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Aux livres etc. · Aug 21, 2026

Faut-il connaitre l’histoire pour comprendre la littérature ?

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Julia Marras · Aux livres etc.

Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.

Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.

Cette lettre est gratuite (et le restera). Vous avez la possibilité de soutenir mon travail, par un don ponctuel ou mensuel, à partir de quelques euros. Je remercie toutes celles et ceux qui m’encouragent par ce biais. 🙏

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Fruit des lectures de l’année, quand le cerveau se repose (enfin, partiellement, jamais assez), tout cela mature et donne lieu à un florilège.

Peut-on être amie avec des personnes qui n’aiment pas les mêmes livres que nous ? Et apprécie-t-on forcément celles avec qui l’on partage des coups de cœur ?

Pourquoi les nouvelles ne décollent-elles jamais en France ? (Renée en a parlé ici.)

Quand aurais-je le temps de lire tout ce qui me fait envie ?

Dois-je me séparer d’un livre qui dort dans ma pile à lire depuis 12 ans ?

Peut-on décemment revendre les romans qu’on nous a offerts ? Ou pire, ceux qui nous sont dédicacés ?

C’est ce qui va nous intéresser aujourd’hui ! Pour les questions précédentes, si vous avez des réponses, je prends aussi. 😄

Et comme promis dans la partie recos, mes retours sur les livres recommandés par Mathilde Desaché.

Pas toute la production portugaise, mais la plupart des livres que j’ai lus d’auteur·ices de ce pays dans le cadre du book club de la newsletter. Nous avons lu le trimestre dernier des romans de Saramago1, Lidia Jorge2 et Antonio Lobo Antunes3. J’ai reconnu de grandes qualités à chacun de ces ouvrages, stylistiques, poétiques, au niveau de leur construction, mais j’ai eu du mal à les saisir réellement, notamment celui sur la révolution des Œillets4 (que je connais très peu) et la guerre en Angola5 (dont je ne suis pas plus familière). J’imaginais que ces romans allaient me donner les clés pour mieux comprendre ces épisodes historiques mais ils n’ont fait qu’ajouter de la confusion, du mystère.

Les aurais-je davantage appréciés si j’avais eu des notions sur les subtilités de ces événements ? Ou peut-être sont-ils embrouillés pour faire part de l’opacité (pour la révolution) ou de l’horreur des faits (angolais) ?

Ou la force d’un grand texte doit-elle être intrinsèque, quels que soient le lecteur et ses connaissances ?

La théorie littéraire s’est déjà posé ces questions (évidemment).

Et plusieurs courants s’opposent (… évidemment bis !).

Jusqu’au XIXe, la critique s’intéressait davantage à la beauté du texte lui-même, à son esthétique et à sa rhétorique, sans systématiquement le rattacher à son contexte historique ou à la biographie de son auteur. Un roman était souvent considéré comme un objet autonome.

Puis arrive Auguste Comte (entre autres) qui dans son Cours de philosophie positive, invite à voir les œuvres d’art comme des faits et produits, engendrés par des causes. La critique ne doit pas seulement juger une réalisation artistique mais y lire une réalité sociale. L’écriture littéraire devient (pour partie) l’archive de l’histoire.

L’œuvre doit être comprise dans son contexte, on s’intéresse davantage à la formation et provenance de l’écrivain.

« Expliquer les œuvres par les hommes et les hommes par les milieux »

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française .

Au XXe, le Lagarde et Michard, célèbre manuel scolaire, devient la référence des études littéraires, instaurant pour principe la connaissance de l’auteur, de sa vie et du contexte d’écriture comme préalables indiscutables à la compréhension d’une œuvre. C’est par ces éléments qu’on étudiait le texte, l’expliquait, le saisissait.

La collection complète des Lagarde et Michard, crédit photo Librairie Mollat.

Puis arrive Jauss, un théoricien phare des études littéraires, et sa théorie de la réception. Pour lui il n’y a pas de texte sans contexte. Que ce soit l’ancrage historique mais aussi les dispositions, l’horizon mental du lecteur qui s’empare d’un ouvrage. Le sens d’une œuvre n’est pas fixé une fois pour toutes : il se construit dans la rencontre entre le texte, qui porte les traces de son époque, et le lecteur, qui apporte ses propres attentes. Le contexte de production compte, tout comme celui du moment de sa réception, qui évolue donc.

Nous sommes globalement à une ère où le contexte a de l’importance. Mais ne devrait-on pas s’en tenir au texte et à sa qualité, à sa force pour apprécier une œuvre littéraire ? Ce qui est autour ne parasite-t-il pas notre lecture (comme certains théoriciens l’ont pensé) ?

C’est là qu’intervient notre lecture critique de l’œuvre, en tant que lecteur·ice.

Lit-on pour l’esthétique, pour dévoiler la psychologie de l’auteur, son inconscient ou pour décrypter la société ? Ou pour un peu de tout ça à différents degrés ? Chaque personne qui se plonge dans un roman fait un choix qui varie selon le livre, le moment, son humeur, ses attentes…

L’expérience (que l’on a tous eu, je pense) de lectures opaques, au collège ou au lycée, quand on n’avait pas nécessairement les armes pour comprendre le contexte et le sous-texte de certains classiques illustre, selon moi, l’intérêt d’avoir des bases historiques pour mieux ancrer la portée d’un ouvrage qui serait situé à d’autres temps ou lieux.

Lors de mes cours d’été à la Sorbonne, je suis à chaque fois embarquée par les œuvres présentées en profondeur, avec des éclairages sur le contexte et les positions de l’auteur·ice qui leur donnent une nouvelle dimension. Je les apprécie alors différemment. Ce fut le cas par exemple pour le Mariage de Figaro qui est passé pour moi d’une pièce divertissante aux gros sabots (pardon Beaumarchais) à un texte révolutionnaire (car préfigurant de la Révolution et de la « prise de pouvoir » des valets sur les maitres, du peuple sur la Monarchie). La lecture politique m’avait totalement échappé.

Le Mariage de Figaro, éventail de théâtre vers 1785. Il n’y avait peut-être pas de canicule mais les éventails étaient classes.

Ou plutôt, si le texte peut se passer du contexte, celui-ci permet de l’enrichir.

C’est probablement pour cela que certains romans de littérature étrangère peuvent paraitre plus opaques de prime abord, si l’on n’est pas armés pour les saisir dans toutes leurs dimensions. Même s’il y a bien sûr des textes, bruts, brillants qui nous transportent, même si certaines facettes restent à dévoiler. Et finalement, avec toutes les confusions et questions qu’ils ont soulevées, les romans portugais à l’origine de ces réflexions m’ont marquée et m’auront poussée à effectuer des recherches complémentaires.

Je jongle avec ces notions et cherche donc tout autant des réponses que je propose des pistes. D’un point de vue très personnel, je préfère (actuellement) les lectures que je mets en perspective et comprends dans leur ensemble. Est-ce qu’un livre vous a déjà résisté faute de contexte ?

À vous de me dire où vous vous situez sur le prisme qui va de « yolo j’attaque un texte brut les yeux fermés » à « je ponce Wikipedia pour connaitre tout de l’auteur, du contexte et de la période avant de lire la moindre ligne ».

Nous avions échangé avec Mathilde Desaché des recommandations croisées sur l’été. J’ai pu lire les livres qu’elle m’avait proposés, sauf L’Orfèvre qui n’est plus publié mais que j’emprunterai à la bibliothèque dès que celle-ci sera rouverte à des horaires accessibles.

Voici donc les retours de lecture promis.

Ma valise cet été

Ce roman (peut-on dire best-seller ?) a beaucoup fait parler et me faisait déjà de l’œil, ce qui est parfois risqué car l’horizon d’attente est haut. Mais il a remporté son pari ! J’ai trouvé fascinante cette capacité à tracer le portrait d’une femme via sa correspondance ; sa vie et sa personnalité piquante se dessinent au fil des lettres. C’est savoureux, facile à lire et très agréable. Parfait pour l’été, même si sont abordées des questions profondes comme celle du deuil.

J’ai été tout de suite embarquée par ce roman qui pourrait se lire d’une traite, comme le flux de pensée intérieur d’un autiste handicapé mental qui ne peut pas parler. Le style fluide et ponctué de mots incongrus est très agréable, fait parfois sourire et donne une dimension touchante au récit. On perçoit notamment comment l’épidémie du Covid a pu affecter la condition des personnes suivies pour ce type de trouble.

Merci Mathilde pour cette recommandation d’un roman à côté duquel j’étais passée et qui est une belle découverte. Mon plus grand coup de cœur de cette sélection.

Qu’il est difficile de me conseiller un livre sur le repos et la paresse. Si vous me suivez depuis un moment, vous savez sans doute que c’est un thème qui me passionne et sur lequel j’ai déjà beaucoup lu.

Si ici la partie constat est bien documentée et sans appel (elle devrait être mise entre toutes les mains pour démontrer les dommages collatéraux du capitalisme dans une société qui n’a jamais été si peu oisive), les dimensions plus spirituelles et « développement personnel » m’ont moins parlé. Je suis restée hermétique à l’approche pratique, avec des exercices et grilles à remplir. Si c’est un procédé auquel vous êtes sensible et qui pourrait vous aider à avancer sur la voie du repos, cela pourrait vous plaire.

J’ai été davantage touchée par la vision politique d’Hadrien Klent ou de Lydie Salvayre, par celle intime et collective de Libérer la paresse ou par celle quasi nihiliste de Bartleby. 🫶

Je l’ai gardé pour la fin mais c’est le roman qui m’a le moins plu. Je suis quand même allée jusqu’au bout pour voir si un virage allait m’embarquer mais je suis restée sur le bord de la route. Je ne suis pas rentrée dans l’histoire qui m’a paru loufoque, sur un fond historique distordu. Je n’ai pas non plus été sensible à cet humour ni aux personnages qui manquent pour moi de profondeur. L’héroïne (Suzanne) m’a semblé perdue dans un jeu de quilles, presque femme-objet pendant toute une partie du roman. Je ne suis pas cliente de ce style léger, badin pour aborder des questions qui pourtant m’intéressent (la religion, l’homosexualité dans les milieux ruraux, les croyances populaires, la crédulité des foules…).

Cela aura eu le mérite de me faire lire hors de ma zone de confort, mais c’est un non pour moi.

Je vous avais annoncé pour cet été une sélection d’accords livre-vin mais je vous la livrerai plutôt pour mes premiers retours sur la rentrée littéraire. En attendant, vous pouvez découvrir le fabuleux outil développé par Laura pour lire et boire en harmonie.

On en reparlera !

Rentrée littéraire ou pas, bonnes lectures et rendez-vous dans deux semaines.

Julia

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Si tu es intéressé·e par le cercle de lecture de la newsletter, tu trouveras plus d’infos ici.

Le cercle de lecture

1

Histoire du siège de Lisbonne et Tous les noms

2

Misericordia et Les mémorables

4

Les mémorables, Lidia Jorge

5

Le cul de Judas, Antonio Lobo Antunes

Read the original on auxlivresetc.substack.com

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