Le devis, chef d’œuvre de l’ingénieur
- Gauthier Roussilhe
Au hasard de mes recherches récentes j’ai été amené à lire quelques chapitres de l’excellent livre d’Hélène Vérin publié en 1993 : La gloire des ingénieurs, l’intelligence technique du XVIe au XVIIIe siècle[^1]. Pour toute personne qui étudie la sociologie et l’histoire des ingénieurs en France c’est un livre incontournable. Il y a dans cette ouvrage, un chapitre qui m’a particulièrement intéressé et qui a motivé cette modeste fiche de lecture qui n’en reprend que quelques bribes : Un lieu inédit – L’ingénieur, l’État, l’entreprise. L’autrice déplie alors le façonnage du devis par le corps des ingénieurs au XVIIIe comme outil de contrôle des dépenses d’État mais aussi comme un moyen de faire valoir leur légitimité et leur contrôle, somme toute abstrait, sur les projets militaires et civils de l’époque.

Établir un devis, dans les travaux publics et militaires, c’est traduire en contrat, en fait économique, un projet technique.
Au-delà de l’aspect économique, Hélène Vérin rappelle la dimension politique du devis, largement oubliée aujourd’hui alors que le devis est toujours une scène dressée pour la négociation. Dans la période étudiée, l’ingénieur est ici au service du roi et porte son projet :
C’était la rencontre d’un projet politique, celui du roi, et d’un projet économique, celui de l’entrepreneur ; le premier visant à l’accroissement de sa puissance, le second, celui de son profit.
Le devis est ce qui permet de répondre au plus juste à des intentions. Quelles sont ces “intentions” ? Ce sont celles qui dérivent du projet royal : accroître la puissance de la nation.
Il faut toutefois noter que dans ce contexte le terme d’entreprise ne revoit pas du tout à sa signification contemporaine, il s’agit plutôt du projet qui doit être mené à bien pour plusieurs métiers regroupés dans une société, ici compris comme le véhicule temporaire pour répondre à la demande émanant de l’État. Aujourd’hui, nous appelons ça un groupement :
Une fois l’entreprise achevée, la réception des travaux faite, la société distribue les profits entre les tenants de l’entreprise et se dissout.
Dans ce contexte, l’administration de l’État, notamment ses ministres, souhaitent éviter les arrangements durant l’entreprise qui ne permet pas de savoir ce qui est réellement payé et qu’est-ce qui justifie l’allocation de fonds à différentes tâches aux dépens de l’accord initial. Un autre problème se pose : étant donné que les sociétés sont des structures temporaires elles n’ont pas vocation à former des ouvriers sur le long terme puisque rien ne les lit aux entrepreneurs qui les sollicitent :
Ce fonctionnement pose de graves problèmes à l’administration qui veut des garanties sur les qualités techniques des produits livrés (solidité, durée) et espère un perfectionnement des productions. Pour ce faire, il est nécessaire de former les ouvriers mais les entrepreneurs s’en soucient peu puisque les travaux finissent généralement avant que les apprentis sachent le métier. Certains devis vont alors porter une clause dont l’application sera effective à la fin XVIIIe siècle : créer des écoles publiques de construction navale.
Reprenant son analyse du devis, Vérin cite les écrits du célèbre ingénieur Bélidor, auteur du livre publié en 1729, La Science des ingénieurs, pour nommer la dimension morale donnée au devis par ce corps :
C’est dans le devis, écrit Bélidor, qu’un ingénieur habile peut donner des marques de sa capacité, & c’est en effet l’endroit par lequel on peut en juger le plus sûrement. Son goût et ses bons principes se verront par les dimensions prescrites ; son esprit net et juste, dans l’ordre et l’arrangement du devis ; sa capacité de faire exécuter les travaux les plus difficiles, par le détail bien circonstancié debout ce qui doit entrer dans la construction ; enfin, pointe extrême de la pénétration de son esprit, qui fait que rien ne lui échappera […] : même l’imprévisible sera prévu et calculable.
On pourrait dire dans le jargon d’aujourd’hui que la technique de l’ingénieur consiste à produire un artefact qui réponde à une intention multicritères grâce à une combinaison optimale d’effets calculables. Ce qui se résume dans les deux principes qui doivent guider l’action de l’ingénieur : en gros comme en détail, rendre raison et rendre compte de ses choix. Le plan général du projet, qu’il soumet à la décision du roi, doit répondre à ces deux impératifs ; le devis doit en régler les procédures d’application.

Le format du devis a été codifié au XVIIe siècle pour rationaliser la construction des fortifications demandées par le roi. Ainsi, Vauban a eu un rôle crucial pour définir ce que doit comprendre un devis :
Vauban avait […] codifié les devis des travaux à l’usage des ingénieurs du roi. Outre le plan côté et le mémoire explicatif, ils devaient comprendre quatre parties : les dimensions principales de l’ouvrage, les qualités des matériaux, l’ordre des constructions particulières et les conditions faites aux entrepreneurs. Le devis estimatif devait donner le détail des coûts de chaque opération constructive. Cependant, la place forte a cette particularité de s’inscrire dans un cercle, ce qui permet de suivre dans le devis un ordre d’exposition particulièrement séduisant, celui qui procède du centre vers la périphérie.
Le devis étant dressé par les ingénieurs du roi, ces derniers décident donc du plan général et de tous les détails techniques du projet. Les entrepreneurs ne peuvent que décider s’ils ont les capacités de répondre à cette demande sans vraiment pouvoir la remettre en question. Ici l’ingénieur fait autorité et le devis est lu à haute voix devant les entrepreneurs potentiellement intéressés.
Il était d’usage, pendant l’adjudication, de “lire à haute voix le devis tout entier, afin que les prétendants à ladite entreprise puisse être informés”, écrit Bélidor. Si pour l’ingénieur, le directeur des fortifications, l’intendant qui fait lire le devis, cette description des premières opérations du tracé peut être entendue à l’aide d’une représentation qui leur est connue - la projection géométrique sur un plan -, on peut se demander comment les entrepreneurs reçoivent ce genre d’information.
… la lecture du devis, comme l’irruption d’un espace essentiellement autre. Un espace entièrement conçu qui, se surimposant au souvenir du lieu et aux jugements qui s’y accordaient, met, en quelque sorte, ces jugements en suspens.
Si l’entrepreneur doit être “suffisamment entendu” pour établir le rapport entre ces directives et ses propres contraintes, il convient ici surtout qu’il y acquiesce en bloc, qu’il se soumette à cet ordre général. Il a été exclu de son élaboration, puisqu’elle est confiée à l’ingénieur seul. L’établissement du niveau général, les profils des revêtements, leurs épaisseurs, la profondeur des fondations ont été décidés après que l’ingénieur eut reconnu le terrain par des sondes, eut apprécié la qualité des terres.
Les entrepreneurs, complétement exclus de ces évaluations et estimations, ne manqueront pas d’exprimer leur agacement ; comme dans ce mémoire de 1760, où l’un d’entre eux explique “Qu’il soit question de fixer les prix pour de nouveaux ouvrages, de la manière dont cela se fait aujourd’huy, l’entrepreneur n’y est presque jamais pour discuter ses intérêts : cela se fait toujours avant qu’il soit nommé, il y seroit même, que par le peu de confiance ou l’espèce de mépris que l’on a, qui fait que l’on dédaigne son avis, il ne seroit point écouté ; aussi en résulte t-il des inconvénients ; le trop de zèle emporte souvent Messieurs les ingénieurs à des spéculations trop rigides et trop recherchées”
Finalement, l’autrice une analyse fine de ce qui se joue autour du devis. En premier lieu, elle rappelle que la constitution du devis permet de “mimer l’ordre de la science”, en précédant de l’abstrait au concret et en faisant de nombreuses mesures et essais jusqu’à se fixer sur une façon de mener le projet qui semble la plus juste autant qu’un point de vue technique qu’économique. Ce processus porté par l’ingénieur est censé tout prévoir, même l’imprévisible comme le rappelle Bélidor. En ce faisant, l’ingénieur suspend le jugement sur le projet le plus adéquat puisque l’établissement du devis lui donne seul l’autorité du choix final. Or, l’autrice relève que la compréhension du devis n’est en aucun cas univoque. Toutes les parties prenantes savent bien qu’il y aura des ajustements à faire lorsque le plan abstrait se confronte à la réalisation de l’ouvrage. En fait, le devis est par définition équivoque :
Ces diverses manières de se représenter des travaux ne sont autre chose que la mise en œuvre de logiques différentes, si l’on entend ici par “logique” un certain rapport entre des jugements et des définitions de termes. On ne peut s’entendre sur les termes” que dans la mesure où l’on accepte qu’ils ne correspondent pas aux mêmes jugements. N’est-ce pas grâce à une suspension du jugement que l’ingénieur, lorsqu’il a conçu son projet, a pu y essayer des combinaisons possibles, entre plusieurs possibles, afin de choisir la meilleure possible ? N’est-ce pas ce que la lecture du devis suscite, dans l’esprit des parties concernées par la réalisation du projet : cette indétermination, qui fait apparaître des possibles ? Mais alors, cela signifie que, par définition, un contrat est équivoque, même si tous les termes en sont soigneusement éclaircis. Si donc la méfiance et le doute définissent l’état d’esprit dans lequel le contrat est passé, c’est parce que chacun sait bien que contracter est se mettre d’accord sur une équivoque. C’est dire que les travaux ne pourront être bien conduits que par des aménagement constants de cette équivoque sur laquelle on s’est mis d’accord et qui ne doit jamais être prise pour une identité de vue. C’est là l’erreur du zéle de MM. les ingénieurs. Dans la rigueur dont ils se targuent, l’entrepreneur ne peut voir que les spéculations trop rigides et trop recherchés dont il se plaint. Oublieux de l’équivoque du contrat passé, des ingénieurs prétendent , non seulement contrôler le chantier selon les termes de l’adjudication, mais encore entièrement le diriger, selon ce qu’ils en jugent, c’est-à-dire selon une organisation des opérations constructives qui correspond à leur conception du chantier. Mais encore, cette conception n’est-elle pas inscrite dans la forme programmatique du devis ?
Ici s’arrête mes notes sur ce chapitre. Cette lecture a été stimulante, au moins pour moi, en ce qu’elle éclaire des postures anciennes et contemporaines des ingénieurs en France vis-à-vis des structures de pouvoir et de légitimation économique et scientifique. L’histoire des ingénieurs est décidément bien loin de ce que les ingénieurs pensent d’eux/elles-mêmes et de leur rôle dans la société.