ESCHATOLOGIE … Macron …
Je crois qu’en 2030, si nous avons encore le loisir de regarder tranquillement derrière nous, nous contemplerons 2026 avec une étrange stupéfaction.
Nous nous dirons :
« Nousa avions compris que quelque chose d’immense était en train de changer. Mais nous regardions presque tous les mauvais indicateurs. »
Nous surveillions les frontières.
Pendant ce temps, le changement décisif entrait dans les datacenters.
Nous surveillions les banques centrales, les taux d’intérêt, la dette, l’euro, le dollar, l’or.
Pendant ce temps, le prix de l’intelligence commençait à s’effondrer.
Nous surveillions les élections, comme si remplacer un visage par un autre au sommet d’institutions de plus en plus contraintes pouvait encore modifier profondément la trajectoire.
Pendant ce temps se construisait l’infrastructure technique du contrôle : identité, données, paiement, surveillance, algorithmes, plateformes, intelligence artificielle.
Nous surveillions les guerres.
Pendant ce temps disparaissait progressivement la frontière entre la guerre et la paix.
Sanctions, cyberattaques, propagande, sabotage, guerre économique, guerre informationnelle, drones, satellites, infrastructures privées devenues stratégiques : nous étions déjà entrés dans une guerre permanente qui n’avait simplement plus besoin d’être déclarée.
Et nous continuions à nous demander :
Qui va dominer le monde ?
Les États-Unis ?
La Chine ?
La Russie ?
L’Europe ?
Comme si la question essentielle était encore celle-là.
Je me demande désormais si la véritable question n’est pas beaucoup plus simple et beaucoup plus terrible :
qu’est-ce qu’un être humain possède encore que la machine, l’État ou la plateforme ne puissent pas facilement reproduire, surveiller, confisquer, dévaluer ou rendre inutile ?
C’est autour de cette question que je prépare 2030.
Et lorsque je regarde la France, je suis extraordinairement pessimiste.
Peut-être davantage encore que pour les autres pays occidentaux.
Parce qu’ailleurs, au moins, ceux qui contestent le système ont parfois compris une partie de ce qui était en train de se produire.
En France, une grande partie de ceux qui étaient précisément censés poser les bonnes questions ont fait fausse route.
Et parfois de manière spectaculaire.
Ils ont passé des années à chercher le spectaculaire, le secret absolu, le complot total, le personnage caché derrière le rideau.
Ils ont vendu de la révélation.
Ils ont nourri leur public de certitudes alternatives.
Ils ont transformé le doute — qui devrait être une méthode — en produit de consommation.
Et pendant ce temps, le réel avançait tranquillement devant eux.
Je pense évidemment aux Macron.
Je crois qu’une partie considérable de ce petit monde dit « dissident », « alternatif » ou « résistant » n’a toujours pas compris ce qu’il fallait chercher.
On a voulu trouver derrière Emmanuel Macron une explication unique, une marionnette, un commanditaire, un secret biologique, familial, bancaire, initiatique ou je ne sais quoi encore.
C’était tellement plus excitant.
Mais peut-être fallait-il regarder quelque chose de beaucoup plus inquiétant :
non pas qui se cache derrière Macron, mais quel système peut produire Macron, le porter, le protéger, absorber ses échecs et continuer malgré tout.
Voilà la question qui m’intéressait.
Parce qu’un homme disparaît.
Un système reste.
Et pendant que certains transformaient les Macron en feuilleton interminable, la France continuait de se défaire.
Son industrie.
Son agriculture.
Son école.
Son hôpital.
Son indépendance énergétique.
Sa diplomatie.
Ses libertés publiques.
Sa capacité à décider seule.
Son rapport au travail.
Sa mémoire.
Et jusqu’à cette chose presque impossible à mesurer : la confiance d’un peuple dans son propre avenir.
Je crains que nous ayons perdu énormément de temps.
Peut-être trop.
Je ne crois plus beaucoup au grand réveil français.
Je ne crois plus que vingt millions de personnes vont soudain comprendre simultanément ce qui s’est passé, éteindre leurs écrans, retrouver une mémoire historique, reprendre possession de leur pays et reconstruire en quelques années ce que plusieurs décennies ont méthodiquement défait.
C’est une belle histoire.
Je ne suis simplement plus certain d’y croire.
Alors je raisonne autrement.
Je ne cherche plus tellement à savoir comment sauver le monde.
Je me demande ce qu’il faut sauver du monde.
Un lieu.
Une bibliothèque.
Des objets.
Des outils.
Des livres.
Une terre.
Des savoir-faire.
Des relations humaines véritables.
De la beauté.
De la mémoire.
Et surtout une certaine capacité à vivre sans demander continuellement la permission à une infrastructure dont nous ne maîtrisons plus rien.
Je ne prépare donc pas 2030 parce que je serais certain d’un effondrement.
Je n’en sais rien.
Personne n’en sait rien.
Je le prépare parce que je vois suffisamment de transformations converger pour considérer comme irresponsable de continuer à vivre comme si 2030 devait simplement être 2026 avec des voitures un peu plus électriques et des téléphones un peu plus puissants.
Et il existe quelque chose d’assez rassurant dans cette stratégie.
Si je me trompe, je n’aurai presque rien perdu.
J’aurai accumulé des livres, des objets irremplaçables, des connaissances, un peu d’autonomie, quelques lieux où vivre, des liens humains, de la beauté et de la mémoire.
Ce n’est pas exactement une catastrophe.
Mais si j’ai raison, même partiellement, alors tout cela pourrait valoir infiniment plus que ce que nous imaginons aujourd’hui.
Voilà peut-être mon pessimisme français.
Je ne crois plus beaucoup que nous éviterons collectivement ce qui vient.
Je crois encore, en revanche, qu’il est possible de choisir ce que nous emporterons avec nous.
Et peut-être est-ce finalement cela, préparer 2030 :
non pas construire un bunker pour survivre à la fin du monde,
mais décider, pendant qu’il en est encore temps,
de ce qui mérite de survivre au nôtre.
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Je ne peux pas m’empêcher de vous dire encore une chose : lisez. Lisez beaucoup. Lisez lentement.
Mais choisissez ceux que vous lisez.
Pas seulement ceux que le système médiatique classique propulse chaque jour sous vos yeux. Pas davantage son jumeau symétrique, le système « complotiste », avec ses vedettes permanentes, ses révélations quotidiennes, ses univers de plus en plus sophistiqués et ses algorithmes qui savent exactement quoi vous servir pour vous retenir une heure de plus.
Cherchez plutôt ceux qui sont là depuis longtemps, qui ont gardé une colonne vertébrale, qui savent dire « je ne sais pas », qui corrigent leurs erreurs, qui ne changent pas de cosmologie tous les six mois, et qui ne disposent pas soudain de moyens considérables pour produire un univers médiatique qu’un individu isolé pourrait difficilement financer seul.
Cela ne signifie pas qu’il faut devenir méfiant envers tout le monde.
Cela signifie qu’il faut écrémer.
Prendre du recul.
Sortir du flux.
Ne pas devenir dépendant de cette sensation quotidienne de révélation qui finit par remplacer la pensée elle-même.
À la rentrée, essayez de ne pas retomber immédiatement dans les mêmes pièges.
Fermez parfois l’écran.
Prenez un livre.
Marchez.
Discutez avec quelqu’un qui n’est pas d’accord avec vous.
Et gardez toujours assez de silence autour de vous pour entendre encore votre propre jugement.
Parce qu’au fond, ce qui est en jeu n’est pas seulement votre opinion sur la Terre, Trump, la Russie, les Loubavitch ou n’importe quel autre sujet.
C’est votre liberté intérieure.
Et peut-être même, oui,
votre âme.
C’est sans doute pour cette raison que je continue d’écrire des livres plutôt que des produits éditoriaux.
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Contre l’oubli. Que la mémoire ressurgisse.
Ce livre ne sera pas seulement consacré à Gaza, à l’Ukraine ou aux grandes crises contemporaines. Il cherchera à comprendre comment les civilisations perdent progressivement leur mémoire, comment les récits remplacent les faits, comment les doubles standards s’installent, comment la transparence peut devenir une nouvelle manière de cacher, comment les peuples finissent par accepter l’inacceptable et pourquoi la compréhension demeure aujourd’hui l’une des dernières formes de résistance.
Il sera aussi une réflexion sur les empires, la fabrication du consentement, les mécanismes de domination, les angles morts des grandes analyses géopolitiques et cette conviction qui m’habite depuis longtemps : une civilisation ne disparaît jamais d’abord parce qu’elle manque d’armes ou de richesses. Elle disparaît parce qu’elle perd la mémoire de ce qu’elle est, de ce qu’elle a fait et de ce qu’elle avait juré de ne plus jamais accepter.
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On achète parfois un livre pour le lire. On précommande parfois un livre pour qu’il existe. La différence est immense. Car certains livres commencent le jour où ils sont imprimés. Les plus rares commencent le jour où quelqu’un décide qu’ils méritent déjà d’être transmis avant même d’être nés.
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Bertrand Scholler | 55Bellechasse Media s’abonner gratuitement en 2 clics
Le marché de la révélation
Voilà peut-être ce que nous n’avons pas encore suffisamment compris.
Nous parlons constamment de désinformation comme s’il s’agissait essentiellement d’un problème de contenu : quelqu’un affirme quelque chose de faux, quelqu’un d’autre le croit, il faudrait donc corriger l’information et tout rentrerait dans l’ordre.
Mais Internet a créé quelque chose de beaucoup plus puissant qu’un marché de l’information fausse.
Il a créé un marché de la révélation.
Et la révélation possède une propriété économique formidable : elle doit être renouvelée.
Imaginez que votre métier consiste à expliquer chaque jour à plusieurs centaines de milliers de personnes qu’elles ont été trompées sur le monde.
Premier jour :
« Ce gouvernement vous a menti. »
Excellent sujet.
Deuxième jour :
« Cette guerre ne vous est pas racontée correctement. »
Encore mieux.
Troisième jour :
« Regardez comment cette image a été manipulée. »
Très intéressant.
Quatrième jour :
« Cette entreprise possède des relations que personne ne vous montre. »
Cinquième jour :
« Cette organisation internationale poursuit des objectifs différents de ceux qu’elle affiche publiquement. »
Tout cela peut être vrai.
Mais nous sommes vendredi.
Que faites-vous lundi ?
Votre audience revient.
Elle attend.
Elle ne vient plus simplement chercher une information.
Elle vient chercher une sensation.
Celle du rideau qui s’ouvre.
Du secret qui tombe.
De la pièce supplémentaire qui apparaît.
Elle veut éprouver de nouveau ce moment extraordinairement agréable où elle peut se dire :
« Je savais bien qu’on nous cachait quelque chose. »
Alors vous devez aller plus loin.
Le mensonge politique devient réseau.
Le réseau devient système.
Le système devient projet.
Le projet devient plan.
Le plan devient architecture mondiale.
Puis l’architecture doit posséder des architectes.
Et lorsque les architectes humains ne suffisent plus à expliquer l’ancienneté, l’ampleur ou la perfection supposée du système, il devient presque naturel que certains ajoutent un étage supplémentaire.
Des lignées.
Des initiés.
Des sociétés secrètes multiséculaires.
Des forces occultes.
Des entités non humaines.
Des reptiliens.
Je ne dis évidemment pas que toute personne travaillant sur les réseaux de pouvoir finit par croire aux reptiliens.
Je dis quelque chose de plus intéressant :
l’économie de la révélation récompense structurellement celui qui ajoute un étage au mystère.
Parce que celui qui arrive chaque matin en disant :
« J’ai vérifié. Cette fois, il n’y a rien. »
possède un problème commercial.
Celui qui dit :
« Ce document paraît authentique, mais il ne démontre finalement pas ce que je pensais hier. »
a également un problème.
Et celui qui annonce :
« Après trois semaines de recherches, l’explication la plus vraisemblable est malheureusement assez banale »
risque de découvrir que la banalité possède un taux de clic catastrophique.
L’infotainment fonctionne exactement à l’inverse.
Il faut une miniature.
Un visage inquiet.
Une flèche rouge.
Un cercle.
Un mot :
RÉVÉLATION.
Ou :
ILS PANIQUENT.
Ou :
TOUT S’EFFONDRE.
Ou l’extraordinaire :
CE QU’ILS NE VEULENT PAS QUE VOUS SACHIEZ.
Qui sont « ils » ?
On verra dans la vidéo.
Et parfois on ne le saura toujours pas à la fin.
Ce n’est même pas nécessaire.
Car « ils » est devenu un personnage.
Le personnage principal de notre époque.
Ils mentent.
Ils contrôlent.
Ils censurent.
Ils organisent.
Ils préparent.
Ils savent.
Ils ont peur.
Ils veulent vous empêcher de comprendre.
Le pronom est extraordinaire parce qu’il permet de réunir sous deux lettres des institutions, des personnes et des intérêts parfois totalement différents.
Un gouvernement ment ?
Ils.
Une entreprise censure ?
Ils.
Une université publie une étude contestable ?
Ils.
Un milliardaire finance une fondation ?
Ils.
Une chaîne de télévision manipule une séquence ?
Ils.
Un astronaute hésite pendant une interview ?
Encore ils.
Et bientôt les contradictions entre les acteurs eux-mêmes deviennent secondaires puisqu’ils ont été fondus dans une volonté supérieure commune.
C’est ainsi que l’on passe progressivement de l’analyse du pouvoir à une métaphysique du pouvoir.
Et cette métaphysique est formidablement addictive.
Parce qu’elle donne du sens à tout.
Vous perdez votre emploi.
Le système.
Votre compte est suspendu.
Le système.
Votre candidat perd une élection.
Le système.
Il gagne ?
Le système l’a probablement autorisé.
Une guerre éclate.
Prévue.
Elle n’éclate pas.
Ils ont changé de stratégie.
Une prédiction échoue.
Ce n’est pas la théorie qui était mauvaise.
C’est que le plan a changé.
À ce stade, vous n’habitez plus seulement un monde.
Vous habitez un scénario.
Et le scénario ne peut jamais être interrompu parce que chaque événement devient immédiatement l’épisode suivant.
Pourquoi quelqu’un pourrait-il vouloir cela ?
Nous arrivons maintenant à la question la plus délicate.
Et je vais l’aborder précisément avec les règles que je viens de m’imposer.
Est-il possible que des gouvernements, des services de renseignement, des organisations politiques ou d’autres acteurs cherchent délibérément à amplifier certaines théories extravagantes afin de désorienter une population adverse ?
Oui.
Ce n’est pas une hypothèse absurde.
Les opérations psychologiques existent.
La désinformation existe.
Les faux comptes existent.
L’infiltration de groupes existe.
L’amplification artificielle de contenus existe.
Les États ont étudié depuis très longtemps les moyens de modifier les perceptions, de semer la discorde chez l’adversaire, de discréditer une opposition en l’associant à des positions extravagantes ou de rendre un environnement informationnel tellement confus que le citoyen finit par ne plus savoir à qui faire confiance.
Mais avons-nous pour autant la preuve qu’un gouvernement particulier a organisé la résurgence contemporaine de la Terre plate ?
Non.
Et cette distinction est fondamentale.
Possible.
Plausible dans certains contextes.
Historiquement compatible avec des méthodes connues.
Mais non démontré dans le cas général.
Je pourrais pourtant vous fabriquer en vingt minutes une histoire magnifique.
Ukraine.
Retour de la confrontation avec la Russie.
Explosion des opérations d’influence.
Résurgence numérique de la Terre plate.
Montée de cette communauté sur YouTube.
Brexit.
Trump.
Crise majeure de confiance envers les institutions.
2017-2019.
Explosion des récits alternatifs.
Puis 2020.
Covid.
Confinement.
Populations enfermées devant leurs écrans.
Puis guerre.
Censure.
IA.
Et je pourrais écrire :
« Vous voyez bien. Tout était préparé. »
Ce serait formidable.
Il manquerait seulement un détail.
La preuve.
Et je préfère une vérité incomplète à une architecture parfaite inventée par mes soins.
En revanche, nous pouvons poser une autre question, beaucoup plus solide :
un pouvoir a-t-il intérêt à ce que ses adversaires deviennent incapables de distinguer ses véritables mensonges des mensonges imaginaires ?
Évidemment.
Imaginez que je veuille neutraliser une population critique.
Je pourrais tenter de la convaincre que son gouvernement ne ment jamais.
Mauvaise stratégie.
Elle possède déjà suffisamment d’exemples du contraire.
Je peux faire beaucoup mieux.
Je peux l’aider à croire que tout est mensonge.
Et cela change tout.
Parce que celui qui croit que rien n’est vrai n’est pas nécessairement plus difficile à gouverner que celui qui croit tout.
Il peut même devenir beaucoup plus facile à neutraliser.
Il ne sait plus quelle bataille choisir.
Il dépense son énergie à démontrer que la Terre est plate.
Puis que l’espace est faux.
Puis qu’une célébrité est un reptilien.
Puis qu’un symbole caché dans une publicité révèle l’ensemble du plan.
Pendant ce temps, des décisions politiques parfaitement réelles sont votées.
Des budgets sont adoptés.
Des guerres commencent.
Des droits changent.
Des entreprises fusionnent.
Des infrastructures sont privatisées.
Des données sont collectées.
Des lois sont modifiées.
Et une partie de la population qui prétend avoir « tout compris » passe quatre heures à examiner le reflet dans l’œil d’un acteur pour déterminer s’il possède une pupille humaine.
Voilà ce qui me terrifie.
Pas que quelques personnes pensent que la Terre est plate.
Qu’elles puissent être détournées de ce qui existe réellement.
Car il existe suffisamment de choses extraordinaires dans le monde réel pour que nous n’ayons aucun besoin d’en inventer.
Les concentrations de richesse existent.
Les conflits d’intérêts existent.
Les opérations clandestines existent.
Les manipulations existent.
Les guerres sous faux prétextes existent.
La propagande existe.
La surveillance de masse existe.
Les programmes secrets existent.
Les réseaux d’influence existent.
Et précisément parce qu’ils existent, celui qui mélange ces réalités documentables avec des reptiliens, un faux espace et une Terre plate accomplit peut-être — volontairement ou non — un service immense à ceux qu’il prétend combattre.
Parce qu’il rend tout indistinguable.
Imaginez un procureur présentant devant un tribunal dix accusations.
Les neuf premières sont extrêmement solides.
Pour la dixième, il explique que l’accusé se transforme en lézard pendant la pleine lune.
Que va retenir le public ?
Probablement le lézard.
Et que feront les avocats de la défense ?
Ils parleront du lézard.
Encore.
Et encore.
Jusqu’à ce que les neuf dossiers sérieux soient contaminés par le ridicule du dixième.
C’est cela que devraient comprendre tous ceux qui prétendent lutter contre la propagande.
Une absurdité accolée à neuf vérités peut être plus efficace pour détruire ces neuf vérités que neuf mensonges frontaux.
Voilà pourquoi je suis tellement méfiant lorsque je vois des personnalités capables de produire par ailleurs des analyses intéressantes glisser régulièrement la Terre plate, les reptiliens ou des affirmations extraordinaires sans apporter les preuves extraordinaires correspondantes.
Je ne sais pas pourquoi elles le font.
Je ne leur inventerai pas de salaire secret.
Mais j’observe l’effet.
Et l’effet peut être dévastateur.
La paranoïa comme prison
Il existe ensuite une conséquence beaucoup plus intime dont nous parlons rarement.
La théorie totale finit par transformer les relations humaines.
Au commencement, vous avez découvert un mensonge.
Vous essayez de l’expliquer à votre frère.
Il ne vous croit pas.
Vous insistez.
Il trouve votre source douteuse.
Vous vous dites qu’il n’a pas encore compris.
Puis vous découvrez autre chose.
Il ne vous suit toujours pas.
Puis une troisième.
À un moment, une transformation subtile s’opère.
Votre frère n’est plus quelqu’un qui n’est pas d’accord avec vous.
Il devient quelqu’un qui ne voit pas.
Puis quelqu’un qui refuse de voir.
Puis quelqu’un qui défend ceux qui mentent.
Et dans les formes les plus avancées du mécanisme, il peut finir par devenir lui-même suspect.
Pourquoi refuse-t-il une évidence aussi énorme ?
Pourquoi se moque-t-il ?
Pourquoi insiste-t-il ?
Est-il simplement endormi ?
Conditionné ?
Ou pire ?
Le doute qui devait vous libérer devient une prison.
Parce que vous ne pouvez plus faire confiance.
Aux médias.
Aux médecins.
Aux scientifiques.
Aux enseignants.
Aux pilotes.
Aux historiens.
Aux institutions.
Puis à vos amis.
Puis à votre famille.
Et parfois même à ceux qui partageaient hier vos convictions mais qui ont commis le crime de douter d’un élément particulier.
Les mouvements construits autour de la révélation connaissent ainsi des schismes permanents.
Celui qui ne va pas assez loin devient un gatekeeper.
Un gardien de porte.
Quelqu’un qui vous conduit jusqu’à la neuvième vérité pour vous empêcher d’atteindre la dixième.
Puis le gatekeeper lui-même peut être contrôlé.
Et celui qui le dénonce également.
La pureté exige toujours un étage supplémentaire.
C’est exactement ainsi que certaines communautés deviennent agressives.
Non parce que leurs membres seraient naturellement violents ou stupides.
Mais parce que si vous croyez réellement avoir découvert que l’ensemble du monde visible est organisé pour maintenir l’humanité dans une gigantesque illusion, celui qui vient vous dire :
« Je crois que vous vous trompez »
ne ressemble plus à un contradicteur.
Il ressemble à quelqu’un qui protège la prison.
Voilà pourquoi cette lettre me fera probablement de nouveaux ennemis.
Je le sais.
Certains ne liront même pas jusqu’ici.
Ils verront le titre.
« La Terre n’est pas plate. »
Et ce sera suffisant.
Bertrand a été récupéré.
Bertrand protège la NASA.
Bertrand refuse d’aller jusqu’au bout.
Bertrand est un gatekeeper.
Peut-être certains expliqueront-ils que cette lettre constitue précisément la preuve que j’ai atteint une zone interdite.
Et voyez comme le mécanisme est magnifique :
ma réfutation devient une confirmation.
Je ne peux plus gagner.
Mais eux non plus.
Parce qu’une croyance dont toute contradiction devient une preuve supplémentaire a construit autour d’elle un mur que le réel ne peut plus franchir.
C’est pourquoi cette lettre est peut-être effectivement presque inutile.
On ne sort pas toujours d’une architecture mentale avec un argument supplémentaire.
Parce que le problème n’était plus l’absence d’argument.
C’était la manière de décider ce qui peut encore compter comme argument.
Et pourtant je l’écris.
Pas pour convaincre celui qui a déjà décidé que chaque pilote, chaque marin, chaque astronome et chaque géomètre participe consciemment ou inconsciemment à une illusion millénaire.
Je l’écris pour celui qui se trouve encore devant la porte.
Celui qui a compris que les gouvernements mentent parfois.
Celui qui a découvert que certains médias manipulent.
Celui qui sait que des complots existent.
Celui qui a raison de ne plus confondre autorité et vérité.
Mais qui n’a pas encore commis l’erreur symétrique consistant à confondre dissidence et vérité.
À celui-là, je voudrais simplement dire :
gardez votre doute.
Gardez-le précieusement.
Appliquez-le aux gouvernements.
Aux médias.
Aux scientifiques.
Aux influenceurs.
À Dimitri Legrand.
À Pierre Hillard.
À moi.
Et surtout :
appliquez-le également à vos propres certitudes.
Car le véritable esprit critique ne consiste pas à devenir impossible à convaincre.
Il consiste exactement à rester convaincable.
Et c’est peut-être là toute la différence entre un homme libre et un homme simplement passé d’une prison intellectuelle à une autre.
L’algorithme n’a même pas besoin de vous mentir
C’est peut-être ici que se trouve le mécanisme le plus fascinant de toute cette histoire.
Nous cherchons toujours le manipulateur.
Le gouvernement.
Le service secret.
Le milliardaire.
La fondation.
Le réseau.
Celui qui aurait décidé :
« Rendons-les fous. »
Peut-être existe-t-il parfois.
Mais imaginez maintenant qu’il n’existe pas.
Imaginez simplement une plateforme dont le modèle économique dépend du temps que vous y passez.
Elle n’a aucune opinion sur la Terre.
Elle se moque que vous la pensiez sphérique, plate, cubique ou posée sur quatre éléphants.
Elle veut une seule chose :
que vous restiez.
Alors elle observe.
Vous regardez une vidéo sur les mensonges américains concernant l’Irak.
Sujet parfaitement légitime.
Vous restez douze minutes.
Elle vous propose une vidéo sur les opérations de la CIA.
Vous cliquez.
Vingt minutes.
Puis MKUltra.
Puis les manipulations médiatiques.
Puis les sociétés secrètes.
Puis « dix choses que la NASA ne peut pas expliquer ».
Puis Fake Space.
Puis Terre plate.
Puis reptiliens.
Personne n’a nécessairement conçu ce parcours.
L’algorithme a simplement découvert quelque chose sur vous :
la prochaine marche vous retient.
Et il vous la propose.
Vous pourriez évidemment emprunter un autre chemin.
Partir d’une vidéo sur l’alimentation et finir dans un univers où chaque maladie possède une cause unique cachée.
Partir de finance et arriver à une théorie expliquant chaque événement historique par trois familles.
Partir de spiritualité et terminer dans une guerre cosmique entre entités invisibles.
Le contenu change.
La mécanique reste.
Et plus vous avancez, plus l’algorithme possède d’informations permettant de savoir ce qui vous fera avancer encore.
C’est pourquoi je trouve presque rassurante l’hypothèse du grand manipulateur.
Elle nous permettrait de couper la tête du monstre.
Le véritable problème est peut-être beaucoup plus difficile.
Le monstre n’a pas nécessairement de tête.
Il peut émerger d’un système dans lequel l’influenceur veut des vues, la plateforme veut du temps d’écran, l’annonceur veut de l’attention, le militant veut convaincre, le service de renseignement veut parfois amplifier, le gouvernement veut contrôler son récit, l’opposant veut le détruire et l’utilisateur veut éprouver quelque chose de suffisamment fort pour continuer à regarder.
Personne ne contrôle tout.
Et pourtant le résultat collectif peut être une machine extraordinairement efficace à produire de la confusion.
Voilà ce que j’appelle une convergence.
Pas un complot nécessairement.
Une convergence.
Et cette distinction est essentielle.
Parce qu’un système peut produire des résultats extrêmement cohérents sans qu’une douzaine d’hommes se soient réunis dans une cave pour les planifier.
Un embouteillage possède une structure.
Personne ne l’a organisé.
Une panique bancaire possède une dynamique.
Personne n’a nécessairement décidé son commencement.
Une bulle spéculative peut emporter des millions d’acteurs dont aucun ne maîtrise le résultat final.
Pourquoi notre univers informationnel devrait-il échapper à cette propriété des systèmes complexes ?
La meilleure opération de désinformation possible
Imaginons malgré tout, simplement comme expérience intellectuelle, que je sois responsable d’un service chargé de neutraliser une population devenue excessivement méfiante envers son gouvernement.
Je pourrais censurer toutes ses critiques.
Mauvaise idée.
Je fabriquerais des martyrs.
Je pourrais publier de la propagande officielle.
Elle n’y croit déjà plus.
Je pourrais infiltrer ses organisations.
Possible.
Mais je pourrais surtout employer une méthode beaucoup plus élégante.
Je ne supprimerais pas ses vérités.
Je les mélangerais.
Je prendrais neuf dossiers solides.
Des mensonges d’État documentés.
Des opérations clandestines reconnues.
Des conflits d’intérêts réels.
Des manipulations médiatiques démontrables.
Des scandales authentiques.
Puis j’ajouterais une dixième proposition.
Énorme.
Ridicule.
Invérifiable.
Et je ferais en sorte que les dix circulent ensemble.
Puis j’attendrais.
Les adversaires de cette communauté parleraient évidemment de la dixième.
Les médias parleraient de la dixième.
Les fact-checkers parleraient de la dixième.
Et bientôt les neuf premières disparaîtraient derrière elle.
Mieux encore.
Une partie de la communauté se mettrait à défendre la dixième avec une telle agressivité qu’elle accomplirait elle-même le travail.
Voilà une véritable technique possible de discrédit :
contaminer le vrai par l’absurde.
Est-ce ce qui arrive aujourd’hui avec la Terre plate ?
Je n’en sais rien.
Je refuse encore une fois de transformer l’expérience intellectuelle en accusation.
Mais ce que je peux affirmer est beaucoup plus simple :
si quelqu’un voulait obtenir ce résultat, il aurait intérêt à ce que cela arrive.
Et nous devrions donc être particulièrement vigilants envers ceux qui, consciemment ou non, accrochent systématiquement aux critiques les plus solides du pouvoir des affirmations extraordinairement fragiles.
Vous avez découvert un véritable mensonge ?
Protégez-le.
Documentez-le.
Sourcez-le.
Ne lui accrochez pas un reptilien autour du cou.
Vous avez identifié un réseau réel ?
Cartographiez-le.
Distinguez les personnes.
Les dates.
Les intérêts.
Les relations démontrées.
Ne transformez pas immédiatement le réseau en gouvernement secret de la planète.
Vous soupçonnez une opération clandestine ?
Très bien.
Cherchez.
Mais conservez le mot :
hypothèse.
Parce que celui qui veut discréditer votre travail ne demande qu’une chose :
que vous lui fournissiez vous-même l’absurdité avec laquelle il pourra enterrer tout le reste.
Et peut-être est-ce finalement ici que ma divergence avec une partie de cet univers devient la plus profonde.
Je ne veux pas que vous croyiez moins aux complots.
Je veux que nous devenions meilleurs pour les démontrer.
Je ne veux pas que vous fassiez davantage confiance aux gouvernements.
Je veux que nous soyons capables de les accuser précisément lorsqu’ils mentent et de reconnaître lorsqu’une accusation particulière ne tient pas.
Je ne veux pas réhabiliter les médias.
Je veux pouvoir démontrer leurs manipulations sans transformer chaque journaliste en membre d’une organisation secrète.
Je ne veux pas défendre la NASA.
Je n’en ai rien à faire.
Je veux pouvoir planter deux bâtons dans le sol et laisser leurs ombres parler.
Parce qu’une société réellement critique n’est pas celle qui doute de tout.
C’est celle qui sait pourquoi elle doute.
Et qui sait également pourquoi, parfois, elle cesse de douter.
Cette lettre est elle-même une expérience
Alors nous voici presque au terme de cette lettre.
Et maintenant commence peut-être la partie la plus amusante.
Regardons ce qui va lui arriver.
Certains me diront :
« Merci. Il fallait enfin l’écrire. »
D’autres :
« Bertrand, je vous suis depuis longtemps, mais là vous vous trompez complètement. »
Très bien.
D’autres encore :
« Vous n’avez pas étudié suffisamment le sujet. »
C’est possible.
Qu’ils m’apportent alors le modèle qui explique mieux les observations que nous venons de parcourir.
Je le regarderai.
Mais certains écriront probablement :
« Cette lettre prouve que Bertrand est contrôlé. »
Et là nous aurons un petit problème.
Car que pourrais-je répondre ?
Si je nie être contrôlé :
c’est exactement ce que dirait quelqu’un qui l’est.
Si je montre mes sources :
elles appartiennent au système.
Si je propose des expériences :
les instruments peuvent être faussés.
Si je reconnais mes propres erreurs :
c’est peut-être une technique destinée à gagner votre confiance.
Si j’écris que cette objection était prévisible :
preuve que j’ai préparé ma défense.
Magnifique.
Nous avons construit une accusation dont l’innocence elle-même devient un indice de culpabilité.
C’est le rêve de tous les totalitarismes intellectuels.
Et voilà pourquoi cette lettre ne pourra probablement rien pour celui qui se trouve déjà au fond de cette architecture.
Elle n’a pas été écrite pour lui.
Elle a été écrite pour celui qui est encore capable de dire :
« Montrez-moi. »
Puis :
« Je vais vérifier. »
Et enfin, si les faits l’exigent :
« D’accord. Sur ce point, j’avais tort. »
Cet homme-là n’est pas faible.
Il est extraordinairement difficile à manipuler.
Parce qu’il n’a confié son identité ni à une institution ni à sa propre théorie.
Il peut changer d’avis sans disparaître.
Il peut abandonner une hypothèse sans abandonner son camp.
Il peut découvrir que son adversaire avait raison sur un point sans conclure qu’il avait raison sur tout.
Il peut même faire quelque chose devenu presque subversif :
penser.
Et maintenant, puisque nous avons commencé cette histoire dans une salle de conférence impossible, retournons-y.
Galilée attend toujours une réponse.
Einstein regarde toujours le public.
Scott commence probablement à trouver le temps long.
Et Ératosthène tient toujours son morceau de bois.
Il est temps de les laisser rentrer chez eux.
Quand reprendrez-vous le chemin des livres ?
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, c’est que vous cherchez sans doute davantage que de l’information. Vous cherchez à comprendre.
Les réseaux sociaux distribuent des émotions. Les livres, eux, construisent une pensée.
Fiat Veritas Pereat Mundus est le point de départ. Il présente les fondations de ma démarche, les grands personnages – la Mère, le Pèlerin, Orion, Colombo – et une méthode pour relier les événements plutôt que les subir.
In Aeternum Sine Pacto en est le prolongement. Plus dense, il explore les fractures géopolitiques, spirituelles et civilisationnelles de notre époque. Beaucoup de lecteurs me disent qu’ils ne relisent plus le premier livre de la même manière après avoir terminé le second.
À la rentrée paraîtra le premier volume de Presse Complotiste de France, consacré à notre actualité replacée dans une perspective historique.
Et surtout, j’avance sur Contra Oblivionem Resurgat Memoria – Contre l’oubli, que la mémoire ressurgisse. C’est sans doute le livre le plus personnel et le plus ambitieux que j’aie entrepris. Vos précommandes permettront d’en financer une édition artisanale.
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Les livres ne disparaissent pas dans le flux. Ils restent sur une bibliothèque, se prêtent, s’annotent et se transmettent. Ils continuent parfois leur chemin pendant des décennies.
Merci à tous ceux qui rendent cette aventure possible. Grâce à vous, ce travail demeure libre, indépendant… et il ne fait sans doute que commencer.
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Je vous en remercie sincèrement.
La route est encore longue.
Je crois même qu’elle ne fait que commencer.
Bertrand@55Bellechasse.com
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