’a priori je ne pense pas que je l’aurais acheté si je m’étais contentée de le feuilleter. Mais c’est bien là toute sa force: ça ne se “feuillète” pas, Au-dedans, ça se lit. C’est un album qui met la forme au service du fond, avec une sobriété qui laisse éclater la maestria graphique uniquement quand le récit le requiert, et nous emporte à sa guise.
Le héros souffre de la solitude intime que nos sociétés contemporaines nous poussent à compenser par la consommation, sans pouvoir le nommer vraiment. Jusqu’au jour où un étrange phénomène le surprend : une conversation qui se révèle sincère et profonde, et qui lui ouvre brièvement la porte de qui les autres sont “au-dedans”, et de qui il est lui-même.
Avec un délicieux humour anglais qui m’a fait rire à voix haute, le récit se mue progressivement en une quête de sincérité qui résonne en chacun de nous, et l’on ferme le livre avec l’envie de vivre vraiment. La magie de l’art, tout simplement.”
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