Acting out
L’acting out ou acting-out, selon la traduction anglaise, susceptible d'être confondue en français avec la notion d'origine plus psychiatrique de « passage à l'acte », est un terme de psychologie lié aux mécanismes de défense et d'autocontrôle. Ce terme signifie qu'on cède à une action au lieu d'y résister ou de maîtriser ses pulsions. L'action va habituellement au-delà des règles sociales et peut prendre des formes diverses : s'abandonner à une dépendance (alcool, drogue, vol, ...) ou, inconsciemment ou partiellement consciemment, attirer l'attention par des provocations ou des comportements anormaux. De manière générale, l'action est auto-destructive ou dérangeante envers autrui, et empêche le développement de réponses plus appropriées aux sentiments ressentis.
Le verbe agieren qu'emploie Freud, sous sa forme d'infinitif substantivé, l'Agieren, peut être traduit en français par « mise en acte ».
Le psychanalyste Jacques Lacan distingue dans l'acting out une notion différente qu'il relie au transfert.
Origine de la terminologie
[modifier | modifier le code]Le verbe « agieren » qu'emploie Freud[1] peut être traduit en français par « mettre en acte ». L'infinitif substantivé donne ainsi la traduction « mise en acte » dans le Vocabulaire de psychanalyse et d'autres dictionnaires de psychanalyse[2],[3],[4]. La traduction anglaise par acting out a été adoptée par les psychanalystes français[5]. D'après Laplanche et Pontalis, il était difficile de trouver en français l'expression adéquate permettant de rendre toutes les nuances qu'apportait l'expression acting out[5]. Selon Christiane de Beaurepaire, Michel Bénézech et Christian Kottler, certains auteurs, tels que Jean-Bertrand Pontalis ou Jean Laplanche ne voient pas de différence significative entre « acting-out » et passage à l'acte[6]. Ce propos est à nuancer : même si le terme « passage à l'acte » « est l'équivalent le plus souvent retenu », les auteurs du Vocabulaire de psychanalyse émettent la réserve selon laquelle il « a entre autres l'inconvénient d'être déjà reçu en clinique psychiatrique »[5]. Sophie de Mijolla-Mellor souligne elle aussi que « la notion de “passage à l'acte” est utilisée d'abord dans la clinique psychiatrique et la criminologie » avant d'être reprise en psychanalyse[7]. Elle ne doit pas être confondue « avec l'acting-in/acting-out qui est strictement limité au cadre de la cure et à la dynamique du transfert »[7].
Jacques Lacan a trouvé cette traduction réductrice et incorrecte, et a préféré utiliser dans ses textes la traduction anglaise, « acting-out », et distinguer ce concept du « passage à l'acte ». L'acting-out ne se traduit pas forcément par des actions motrices. Il peut s'agir de provocations dans le comportement, de comportement « collant », de silences ou au contraire de verbalisation excessive. C'est une conduite toujours vers l'Autre, avec qui le patient est en conflit, et généralement plus organisée que le passage à l'acte, qui est impulsif[réf. souhaitée].
Prise en compte des sentiments d'acting out
[modifier | modifier le code]Les sentiments d'acting out peuvent être transformés en réactions plus constructives, comme une réelle conversation, par une thérapie facilitant l'expression ou la prise de conscience de ses sentiments. Le développement de la capacité à exprimer ses conflits de manière rassurante et constructive est un aspect important du contrôle de ses impulsions, de développement personnel et de protection de soi.[réf. souhaitée]
Freud, Fenichel, Lacan
[modifier | modifier le code]Sigmund Freud considérait que les patients en analyse tendaient à préférer l'acting out de leurs conflits à leur souvenir = répétition compulsion[8]. La tâche de l'analyste est d'aider le patient, momentanément incapable de se rappeler ses souvenirs oubliés ou réprimés, donc en situation d'acting out[9], de remplacer l'activité présente par la mémoire du passé.
Otto Fenichel a ajouté que l'acting out donne des indices précieux au thérapeute, mais représente une résistance psychologique dans la mesure où la réaction se fait uniquement au présent, au détriment de la dissimulation de l'influence sous-jacente du passé[10]. Jacques Lacan parle de l'action corrective de l'acting out[11], bien que d'autres soulignent l'importance de limiter sa portée en termes d'autodestruction/d'agression des autres[12].
Jacques Lacan reprend le terme d'acting out lors de son Séminaire X, L'angoisse, et indique : "L'acting out est essentiellement la monstration, le montage, voilé sans doute, mais non pas voilé en soi. Il n'est voilé que pour nous, comme sujet de l'acting out, en tant que ça parle, e,n tant que ça pourrait faire vrai."[13] Lacan indique ici que dans l'acting out quelque chose se montre. Il y a ici un message qui resterait en souffrance. Cette approche permet de différencier très nettement l'acting out du passage à l'acte. Guy Briole dans un article intitulé "Viser l'acte" résume ainsi la différence : "Là où le passage à l’acte se spécifie d’être une séparation brutale, une "bascule hors de la scène", l’acting out, lui, est message adressé à un destinataire, une montée sur scène, une "monstration", un appel à l’interprétation."[14] Avec cette approche de l'acting out, Lacan en fait un symptôme : "Qu'est ce que ça a d'original, cet acting out, et cette démonstration de ce désir inconnu ? Le symptôme c'est pareil. L'acting out, c'est un symptôme."[15] Symptôme et acting out peuvent donc être touchés par l'interprétation mais Lacan note une différence, le symptôme (contrairement à l'acting out) n'est pas un appel à l'interprétation. En postulant que l'acting out est un appel à l'interprétation, Lacan met en lien acting out et Autre, ce que Jacques-Alain Miller note très précisément : "l’acting out, qui est une montée sur scène, est un appel à l’Autre"[16] Lacan noue alors l'acting out au transfert puisqu'il suppose un Autre qui puisse entendre et interpréter, mais un transfert particulier "c'est l'amorce du transfert. C'est le transfert sauvage."[17]
Éducation
[modifier | modifier le code]Durant les premières années, les accès de colère peuvent être considérés comme des épisodes d'acting out. Étant donné que les jeunes enfants n'ont pas encore développé les moyens de communiquer leurs sentiments et leur désarroi, les colères sont un moyen efficace et pratique d'alerter les parents à leurs besoins et d'attirer l'attention. Idéalement, lorsque les enfants se développent, ils apprennent à remplacer ces stratégies de sensibilisation par des moyens de communication mieux acceptés socialement et plus constructifs[18]. Lors de l'adolescence, l'acting out sous la forme de comportements rebelles tels que fumer, le vol à l'étalage ou la prise de drogues peut être interprété comme un « appel au secours ». Ce comportement prédélinquant peut être une recherche de contrôle de la part de parents ou d'autres figures parentales[19]. L'adolescent paraît dérangeant – et l'est sans doute – mais ce comportement est renforcé par une incapacité de réguler ses émotions d'une autre manière.
Dépendance
[modifier | modifier le code]En situation de dépendance comportementale ou chimique, l'acting out peut donner l'illusion à la personne dépendante d'avoir le contrôle de la situation[20].
Criminologie
[modifier | modifier le code]Les criminologistes débattent si la délinquance juvénile est une forme d'acting out ou représente plutôt des conflits plus importants dans le processus de socialisation[21].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Acting out » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Pierre-Paul Lacas, « Acting-out », sur Encyclopædia Universalis (www.universalis.fr).
- ↑ Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de la psychanalyse », (1re éd. 1967), 523 p. (ISBN 2-13-038621-0), p. 240 (Mise en acte)
- ↑ Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, coll. « La Pochothèque », (1re éd. 1997), 1789 p. (ISBN 978-2-253-08854-7), « Acting out », p. 30-32.
- ↑ Sophie de Mijolla-Mellor dans Alain de Mijolla (dir.) et al., Dictionnaire international de la psychanalyse : concepts, notions, biographies, œuvres, événements, institutions, Paris, Hachette Littératures, (1re éd. 2002), « acte (passage à l'), acting-out/acting-in », p. 12-14,16-17.
- 1 2 3 Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de la psychanalyse », (1re éd. 1967), 523 p. (ISBN 2-13-038621-0), « Acting out », p. 6-8.
- ↑ Beaurepaire, Bénézech et Kottler 2004, p. 111-112.
- 1 2 Sophie de Mijolla-Mellor dans Alain de Mijolla (dir.) et al., Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Hachette Littératures, , « acte (passage à l') », p. 12-14.
- ↑ (en) Sigmund Freud, On Metapsychology (PFL 7) p. 288-9.
- ↑ Cité dans : (en) Adam Phillips, On Flirtation (1994) p. 36-7.
- ↑ (en) Otto Fenichel, The Psychoanalytic Theory of Neurosis (1946) p. 570-1.
- ↑ Jacques Lacan, Écrits (1997) p. 239.
- ↑ (en) Lawrence Spurling, An Introduction to Psychodynamic Counselling (2004) p. 138 and p. 11.5
- ↑ Jacques Lacan, Le Séminaire, livre X, L'angoisse, Paris, Seuil, p. 146
- ↑ Guy Briole, « Viser l'acte », La Cause du désir, no 116, , p. 118 (lire en ligne
) - ↑ Jacques Lacan, Le Séminaire, livre X, L'angoisse, Paris, Seuil, p. 147
- ↑ Jacques-Alain Miller, « Introduction à la lecture du Séminaire L'angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, no 59, , p. 65-103 (lire en ligne
) - ↑ Jacques Lacan, Le Séminaire, livre X, L'angoisse, Paris, Seuil, p. 148
- ↑ (en) H. Fraiberg, The Magic Years (1987) p. 153
- ↑ (en) Patrick Casement, Further Learning from the Patient (1990) p. 115
- ↑ (en) Craig Nakken, The Addictive Personality (1996) p. 7
- ↑ (en) Michael J. Lynch, Critical Criminology p. 20
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (en) Franz Alexander, 'The Neurotic Character' International Journal of Psychoanalysis XI 1930*
- Christiane de Beaurepaire, Michel Bénézech et Christian Kottler, Les dangerosités : de la criminologie à la psychopathologie, entre justice et psychiatrie, John Libbey Eurotext, , 424 p. (lire en ligne), p. 111-112.
- Marcel Czermak,
- « Symptôme, acting-out et passage à l'acte » (chapitre), dans Marcel Czermak, Patronymies : Considérations cliniques sur les psychoses, érès, 2012, p. 101-117, [lire en ligne].
- Passage à l'acte et acting out, préface de Nicolas Dissez, Érès, 2019.
- Pierre-Paul Lacas, « Acting-out », sur Encyclopædia Universalis (www.universalis.fr)
- Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de la psychanalyse », (1re éd. 1967), 523 p. (ISBN 2-13-038621-0), « Acting out, Mise en acte », p. 6-8, 240.
- Sophie de Mijolla-Mellor dans Alain de Mijolla (dir.) et al., Dictionnaire international de la psychanalyse : concepts, notions, biographies, œuvres, événements, institutions, Paris, Hachette Littératures, (1re éd. 2002), « acte (passage à l'), acting-out/acting-in », p. 12-14,16-17.
- Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, coll. « La Pochothèque », (1re éd. 1997), 1789 p. (ISBN 978-2-253-08854-7), « Acting out », p. 30-32.
- Alfredo Zenoni, Le corps de l'être parlant : de l'évolutionnisme à la psychanalyse, De Boeck Supérieur, , 182 p. (lire en ligne), p. 148-149.
Liens externes
[modifier | modifier le code]- (en) Acting Up is Not "Acting-Out", Dr George Simon sur le site CounsellingResource.com.
- (en) "Projective Identification, Countertransference, and the Struggle for Understanding Over Acting Out", Robert T. Waska, M.S., MFCC, Journal of Psychotherapy Practice and Research 8:155-161, April 1999.
