Pourquoi les albums de BD patrimoniale sont-ils meilleurs quand ils sont d’occasion ? Je ne sais pas si la science s’est penchée sur cette question mais c’est la saison idéale pour la poser. Les vacances commencent vraiment quand on lit un vieil “Astérix” tout rescotché, sorti du fin fond d’une étagère de la maison de vacances. Théorème éprouvé avec mon fils, en plein dans sa période bleue. Nous avons trouvé pour trois francs six sous des albums des “Schtroumpfs” dans une brocante d’un charmant village provençal. “Les Schtroumpfs olympiques”, “Le bébé Schtroumpf” et “L’Apprenti Schtroumpf” nous ont accompagnés le temps des vacances. Ils sont abîmés, déchirés, gribouillés : une patine inestimable. L’impression d’un trésor que l’on transmet de génération en génération. Récemment, dans une Fnac, il m’est apparu comme une révélation qu’il m’était tout à fait possible d’acheter un album des “Schtroumpfs” neuf. Oui, ils sont toujours édités, oui ils sont au prix standard d’une BD franco-belge 48 pages. Je l’ai donc fait. Eh bien, ce n’est pas pareil.
La rentrée BD s’annonce tout à fait savoureuse. Avant-goût.
“Le$$ivée”, par Alison Bechdel, Denoël Graphic. Parution le 22 octobre.
Alors que l’Américaine Alison Bechdel avait laissé une dizaine d’années entre ses deux dernières BD, “C’est toi ma maman ?” et “le Secret de la force surhumaine” (2022), la voilà dans une bonne dynamique. “Lessivée” est une pierre importante de son œuvre, en ce qu’elle réunit à la fois le ton réflexif de ses autobiographies comme “Fun Home” et les personnages des “Gouines à suivre”. Une somme dans laquelle la cérébrale autrice pose une palanquée de questions vertigineuses : l’argent compromet-il l’art ? Comment ne pas se sentir ringard devant la nouvelle génération ? Elever des chèvres constitue-t-il la clé de l’épanouissement ? La BD a la particularité d’être en couleurs, grâce à sa compagne Hollie McNish, dont on sent qu’elle lui insuffle une assurance et une légèreté inhabituelles. You go Alison !
J’ajoute qu’une chouette rétrospective “Alison Bechdel. The Essential” a lieu jusqu’au 26 octobre au Cartoonmuseum de Bâle. Si vous ne pouvez pas vous déplacer jusqu’en Suisse, je conseille de savourer l'intervention à Yale de la dessinatrice sur l’ensemble de sa carrière. Un bain d'intelligence, de politique et d'humour. Génie lesbien ftw.
“Super A”, par Jérémie Moreau, Albin Michel. Parution le 20 août.
Déjà un classique dans la bibliothèque de mon fils, cette BD suit un petit garçon qui se découvre des pouvoirs de super archéen, insufflé par LUCA, le dernier ancêtre commun universel. Pour retrouver sa petite sœur Babette, Aldo va puiser en lui le pouvoir de l’aigle, de la taupe, de l’ours, etc. Jérémie Moreau poursuit son exploration du vivant, dans la lignée du très réussi “Alyte” (éd. 2024, 2024, pour adultes), avec un ouvrage instructif qui n’en oublie pas d’être rigolo. On adore le pantone de couleurs fluos qui agrémente cette parfaite synthèse entre “Dragon Ball” et “Ponyo”
Une obsession, par Nine Antico, Dargaud. Parution le 12 septembre.
“Girls don’t cry”, “Tonight”, “Autel Califorina”, ou, au cinéma, “Playlist”… l’œuvre de Nine Antico a longtemps tourné autour de la quête de l’amour. Est-ce bien raisonnable ? Dans cet album autobiographique, la dessinatrice retrace de son intérêt pour les garçons, de son enfance à nos jours. Et cette dichotomie entre le désir féminin et la sexualité attendue des filles. Jeu de masques, qui se déroule comme il se doit à Venise. Il y a quelque chose de désespérant à voir les femmes se débattre avec les traumas et les injonctions, quelque chose de magnifique à les voir s’en libérer. Un livre résolument post-#MeToo, dessiné d’un trait charbonneux, comme sa dernière BD “Madones et Putains” (Dupuis, 2023).
“Rouge signal”, par Laurie Agusti, éd. 2042. Parution le 22 août.
D’un côté un jeune homme désœuvré, séduit par les théories virilistes d’un collègue qui, croit-il, pourraient lui donner le courage d’aborder Nour, une nouvelle recrue. De l’autre, une onglerie remplie de femmes pleines de vie où l’on pose un vernis nommé “Rouge signal”. Red flag en effet quand les deux mondes vont s’entrechoquer. Venue de la littérature jeunesse, Laurie Agusti signe un album décapant sur le fond comme sur la forme, avec ses cadrages audacieux faits de cases superposées et sa gouache “lavée”. Comme si “Testosterror” de Luz (Albin Michel, 2023) et “Sangliers” de Lisa Blumen (L’Employé du moi, 2025) avaient eu un petit.
“Punk à sein”, par Magali Le Huche, Dargaud. Parution le 19 septembre.
A l’aube de ses quarante ans, Magali Le Huche, qu’on bénira toujours pour nous avoir offert “Poisson-Fesse” (Les Fourmis rouges, 2025), découvre qu’elle souffre d’un cancer du sein. Les Beatles lui avaient servi de béquille pour surmonter sa phobie scolaire comme elle le racontait dans “Nowhere girl” (Dargaud, 2021), ici c’est une passion naissante pour Joe Strummer, le chanteur de The Clash (apparemment on ne dit pas “les Clash” quand on s’y connaît). Sur un sujet épineux, Le Huche a le génie de ne pas verser dans le larmoyant, avec un dessin d’une énergie folle et un ton hypra positif.
Et aussi…
☆ La réédition de “Gen d’Hiroshima” de Keiji Nakazawa au Tripode, chef d’œuvre qu’on appelle communément le “Maus” japonais. Si immanquable que “Le Monde” publie une série en six épisodes sur le sujet cet été.
☆ “Silent Jenny” (Rue de Sèvres), la promesse d’un nouveau banger de Mathieu Bablet.
☆ Deux meufs cools chez Glénat : Mirion Malle pour “Le Problème avec les fantômes” et Claire Fauvel pour “Les Yeux d’Alex”, réflexion sur le female gaze.
☆ Très intriguée par “Et c’est ainsi que je suis née” de Fanny Michaelis (Casterman) sur une femme qui cherche sa place dans une société inégalitaire, encensé par “Libé”.
☆ Des suites réjouissantes : “Francis fait le job” de Claire & Jake (Cornélius), sur le blaireau le plus veule du monde ; le deuxième opus de “La Guerre des Lucas” par Laurent Hopman et Renaud Roche (Deman) sur le calvaire de la production de “L’Empire Contre-Attaque” ; les nouvelles aventures de Fabienne la grenouille influenceuse dans “Animan 2” de Anouk Ricard (Exemplaire) ; Tulipe et ses acolytes célèbrent Halloween dans “La Fête des monstres” de Sophie Guerrive (éd. 4048) ; Lapinot de retour dans “Le chapeau maudit” de Lewis Trondheim (Dargaud).
☆ Deux talents très attendus : Quentin Zuttion fait le récit d’une dépression dans “Sage” (Le Lombard) et David B, le génie de “L’Ascension du Haut-Mal”, propose un voyage au Pays des Morts dans “Monsieur chouette” (L’Association).
☆ Le webtoon “Vertu de Saint-Cyr”, par les inégalables Rutile et Yllogique, arrive version papier chez Dargaud en octobre. L’occasion de redécouvrir le parcours de Vertu, qui tente de sabrer le sexisme chez les élèves-officiers.
Depuis plusieurs mois, une majorité de la profession s’élève contre 9e Art+, la société organisatrice du Festival d’Angoulême, pour sa gestion controversée de l’événement et les dysfonctionnements dans son management. Contre toute attente, la pression a produit un effet. Electrochoc au cœur de l’été, via une annonce non pas de 9e Art+ ni même de l’Association du Festival (commanditaire auprès de 9e Art+), mais des financeurs publics du Festival. La ville d’Angoulême, la communauté d’agglomération Grand Angoulême, le département de la Charente, la région Nouvelle Aquitaine, le ministère de la Culture, la direction régionale des affaires culturelles et le Centre national du livre annoncent que “Monsieur Franck Bondoux a officiellement informé les membres de l’ADBDA de son retrait en qualité de délégué général du festival au terme du contrat qui lie sa société [9e Art+] à l’association du FIBD, fin 2027”. Le communiqué ouvre donc l’ouverture à une mise en concurrence, et au fin du monopole de 9e Art+. Les dossiers pour répondre à l’appel d’offres sont à déposer avant le 17 octobre.
Une victoire ? Pas sûr. Déjà parce que les conditions d’attribution sont déterminées par l’association du Festival et que 9e Art+ se réserve le droit de candidater à sa propre succession. Surtout qu’un Bondoux pourrait en cacher un autre. On ne la fait pas aux auteurs de BD, qui maintiennent le boycott de la manifestation.
“La BD ne représente que quelques pourcentages du business, mais elle constitue ‘la racine de l’univers des Schtroumpfs’”. Dans “Libération”, rencontre avec Véronique Culliford, fille de Peyo et première gestionnaire de l'entreprise familiale. On l’entend aussi dans l’émission Blockbusters présentée par l’incontournable Frédérick Sigrist.
Le “Hollywood Reporter” a détesté le dernier film des Schtroumpfs, laissant entendre que les nombreux grands noms accolés au projet se contentent de cachetonner. Saignant : “it’s comforting to know that already overpaid stars are getting big bucks to sit in recording booths for a couple of days while reading from scripts”.
De manière générale, tout le programme de “Blockbusters” est un régal et je ne peux que fulminer contre l’annulation de cette émission. Je recommande particulièrement l’interview de Julien Neel sur “Lou !”, vingt ans d’endurance, qui tease de grandes révélations dans le tome 3 de “Lou ! Sonata”.
Obélix yassifié dans “Drag Race France”.
“J’aime écrire sur l’Apocalypse, du moins j’aime lire sur le moment précis où tout s’effondre” : le brillant auteur de comics interviewé par Pauline Croquet dans “Le Monde” (avec de beaux portraits de Gaia Squarci).
Signes d’essoufflement sur le marché de la bande dessinée. En difficulté, les éditions Çà et Là (“La couleur des choses”, “Trop n’est pas assez”, “Mon ami Dahmer”…) ont lancé une opération tombola.
Quel est le secret de la longévité de “Léonard” ? Réponse avec Turk, qui le dessine depuis cinquante ans.
“One Piece”, symbole de la résistance en Indonésie.
Cocorico ! “La Route” de Manu Larcenet (Dargaud) a remporté un Eisner Award à San Diego. Tout comme l’important “Guerre à Gaza” de Joe Sacco (Futuropolis) et le saisissant “Devenir enfin moi-même” de Yuna Hirasawa (Glénat).
Faute de repreneur alors que son gérant s’apprête à partir à la retraite, l’immense librairie BDnet de Bastille ferme ses portes.
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