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BD sans modération · Nov 6, 2025

Cette couverture hantera vos cauchemars

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Amandine Schmitt · BD sans modération

Les “Cahiers de la BD” posent une excellente question : quel avenir pour la BD franco-belge ? Quand je suis allée visiter Turk, dessinateur de l’increvable “Léonard” (50 ans de publication), j’ai senti que cette façon de faire de la BD était en train de se refermer. Turk, bourreau de travail toute sa vie, envisage la retraite. Ça me fascine aussi de constater qu’aujourd’hui, rares sont les auteurs qui savent fabriquer du 48 CC (terme forgé par Jean-Christophe Menu pour désigner le 48 pages cartonné et en couleurs). C’est vrai pour les novices comme pour les plus aguerris. Ainsi Fabcaro, une quarantaine de BD au compteur, me confiait que maîtriser un format aussi court qu’un album d’Astérix n’avait rien d’une évidence pour lui.

Je reste un peu perplexe face à certains arguments avancés par “les Cahiers” quant à l’essoufflement de la franco-belge, par exemple que les dessinateurs “patrimoniaux” seraient relégués au placard par leurs maisons d’édition mais aussi délibérément oubliés par les écoles d’art. On apprendrait même aux apprentis bédéastes à dénigrer leurs aînés et on leur enseignerait que le « graphisme n’est pas primordial ». L’académisme à la limite, mais le graphisme ?!

Ce qui m’apparaît surtout à la lecture de ce dossier, c’est que la BD franco-belge a une définition mouvante - Bastien Vivès, interrogé, cite par exemple Riad Sattouf, que j’aurais peut-être classé du côté du roman graphique (bien que j’exècre ce terme). J’ai l’impression que “les Cahiers” l’entendent au sens des grands classiques et des grands auteurs à la Peyo, Franquin, Hergé. Dans ce cas, j’opposerai qu’ils ont bien des successeurs, qui se sont illustrés tout comme eux au rayon jeunesse : Zep avec “Titeuf”, Julien Neel avec “Lou!”, Alexis Dormal avec “Pico Bogue”, Wilfrid Lupano, Mayana ltoïz et Paul Cauuet avec “Le Loup en slip”…

A mon avis il y a une question qui annule ces comptes d’apothicaire. Si la BD franco-belge disparaît, est-ce grave ? Cela fragilise sans doute l’économie de certaines maisons d’édition, mais qu’en est-il d’un pur point de vue artistique ? Sur le plan de la forme, je ne pense pas. On ne publie plus par exemple de format à l’italienne comme les premiers “Gaston” et le milieu de la BD ne s’est pas effondré. A condition bien sûr de continuer à produire des livres qui tournent autour des 10 euros. Sur le fond, je pense que c’est encore moins grave. Il n’y a rien de mal à ce qu’on raconte des histoires d’aujourd’hui, ni à ce que certaines mœurs dépassées soient revues (voir “Astérix en Lusitanie” ci-dessous). Quant au style, on ne manque pas de talents qui dessinent tout aussi bien que leurs prédécesseurs, que ce soit dans une filiation (Lucas Harari, par exemple) ou pas du tout (incontestable beauté du trait de Brecht Evens ou Manu Larcenet). Plutôt que de pleurer la disparition de la BD franco-belge, célébrons que la BD actuelle soit d’une immense vivacité.

“Le Papillon des étoiles”, par Bernard Werber et Jean-Michel Ponzio, Albin Michel, 120 p., 18,90 euros.

Vous le voyez, le visage de Bernard Werber tourné vers l’avenir, façon propagande communiste ? Ce serait drôle s’il y avait une once de recul dans cet album – ce n’est pas le cas. Bernard Werber, pardon Yves Kramer, est le top of the pop des astronomes, détenteur d’une solution pour quitter ce monde de fous pour de bon (comme Pierpoljak). Bon, Kramer a beau être un être d’exception capable de laver l’humanité de ses péchés, ça ne l’empêche pas de renverser Elisabeth Malory dès les premières pages. Elle perd l’usage de ses jambes dans l’accident, mais rien n’arrête le forcing de Kramer, qui convainc cette jolie femme, navigatrice de métier, d’embarquer sur son voilier spatial “propulsé par la lumière des rayons stellaires”. Bon deal pour Kramer : Malory, pleine de ressentiment ici-bas, devient une chagasse dans l’espace. Le manque d’oxygène, sans doute… Miraculeusement debout, elle titille Kramer-Werber avec des dialogues LV2 Harlequin : “Surprends-moi… la seule chose que je redoute, c’est l’ennui”. Elisabeth Malory meurt après deux grossesses. Dans l’espace, personne ne vous entendra devenir une woman in the fridge.

Mille ans passent et ce n’est pas une figure de style. Au lieu de se demander comment aurait pu s’organiser cette société de 100 000 passagers (toujours pas une figure de style), Werber se contente d’égrener les révoltes successives. Le discours guerrier avant le care, bien sûr. Ce qui, à mon humble avis, en fait le négatif parfait de “Silent Jenny” de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres). On en arrive à Elisabeth-72, descendante directe d’Elisabeth Malory, qui, en compagnie d’un certain Adrien, trouve enfin une planète hospitalière. Au bout de deux ans, ils ont toujours le même abri pourri en chaume, sans doute parce qu’Adrien a le cerveau tout aux tactiques pour pécho Elisabeth-72. S’il y a quelque chose qu’on colonise ici, ce n’est pas tant l’espace que le corps des femmes.

Par un truchement inepte que je vous épargne, une petite fille arrive, nommée Eya. En grandissant, celle-ci développe une maladie inédite : elle déforme les prénoms. Et voilà qu’elle nous révèle que Eya = Eve ; Adrien = Adam ; Elisabeth-72 = Lilith et Yves… = Yahvé. Bernard Werber enfonce le clou dans la postface, dans laquelle il explique que cette histoire (d’abord un roman) lui a été inspirée par un entretien avec une médium. Elle lui avait révélé que, dans l’une de ses vies antérieures, il aurait été “l’homme qui a fait migrer un grand nombre d’habitants de [sa] planète pour qu’ils viennent coloniser la Terre”. Oh, Seigneur. Pardon, oh, Werber.

On pensait que c’était l’accalmie, mais “L’Humanité” fait le point sur les éditeurs (tous indépendants) qui boycotteront le prochain Festival d’Angoulême : L’Association, Ça & Là, Six pieds sous terre, depuis rejoints par Exemplaire. Plus symbolique encore, Anouk Ricard, Grand Prix de l’édition 2025, qui dit avoir ressenti du “dénigrement” de la part du délégué général Franck Bondoux, fait l’impasse sur l’événement, renonçant de fait à la rétrospective qui devait lui être consacrée. Pendant ce temps, l’organisation du festival déroule tranquillement les expositions à venir, consacrées à Hitoshi Iwaaki, Kazuo Umezz, David Prudhomme ou Emilie Tronche. On rappelle que l’appel d’offres est toujours en cours pour trouver un remplaçant à 9e Art+, société organisatrice controversée, dirigée par Bondoux. Si le lauréat devait être… 9e Art+, on peut imaginer l’implosion.

Réponse samedi 8 novembre 😱

  • Continuons sur notre traditionnelle franco-belge, avec la sortie du sympatoche “Astérix en Lusitanie” de Fabcaro et Didier Conrad. France Info y a vu un événement : une augmentation de 40 centimes. J’en ai vu un autre : Baba, le pirate noir, n’a plus d’accent. Fabcaro réagit en faisant allusion à la polémique autour du dessinateur Dany dans cette interview.

  • J’ai minutieusement confectionné cet article sur la réédition très soignée aux éditions du Tripode de “Gen d’Hiroshima”, avec la problématique suivante : pourquoi le chef-d’œuvre de Keiji Nakazawa, a-t-il connu un parcours éditorial si complexe, en France comme au Japon ?

  • Sélection d’albums de la rentrée. Mes choix : “Punk à sein”, par Magali le Huche (Dargaud), “Rouge Signal”, par Laurie Agusti (éd. 2042), “Silent Jenny”, par Mathieu Bablet (Rue de Sèvres), “Une obsession”, par Nine Antico (Dargaud), “Le$$ivée”, par Alison Bechdel (Denoël Graphic), “Super A”, par Jérémie Moreau (Albin Michel), “Palmer dans le rouge”, par René Pétillon et Manu Larcenet (Dargaud), “Des faits marquants”, par Margaux Manchon (L’Agrume) et “Bota bota”, par Paru Itagaki (Ki-oon).

  • Je n’en ai pas fini de promouvoir le hors-série du “Nouvel Obs” autour de la crème de la BD du XXIe siècle. Je le fais même face caméra.

  • L’enseigne géante du Lucky Luke Burger, premier fast food d’Angoulême (à ne pas confondre avec l’actuel Quick d’Angoulême et son partenariat avec Lucky Luke), est à vendre.

  • Le “NYT Style” a listé les 25 couvertures de magazine les plus influentes de tous les temps et on y parle de celle d’Art Spiegelman et Françoise Mouly après le 11-Septembre : deux tours noires sur fond (un peu moins) noir.

  • Jolie sélection du prix BD Fnac / France Inter, avec 2x Mathieu Bablet (”Shin Zero” et “Silent Jenny”), qui le mérite bien.

  • “Son père a vendu une de ses planches de Tintin pour lui permettre de racheter sa part de la maison conjugale” : portrait de Lolita Séchan, autrice de BD reconvertie en manageuse de son père, Renaud.

  • Si vous avez toujours rêvé d’entendre Edouard Philippe parler d’Astérix, c’est possible.

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