Je suis une grosse pigeonne. Il suffit qu’on me parle de livre conceptuel et je suis en transe. Peut-être parce que c’est marrant, peut-être parce que s’il y a un terrain expérimental, ça signifie que la BD est une discipline artistique comme les autres (et devrait être considérée comme telle). Je ne le dis pas trop fort pour cause de cancel, mais je me rappelle encore de mes émois devant “Un cadeau” (L’Association, 2013), BD à usage unique de Ruppert & Mulot où l’on déchire et creuse le papier (tout comme le chirurgien de l’histoire creuse dans un corps).
Ça ne vous étonnera donc pas que j’adhère complètement aux livres-objets de Marc-Antoine Mathieu. Dernière trouvaille ? “L’Infiniment Moyen et plus si infinités dans les limites finies d’une édition minimaliste” (Delcourt, 1er/10), livre de 2 cm de hauteur qui a dû être un casse-tête à dessiner (à la taille originale) et à fabriquer. Il se trouve que cet ouvrage qui se lit avec une loupe (livrée dans un élégant coffret) est absolument illisible. Il faut tellement d’efforts pour déchiffrer quoi que ce soit que c’est la migraine assurée. Je ne renie pas pour autant mon admiration, bien trop fière de pouvoir ajouter cette pièce rare à mes étagères, dis-je comme si je vivais à la BNF alors que je n’organise pour ainsi dire jamais de séances type “Viens voir mes estampes”.
Dans le genre conceptuel mais plus accessible, je recommande “Des faits marquants” (L’Agrume, 16/10) dans lequel Margaux Manchon déroule une Histoire de France toute subjective (droit de vote des femmes, import du poney, lancement de “Sim City”, sortie de “Papillon de lumière” de Cindy Sander…). Le Grand Est a du talent. Avec son humour entre Liv Strömquist et Salomé Lahoche, la dessinatrice vosgienne m’a fait me rouler par terre de rire. A ce stade du texte, vous aurez compris que je suis une personne proche de mes émotions. Vous n’êtes pas obligés de me croire.
Pour le projet super secret er super imminent sur lequel je travaille actuellement, j’ai consulté pas mal d’ouvrages théoriques sur la BD alternative. Par exemple, “Contrebande” (éd. du Commun, septembre 2024) de Morvandiau, assez aride mais mine de détails précieux. Je vous en offre un, le témoignage de Jean-Louis Gauthey, patron des éditions Cornélius (qui publient Charles Burns, Shigeru Mizuki ou la formidable série “Francis” de Claire & Jake…)
“Pendant les dix premières années de Cornélius, j’étais totalement inculte, inexpérimenté et incompétent en matière administrative et fiscale. (...) Cornélius n’a pas eu de comptabilité véritablement professionnelle avant d’avoir dépassé sa cinquième année. Ce qui était totalement tragique. (...) En 2000, on était vraiment au bout du rouleau, on a failli déposer le bilan. Et puis un éditeur a proposé de nous racheter, on est rentrés dans des discussions autour de la valeur de Cornélius. Mais pour qu’il puisse se faire une idée de celle-ci, il fallait lui fournir des documents... que nous n’avions pas. Je n’avais aucun outil pour calculer la rentabilité des livres, le stockage était quelque chose de très empirique, il n’y avait pas de livre de comptes, etc. Pendant 6 mois, j’ai travaillé comme un fou pour apprendre les bases et pour produire ces documents et tout mettre en ordre. À ce moment-là, j’ai trouvé un bon comptable, le meilleur que j’ai jamais eu, et lui m’a beaucoup aidé. [Le sérigraphe avec qui je me suis formél aussi (...) puisqu’il était passé par des phases abominables avec l’administration fiscale. Je suis allé à la chambre de commerce et sur Internet, j’ai grappillé à gauche à droite des informations. (...) J’ai découvert qu’il y avait des tas de trucs qu’on n’avait jamais payés, et inversement, des choses qu’on n’aurait pas dû payer. Jai établi un livre de comptes, un prévisionnel sur deux ans, et fait évaluer la valeur de chacun des bouquins parus pour analyser s’ils avaient été des échecs ou des succès, s’il leur était encore possible de passer du rang d’objet inconnu à celui de succès potentiel. (...) Un an plus tard quand [l’éditeur intéressé] est revenu me voir en disant: ‘Peut-être que maintenant on peut le faire? - Non, ai-je répondu, on ne peut plus le faire. Grâce à toi.’ Ça nous a sauvé.”
“Bota Bota”, par Paru Itagaki, traduit par Djamel Rabahi, Ki-oon, 7,95 euros. Parution 2/10.
Mako est frappée d’une drôle de malédiction : dès qu’elle touche quelque chose de sale, elle saigne du nez façon geyser islandais. Or, comme chacun le sait, le sexe, c’est sale. Mako a du mal à trouver des fétichistes des mares de sang, mais elle s’obstine dans sa quête pour le dépucelage. Sur un postulat absurde, l’autrice de “Beastars” signe un one-shot très original, à l’imagerie érotico-gore pas désagréable. Il se trouve qu’après un accident de vélo, je ressemblais exactement à la couverture : c’est qu’on appelle de la littérature immersive.
“Boycat”, par Aurélien Fernandez, Exemplaire, 160 p., 16,50 euros.
On aime le shôjo à la française et donc cette BD qui n’est pas sans rappeler celles de Lucie Bryon. Michel est beau, mystérieux, mutique. Sa collègue Ursi, au sein du supermarché Youki Market, est folle amoureuse de lui. C’est jusqu’à ce qu’elle découvre que Michel… est un mecha, téléguidé de l’intérieur par trois chatons. Comme quoi en matière de relations hétérosexuelles, la barre est au sol.
Les aventures fictives, par Léa MKL, Super Loto éd., 208 p., 22 euros.
Trop d’alcool, de commandes sur “Trauma Eats”, de pensées intrusives comme “Je pense sincèrement que boire une bouteille entière d’huile de lavande soignera mon anxiété” ou “Est-ce qu’ouvrir un compte OnlyFan est la solution à mes problèmes ?” (on en est toutes là, meuf). La narratrice de ce récit sensoriel et viscéral soigne sa dépression à coup de repos, de maison de campagne, d’interrogations sur la maternité et de désintérêt pour la vie sociale. Ce que j’appelle aussi : entrer dans la trentaine.
“Connaître mon corps, atteindre l’orgasme, a été pour moi un outil d’émancipation” : Nine Antico, qui vient de publier “Une obsession” (Dargaud), interrogée par Adrien Le Gal.
Ça va mal pour le marché de la BD indépendante. Un bon résumé de la situation, toujours par Adrien Le Gal.
Est-ce que les auteurs de BD vont bien ? Non. Du moins, on le suppose en l’absence de données. Pour y remédier, les Etats généraux de la BD, menés par Benoît Peeters, Denis Bajram et Valérie Mangin, lancent une nouvelle enquête, dix ans après celle de 2016.
“J’ai été frappé par l’expressivité folle de son dessin qui traduisait une sincérité maximale, désarmante, et par son audace à nous parler sans tabou de toutes ses névroses et ses désirs” : un bel article de Vincent Brunner sur Aline Kominsky-Crumb, disparue en 2022 et mise à l’honneur au toujours impeccable festival Formula Bula.
“Avec [‘L’Ascension du Haut Mal’], j’ai compris le pouvoir du dessin. Et aussi son pouvoir physique sur moi : je pouvais faire partir la douleur héritée de cette histoire, en la dessinant sur le papier…” : David B. est interviewé ici et on apprend que son chef-d'œuvre est en cours d’adaptation au cinéma, qu’il pourrait y avoir une suite en BD, mais aussi que l’inoubliable héros de cette histoire, son frère épileptique Jean-Christophe dit “Tito”, est décédé il y a deux ans.
Avant “C’est la faute aux jeux vidéo”, il y avait “C’est la faute aux BD”. Cet article détaille la censure dans l’Alberta au Canada, qui a créé un Bureau spécial en 1954 pour remédier à ce grand danger. Deux ans plus tard, il diffusait un fascicule intitulé “What’s Wrong with Comic Books?” dont la beauté graphique va à l’encontre du message, si je ne m’abuse.
Cet adorable daddy spécialisé dans les livres rares nous explique les différences entre le prototype de “Berserk” de Kentarō Miura et la version finale (publiée chez Glénat Manga).
L’anniversaire des 25 ans de “Nana” d’Ai Yazawa tournerait-il au naufrage ? Entre une collection Uniqlo qu’on a connu plus inspiré, le coffret Delcourt / Tonkam critiqué pour sa sobriété, voilà une affaire d’événement raté si l’on en croit les retours. Avec peut-être la double peine d’avoir surfé sur la confusion avec un véritable événement organisé par l’éditeur français. Les Nana méritent mieux !
Avez-vous déjà vu un reel aussi lacrymal que “Le Tombeau des Lucioles” ? Maintenant oui.
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