Quel serait, pour vous, un bon candidat pour un Fauve à Angoulême ? C’est la question que j’ai posée aux rédacteurs de BoDoï. Ils n’ont pas forcément choisi les albums qui avaient le plus de chance de décrocher un trophée (la preuve, personne n’a hurlé Deux femmes nues de Luz, dont je vous parlais dans une précédente lettre), mais bien les titres qui les font vibrer. Un bon choix, de toute façon.
Et quand vous aurez tout lu, pour retrouver un autre pronostic (un poil différent) du palmarès de cette 52e édition du Festival international de la bande dessinée, allez jeter un oeil sur le mien, sur le site de BoDoï. Bonne lecture.
Benjamin Roure, rédacteur en chef de BoDoï.
Fauve d’or : Impénétrable
Par Rémi I.
Les librairies croulent sous les (auto)biographies mettant en scène la maladie, l’intime, ou les deux. Difficile dans ce contexte de se faire une place dans le cœur des lecteurs. Pourtant, certaines BD sortent du lot, tant elles embrassent leur sujet avec une sincérité totale, une limpidité exemplaire, une profondeur de propos, une narration émouvante… et une approche si personnelle qu’elle en devient paradoxalement universelle.
C’est le cas d’Impénétrable, le nouvel ouvrage d’Alix Garin, qui parle de désir, de sexualité, de consentement, de sensations, d’amour, entre autres. L’autrice, déjà remarquée pour son touchant Ne m’oublie pas, livre un témoignage bouleversant dans lequel elle se met à nu, interpelle et saura à coup sûr questionner tout un chacun dans sa propre intimité.
Impénétrable. Par Alix Garin. Le Lombard, 304 p., 29,90 €.
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Fauve Prix Spécial du jury : En territoire ennemi
Par Frédéric Hojlo.
Voici un ouvrage qui a bien des atouts pour se voir primer : un sujet fort, à la fois intime, social et politique, un dessin lisible et dynamique apte à transmettre aussi bien la drôlerie que l’horreur d’une situation, une maison d’édition alternative déjà bien connue… Il a même sa part de mystère, son autrice, Carole Lobel, ayant choisi l’anonymat pour des raisons fort compréhensibles et que nous respecterons. Mais rien de tout cela n’est « fabriqué ».
En territoire ennemi raconte le parcours banal et glaçant d’une jeune adulte aux prises avec la domination masculine. Une domination insidieuse mais d’un poids écrasant et d’une violence effrayante, d’autant qu’elle a le visage de son premier amour. Si la relation débute comme une échappatoire pour la jeune femme, issue d’une famille conservatrice, elle vire rapidement au cauchemar. Son compagnon se révèle manipulateur, misogyne, égoïste, avant de devenir masculiniste et presque sans limite. L’intime rejoint le politique, au point d’en être indissociable, la psychologie et l’idéologie fusionnant pour le pire.
En territoire ennemi se lit comme un thriller, émeut comme une biographie et donne à réfléchir comme un essai. Le trait dur du stylo bille – noir, rouge, vert – se fait vif ou tendre selon les moments. Le ton est libre, direct et emprunt de sincérité. De quoi séduire un jury.
En territoire ennemi, Par Carole Lobel, L’Association, 224 p., 26 €.
Fauve Révélation : Ballades
Par Benjamin Roure.
Un prince masculiniste transformé en grenouille, une chevalière courageuse, une princesse décidée à ne pas se laisser faire, une guérisseuse renfrognée… Voici une partie du casting de ce conte de fée revisité par l’illustratrice Camille Potte, pour son premier album de bande dessinée.
Une réussite totale, car l’autrice dépasse la simple parodie d’aventure médiévale en créant un petit théâtre tonitruant et flashy, hilarant et rentre-dedans. En tordant ses corps comme ses dialogues, qui mixent joyeusement argot, tournures médiévales et orthographe pétillante, Camille Potte explose les codes avec une énergie rare et une liberté de ton qui fait du bien.
Ballades. Par Camille Potte. Atrabile, 144 p., 22 €.
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Fauve Prix du Public France Télévions : Au-dedans
Par Mathilde Loire.
Dans la masse des BD d'introspection, parfois, un album nous surprend. Comme Au-dedans, du Britannique Will McPhail. Dessinateur pour le New Yorker, il met son talent d’observateur des comportements humains au service de l'histoire de Nick, jeune citadin avenant qui désespère de ne pas établir des liens sincères avec les gens. L'auteur joue adroitement avec les registres. À son dessin en noir et blanc simple et expressif, teinté d'ironie, répondent des pauses poétiques en couleurs, quand Nick parvient enfin à dépasser le superficiel.
Derrière l'apparente simplicité de l'album se révèle une exploration passionnante de l'âme humaine. De quoi faire d'Au-dedans un beau prix du Public France Télévisions, par sa capacité à faire écho à nos questionnements intimes.
Au-dedans. Par Will McPhail. 404 éditions, 272 p., 26,50 €.
Éco Fauve Raja : Alyte
Par Natacha Lefauconnier.
En matière d’écologie, les BD documentaires sont légion : elles permettent de sensibiliser le plus grand nombre, chiffres et données scientifiques à l’appui. Mais parfois, on a juste envie de lire une bonne histoire. Alors on se tourne vers l’œuvre de Jérémie Moreau, qui observe le monde et les forces du vivant. Ainsi en va-t-il dans son nouvel album, Alyte.
Un récit empreint d’une grande poésie, qui raconte le cycle de la vie, celui d’une petite grenouille. Un récit qui touche notre corde sensible sans nous effrayer, puisque si cruauté il y a, c’est celle de la nature. Un récit qui remplit notre cœur d’émotions quand des liens d’amitié improbables se nouent, quand chaque feuille, chaque souffle du vent, chaque caillou de la rivière a un rôle important à jouer. Un récit au dessin d’une élégance épurée, aux teintes fluorescentes qu’affectionne l’artiste.
Un récit plein de sagesse, qui nous invite à « profiter de notre petit bout de vie tant qu’il est encore temps ». Un récit qui mérite amplement l’Éco-Fauve 2025.
Alyte. Par Jérémie Moreau. Éd. 2024, 56 p., 15,90 €.
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Fauve Polar SNCF : The Good Asian
Par Guillaume Regourd.
Projet ambitieux que ces 300 pages de hardboiled à l'ancienne avec un simili-Philip Marlowe sino-américain menant l’enquête dans le San Francisco de 1936, le tout écrit par un auteur d’origine thaïlandaise et dessiné par un Français. Ticket gagnant pourtant, décroché par Komics Initiative avec The Good Asian, qui a déjà valu un Eisner Award à son éditeur original, Image. Le Fauve Polar ne serait pas volé non plus.
Pornsak Pichetshote et Alexandre Tefenkgi y enjambent avec élégance le piège du simple hommage à Raymond Chandler. En retenant du maître du noir son principal enseignement : quel meilleur antagoniste à leur charismatique détective que le système lui-même ? En l’occurrence, le racisme d’État instauré par le Chinese Exclusion Act de 1882. Bien plus qu’un exercice de style : une nouvelle référence du genre.
The Good Asian. Par Pornsak Pichetshote et Alexandre Tefenkgi. Komics Initiative, 304 p., 29 €.
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Fauve jeunessee : Gosse et son ami Taigne
Par Maxime Gueugneau.
L'année 2024 a vu paraître le deuxième tome des aventures de Gosse, ce qui en fait donc une année pas si mauvaise que ça. En prenant au sérieux la mission d'écrire pour les enfants et en balayant les modes et les réflexes de l'édition jeunesse, Lucas Méthé taille sa propre voie pour permettre à ses lecteurs de voir de nouveaux paysages. Dessin ultra-vivant, écriture d'une liberté totale et compréhension rare de l'esprit tourbillonnant de l'enfance font de Gosse une œuvre à part, sincère et terriblement attachante.
Ce tome 2, délesté des nécessités introductives, part en balade sans attendre sur les routes de l'imaginaire où on croisera un père violent, de l'amour, des inventions folles et une amitié mise à rude épreuve. Gosse nous prouve qu'un autre monde (de la littérature jeunesse) est possible.
Gosse et son ami Taigne. Par Lucas Méthé. Dupuis/Les Ondines, 128 p., 19,90 €.
Fauve Patrimoine : Quand souffle le vent
Par Benjamin Roure.
Je vous renvoie sur une précédente lettre, où je vous disais l’importance de cet album du Britannique Raymond Briggs, exhumé de fort élégante manière par les éditions Tanibis. Un pamphlet antimilitariste acide et atroce, dessiné dans un style faussement naïf.
Brillant et terrifiant, car toujours d’actualité.
À (re)lire sur le site….
L’interview de Lucas Harari, auteur du fascinant Le Cas David Zimmerman.
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