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Bertrand Scholler | 55Bellechasse Media · Jul 19, 2026

Les derniers mécènes

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Les Médicis protégeaient les œuvres. Les algorithmes exploitent notre attention.

« La plupart des grenouilles de la dissidence ne veulent pas assécher le marais. Elles veulent devenir des bœufs… »

Il existe une catégorie de lecteurs qui m’interroge profondément.
Vous ouvrez mes lettres depuis des mois. Pour certains, depuis des années. Vous regardez les vidéos, lisez les analyses, consultez les dossiers, découvrez les contenus gratuits que je publie inlassablement. Vous êtes là. Régulièrement.
Et pourtant, vous n’avez jamais franchi le moindre pas.
Vous ne vous êtes jamais abonné. Vous n’avez jamais demandé l’abonnement gratuit, alors même que je l’accorde à toute personne qui m’en fait la demande. Vous n’avez jamais fait un don, même symbolique. Vous n’avez jamais partagé un texte. Vous n’avez jamais laissé un commentaire. Vous n’avez jamais contribué à faire connaître ce travail.
Vous êtes simplement devenu consommateur.
Je sais ce que certains répondront.
« L’information doit être gratuite. »
Très bien.
Depuis des années, l’immense majorité de mon travail est effectivement accessible gratuitement. Les lettres ouvertes, les analyses, les vidéos, les entretiens, les réflexions… Je ne ferme pratiquement aucune porte. Et lorsque quelqu’un ne peut réellement pas s’abonner, je lui accorde l’abonnement gratuit sur simple demande. Je ne veux pas que l’argent soit un obstacle à la lecture.
En revanche, produire tout cela n’est pas gratuit.
Il faut lire, enquêter, vérifier, écrire, acheter des ouvrages, voyager lorsque c’est nécessaire, consacrer des journées entières à la recherche, financer les outils, les hébergements, les logiciels, parfois les avocats lorsque les procès arrivent, et accepter aussi les conséquences personnelles, professionnelles et judiciaires de certaines prises de position.
Tout cela représente des milliers d’heures.
Mes livres, eux, ne sont pas gratuits. Et je l’assume pleinement. Je pourrais publier des ouvrages vite écrits, vite lus et vite oubliés. Je pourrais fabriquer ces petits livres jetables qui amusent un instant avant de disparaître dans le flux numérique. Ce n’est pas mon choix. Je préfère prendre le risque de faire relier mes ouvrages, de soigner leur fabrication, d’en faire des livres qui puissent encore être ouverts dans vingt ans, annotés, transmis, retrouvés dans une bibliothèque. Je prends ce risque économique parce que je crois qu’un livre est fait pour durer. Vos commentaires me disent souvent que vous y revenez, que vous les gardez à portée de main, que vous les prêtez ou les offrez. Alors je crois que ce pari n’était pas absurde. Et je vous en remercie sincèrement.
Lorsque j’ai lancé une cagnotte pour faire face au procès Brigitte Macron, après plus d’un mois, elle rassemblait à peine quarante-cinq donateurs.
Quarante-cinq.
Ce chiffre ne me choque pas d’abord pour des raisons financières.
Il me questionne humainement.
Parce qu’il raconte quelque chose de notre époque.
Je sens chez beaucoup une immense lassitude. Mais je ne suis pas certain que vous en compreniez les causes. Cette lassitude ne vient pas seulement de l’actualité. Elle vient aussi de votre manière de la consommer.
Vous passez d’une vidéo à l’autre, d’un flux au suivant, d’un scandale à un autre, en restant prisonniers d’algorithmes qui vous donnent l’impression d’être libres alors qu’ils décident largement de ce que vous regardez, de ce que vous découvrirez demain et même de ce qui vous paraîtra important.
C’est pour cela que je parle souvent des « marchands du Temple ».
Je les connais.
Je connais leurs méthodes.
Je connais leurs réseaux.
Je connais leurs rivalités, leurs échanges de visibilité, leurs arrangements, leurs petites mafias d’influence. Ils dénoncent les mécanismes des grands médias tout en reproduisant souvent les mêmes, parfois avec davantage d’opacité, de mesquinerie et de cynisme encore. La seule différence est qu’ils disposent de budgets plus modestes et d’une morale parfois plus souple.
Mais cela fonctionne.
Parce que plus vous leur accordez votre confiance, votre temps et vos dons, plus il devient difficile de vous en détacher. Comme toute dépendance, cela commence par une impression de liberté et finit par produire l’effet inverse. Vous pensez choisir. En réalité, vous êtes progressivement conduits là où les algorithmes et les habitudes souhaitent vous maintenir.
Je pourrais raconter beaucoup.
Bien plus que certains ne l’imaginent.
Je pourrais vous raconter des détails sur les uns et les autres qui vous dégoûteraient probablement. Mais est-ce encore utile ? J’ai déjà essayé. Celui qui veut comprendre comprend. Celui qui ne veut pas savoir trouvera toujours une raison de détourner le regard.
Ne vous méprenez pas.
Je ne suis pas en train de mendier votre soutien.
Je vous parle de responsabilité.
Car si ceux qui disent apprécier un travail ne décident jamais de le soutenir lorsqu’ils le peuvent, alors ils ne doivent pas s’étonner qu’il disparaisse un jour, remplacé par ce que les algorithmes savent, eux, parfaitement rémunérer : le bruit, la facilité, la polémique permanente et les marchands du Temple.
Je ne demande pas que tout le monde me soutienne financièrement.
Je demande simplement de la cohérence.
Si vous estimez que ce travail ne vaut rien, cessez de le lire.
Vous gagnerez du temps.
Moi aussi.
En revanche, si vous revenez chaque semaine, chaque mois, parfois depuis des années, c’est bien que vous y trouvez quelque chose.
Alors posez-vous une question simple.
Pourquoi rester éternellement sur le seuil ?
Pourquoi recevoir sans jamais transmettre ?
Pourquoi prendre sans jamais construire ?
Pourquoi attendre que d’autres portent seuls ce qui vous est pourtant utile ?
Je ne cherche pas une armée.
Je cherche des compagnons de route.
Des femmes et des hommes qui comprennent qu’une œuvre ne tient pas uniquement par celui qui l’écrit, mais aussi par ceux qui décident qu’elle mérite d’exister.
Si vous pouvez aider, faites-le.
Si vous ne le pouvez pas, demandez l’abonnement gratuit. Il vous sera accordé.
Mais ne restez pas dans cette étrange position qui consiste à tout recevoir sans jamais décider si vous souhaitez réellement faire partie de cette aventure.
Car une relation ne peut pas vivre indéfiniment dans un seul sens.
Et si, après des mois ou des années, vous choisissez de rester simplement celui qui ouvre les lettres sans jamais prendre part à cette aventure, alors je crois que nous devons avoir l’honnêteté de reconnaître que nous ne marchons pas ensemble.
Vous êtes un passant.
Je répète … je cherche des compagnons de route.
La différence est immense.
Il ne s’agit pas seulement de soutenir un auteur.
Il s’agit de décider quel monde intellectuel, quel rapport au savoir, quelle liberté de penser et quel type d’œuvres vous souhaitez voir continuer d’exister demain.
Le jour où les derniers espaces réellement libres auront disparu, il sera trop tard pour regretter de ne pas les avoir soutenus lorsqu’ils existaient encore.

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Et si le véritable drame de notre époque n’était pas la disparition des œuvres… mais celle des mécènes ?
Une civilisation ne meurt pas quand elle manque d’argent.
Elle commence à mourir lorsque plus personne n’accepte de protéger ce qui demande du temps, du silence et de la fidélité.
Pendant des siècles, des femmes et des hommes ont rendu possibles les cathédrales, les bibliothèques, les manuscrits, les grandes découvertes et les livres qui nous accompagnent encore aujourd’hui.
Puis les mécènes ont disparu.
À leur place sont venus les marchands de l’attention.
Les œuvres sont devenues des « contenus ».
Les lecteurs, des utilisateurs.
Et les algorithmes décident désormais de ce qui sera vu… ou oublié.
Cette nouvelle lettre est une méditation sur le temps, la transmission, les marchands du Temple et la responsabilité de chaque lecteur.
Car la question n’est peut-être plus :
« Qui financera les œuvres de demain ? »
Mais plutôt :
« Qui acceptera encore d’en devenir le gardien ? »

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