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Building an Oecumene of Historians. Documents on the History of the Comité International des Sciences Historiques 1926–2026, vol. 29, doc. 19
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| Archive | Publication |
| Archival classification | Pub Actes, Tome II pp. 3–12 |
| Dossier title | IXe Congrès International des Sciences Historiques, Paris, Armand Colin. (1951 –1951) |
dodis.ch/75253
Discours du président du CISH, Nabholz, du Ministre français de l’Éducation nationale, Lapie, et message du Directeur général de l’UNESCO, Bodet, prononcés lors de la séance inaugurale du IXeCongrès international des sciences historiques1
Séance inaugurale
La séance inaugurale du IXe Congrès International des Sciences Historiques s’est tenue à Paris le 28 août 1950, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.2 Cette séance était commune au IXe Congrès International des Sciences Historiques et au premier Congrès International de la Fédération des Sociétés d’Études Classiques. Car il avait été convenu que les deux congrès travailleraient ensemble sur les matières qui leur étaient communes, les membres du congrès des historiens ayant accès aux séances du Congrès de la Fédération des Sociétés d’Études Classiques et vice versa.
Les membres des bureaux des deux congrès étaient donc assis sur l’estrade aux côtés du ministre français de l’Éducation nationale, M. P.-O. Lapie, du représentant du Directeur général de l’UNESCO,3du vice-président du Conseil municipal de la Ville de Paris, du représentant du ministre des Affaires étrangères et du président du Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines.
À 10 heures précises, le ministre faisait son entrée, accompagné des membres des bureaux, et ouvrait immédiatement la séance. Après quelques paroles du Professeur Carsten Hoeg, président de la Fédération internationale des Sociétés d’Études Classiques, le Professeur Hans Nabholz, président sortant du Comité International des Sciences Historiques, prononçait l’allocution suivante:
La beauté de Paris n’est-elle pas pour celui qui a la bonne chance d’y revenir, l’occasion d’un perpétuel émerveillement? Ce n’est pas une beauté froide, celle d’un passé révolu, mais une beauté vivante celle qu’anime une tradition glorieuse et qu’une haute culture, fruit d’un effort séculaire, pare de grâces toujours renouvelées. C’est pour cette raison que l’on ne saurait concevoir un lieu plus propice à la réunion d’un Congrès. Ceux qui s’y rencontrent reçoivent de ce foyer lumineux des sciences et des arts, une inspiration qui, d’emblée, élève le niveau de leurs travaux.
Au nom du Comité International des Sciences Historiques et de tous les congressistes, j’ai donc le grand honneur et le pressant devoir d’exprimer au Gouvernement de la République française comme aux autorités municipales de la Ville de Paris, notre profonde reconnaissance pour l’hospitalité qui nous est si généreusement offerte.
Nous avons la prétention de penser que ceux qui font l’histoire ont de la sympathie pour ceux qui l’écrivent. Non pas parce que, grâce aux historiens, les actions des hommes d’État ne tombent pas dans l’oubli, mais sont transmises aux générations futures, mais, à ce que je crois, parce que l’histoire est un excellent instrument d’instruction civique. Il est vrai qu’elle ne nous donne pas des recettes toutes faites pour découvrir la solution de tel problème politique. Mais, comme l’assure le célèbre historien suisse, Jacob Burckhardt, elle est susceptible de rendre pour toujours les hommes plus clairvoyants.
L’histoire nous préserve d’un conservatisme stérile, cramponné à l’état de choses actuel, – tout simplement par habitude. Elle nous enseigne que des idées, réputées immuables, subissent les changements des institutions politiques et sociales; que des doctrines, vérifiées pour une époque, deviennent, dans d’autres conditions, périmées. L’éminent historien hollandais Huizinga n’a-t-il pas dit, que le fruit inestimable de l’histoire est, en conséquence, une grande liberté d’esprit?
La majorité des citoyens des diverses nations partagent, avec les hommes d’État, la conviction qu’une union plus étroite des pays de l’Europe est nécessaire pour que ce continent échappe à la stagnation. Mais la réalisation d’une telle fédération demeure difficile. Ce ne sont pas seulement de graves problèmes politiques et sociaux qu’il faudrait résoudre. L’obstacle le plus difficile à surmonter est de nature psychologique. Il est constitué par des idées qui nous sont familières depuis des siècles. Ce sont les sentiments particularistes des peuples, qui sont résumés par le dicton anglais: Right or wrong, it is my country.
L’étude du passé nous apprend que les grandes puissances actuelles sont formées par la réunion de territoires plus exigus et qui ont eu leur indépendance. Leurs habitants ont été attachés à la souveraineté et à l’autarchie économique de leurs petites patries de la même manière que le sont les populations de notre temps à leurs plus grandes patries.
La coopération internationale dans le domaine des sciences historiques est une nécessité. Nous présentons donc nos remerciements chaleureux au Comité français des Sciences historiques pour l’invitation qu’il nous a adressé de tenir notre IXe Congrès des Sciences historiques à Paris.4 Celui qui vous parle sait par expérience ce que signifie l’organisation d’un Congrès international. Pour le Congrès qui s’ouvre aujourd’hui, c’est le président du Comité français, M. le Professeur Robert Fawtier, qui s’est chargé du lourd fardeau de tout prévoir et de tout mettre au point. C’est à lui que nous disons un très cordial et très sincère merci.
J’ai dit que les congrès internationaux des sciences historiques sont une nécessité. En effet l’étude et l’interprétation des faits de l’histoire générale subissent certainement l’influence de nos sentiments nationaux et de l’esprit de notre pays. Nos divergences natives nous conduisent à des jugements différents selon nos origines diverses. L’historiographie d’un pays, qui resterait fermé à l’étude des questions, qui sont traitées ailleurs que dans ses propres frontières, est exposée à la partialité. Elle est menacée d’engourdissement.
Pour éviter ce danger l’historien doit se donner la peine de comparer le résultat de ses recherches, sur un sujet défini, avec le travail analogue poursuivi par les historiens d’autres pays. Il faut en pénétrer l’esprit et la méthode, et établir entre eux une profitable confrontation. Le chemin le plus sûr pour réussir un tel effort consiste en un échange d’idées, une discussion orale dans un congrès international, – un contrôle, l’échange des arguments produits, à la recherche d’un accord.
Bien souvent un semblable accord n’apparaîtra pas comme immédiatement possible. La discussion doit alors être continuée. Elle le sera au sein de commissions plus restreintes, de rencontres plus modestes que les congrès. De cette façon des colloques internationaux prolongeront les grands congrès dans l’intervalle de leurs sessions.
Une autre tâche de la science historique rend nécessaire la convergence des efforts des différentes nations. Durant les cinquante dernières années l’horizon de toutes les parties du monde s’est considérablement élargi. Des peuples au sujet desquels nous ne possédions que des notions superficielles et dont la culture nous demeurait étrangère ont gagné pour nous en importance. Ils sont devenus, pour ainsi dire, plus proches et nous devons les comprendre. Pour cela ce n’est pas seulement leur état actuel dont la connaissance nous est devenue nécessaire, mais aussi celle de leur passé. Ainsi apparaît une nouvelle entreprise qui ne peut être qu’internationale et collective.
Cette collaboration des historiens, que nous appelons de nos vœux sur le plan international, réclame l’élaboration d’instruments de travail, de bibliographies et de manuels. Les buts qu’elle aura atteints doivent être consignés dans des publications. Malheureusement l’édition reste chère et les historiens ne comptent pas parmi ceux qui disposent de grandes ressources financières. Heureusement, l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture vient à notre aide et nous permet de réaliser nos projets. J’ai à cœur de rappeler ici les grands services que nous rend cette institution et de lui réitérer l’assurance de notre profonde gratitude.
La science historique est une science et doit rester dans le domaine de la science pure. Mais les historiens, eux, ne sont pas indifférents à la pratique de la vie. Ils éprouvent le besoin d’être utiles et de servir. Par l’interprétation des faits historiques et par l’enseignement de l’histoire ils participent à la mission la plus difficile et la plus urgente de l’humanité, celle du règlement pacifique des relations internationales sans recours à la force. Cela comporte un changement dans notre conception de ce qui est permis et légitime dans l’exercice de la politique étrangère, dans ce sens que nous condamnons la guerre offensive comme un moyen de nous assurer des avantages au détriment de notre prochain.
Dans le passé, l’historiographie a plutôt agi dans le sens contraire, en exaltant l’esprit guerrier, en mettant au premier plan, dans ses récits, les luttes armées, et en glorifiant les exploits militaires. Elle s’est attachée bien plus à ce qui séparait les nations qu’à ce qui les unissait.
L’historiographie de l’avenir s’oriente déjà dans un sens opposé. L’histoire, considérée dans sa généralité, met au premier plan de la scène du monde l’interdépendance de toutes les nations.
Un éminent savant du pays qui nous accueille, M. le Professeur Lucien Febvre a, dans un brillant exposé, soumis à l’UNESCO le projet d’une œuvre historique qui ne serait pas limitée à l’histoire politique des peuples, mais qui mettrait en lumière l’échange des cultures.5 Ainsi apparaîtrait ce que chaque pays a reçu des autres et ce qu’il a donné, et le sentiment de la solidarité internationale serait grandement vivifié par cette magistrale vision.
C’est dans cet ordre d’idées que se présente à nous la tâche de l’histoire de demain. Plus d’une fois des révolutions religieuses ou politiques et sociales ont contraint l’historien à réviser ses conceptions. La tragique leçon de deux guerres mondiales nous conduit à un examen de même nature. Permettez-moi donc de terminer en exprimant le vœu que notre Congrès soit le point de départ d’une nouvelle orientation de la science historique et que, par elle, un enrichissement de nos biens moraux soit acquis.
Monsieur Jean Thomas, directeur général de la Section Arts et Lettres de l’UNESCO, lit alors le message suivant du Docteur Jaime Torres Bodet, directeur général de l’UNESCO:
Retenu par des tâches urgentes, je n’ai pu, comme je l’avais souhaité, me trouver aujourd’hui parmi vous. Vous n’ignorez pas avec quel intérêt j’aurais suivi vos travaux, si j’en avais eu le loisir. Du moins ai-je eu la satisfaction de voir, grâce au dévouement des organisateurs de vos congrès, se développer entre vos associations et l’UNESCO une collaboration qui ne fut jamais plus complète qu’à cette occasion.
Je voudrais, en quelques mots, exprimer les pensées que m’inspirent les travaux auxquels vous allez vous consacrer. Le neuvième Congrès des Sciences historiques et le premier Congrès des Études classiques, groupant près de deux mille savants venus des diverses régions du monde, se placent au premier rang des grandes assises internationales de la science tenues depuis la fin de la guerre. Une ancienne et belle tradition de l’humanisme moderne, un moment interrompu, s’est retrouvée plus forte peut-être que jamais.
Ces congrès vous offrent plus que le bénéfice des communications et des entretiens personnels, dont la seule valeur est déjà irremplaçable. De l’ordonnance que vous avez voulu donner à vos discussions, il est permis d’attendre des résultats particulièrement imposants. Vous proposant de confronter les résultats des recherches entreprises depuis la guerre dans les domaines qui sont les vôtres, pour rendre possible cette tâche immense vous avez réuni en un volume les rapports qui exposent l’état des questions dans le champ entier de vos disciplines. On ne peut manquer d’être saisi de respect devant l’ampleur et la diversité des travaux exposés dans ces rapports, devant l’exemple qu’ils offrent d’un effort collectif, authentiquement international, auquel ont participé des savants appartenant aux nations les plus diverses. Ainsi allez-vous pouvoir dresser un tableau d’ensemble des récentes acquisitions de la connaissance et présenter un véritable bilan de l’état des recherches dans toute l’étendue des sciences historiques.
En adoptant cette méthode, vous avez fait vôtres les recommandations du Conseil international de la Philosophie et des Sciences humaines, dont le Comité des Sciences historiques et la Fédération des Associations d’Études classiques sont membres fondateurs. L’on reconnaît une fois de plus l’esprit de coopération qui anime tous les travaux de ce Conseil dans votre décision de convoquer vos deux assemblées dans la même ville, aux mêmes dates, afin de favoriser les échanges et la collaboration entre spécialistes de disciplines très proches les unes des autres.
Il n’est pas besoin de dire l’intérêt que l’UNESCO attache à l’histoire et à l’étude des civilisations. Aucune tentative ne peut être valablement faite en vue de resserrer les liens entre les peuples sans une sûre connaissance de leur passé, de leurs traditions et de leur contribution respective au commun héritage de l’humanité. C’est à quoi concourent les sciences historiques, qu’elles s’appliquent à l’ensemble des époques et des peuples ou qu’elles s’attachent plus spécialement à ces civilisations de l’antiquité classique dont l’enseignement n’a pas cessé de nourrir une notable partie de l’humanité. L’évolution et l’élargissement des sciences historiques leur confèrent en effet de nos jours une place sans cesse grandissante. Il est peu de problèmes humains auxquels l’historien veuille désormais demeurer étranger. Loin de limiter ses recherches aux événements politiques, diplomatiques et militaires, il les oriente vers le droit, l’économie, les sociétés, les religions, les philosophies, les lettres et les arts, en un mot vers tout ce qui fait la trame des civilisations ou éclaire leurs rapports. En nous livrant la longue et diverse expérience des hommes, sans négliger celle des peuples que l’on disait hier encore primitifs, vous contribuez à éclairer le présent et l’avenir.
Aussi plusieurs des tâches primordiales dont l’UNESCO s’est vu confier l’accomplissement ne pouvaient-elles être menées à bien sans l’assistance attentive des historiens, sans leurs conseils et leur participation. Cette assistance, ils l’ont généreusement accordée à l’Unesco, chaque fois que celle-ci l’a demandée; je n’en veux pour exemple que l’étude de l’enseignement de l’histoire, la recherche des origines du fascisme et du national-socialisme, l’élaboration d’une histoire du développement scientifique et culturel de l’humanité. Pour cette aide inappréciable, pour cette confiance que vos associations nous ont témoignée, je tiens aujourd’hui à vous exprimer notre profonde gratitude.
En me félicitant de ce que l’UNESCO ait pu de son côté aider à la préparation de vos deux congrès, je forme les vœux les plus chaleureux pour le succès de vos travaux qui ne manqueront pas d’orienter vers de nouvelles conquêtes les disciplines que vous représentez avec tant d’autorité.
Le ministre, M. P.-O. Lapie, prononce alors le discours dont le texte suit:
Mesdames, Messieurs,
«Tous les peuples, a dit Voltaire, ont écrit leur histoire, quand ils ont pu écrire.»6
Sans doute est-ce cette remarque du premier de nos historiens complets, qu’est dû, à près de deux siècles de distance, le concours dans ces assises solennelles, des philologues et des historiens. Remarquable rapprochement, dû à l’UNESCO, que je salue au passage, du Premier Congrès International des Sociétés d’Études classiques et du Neuvième Congrès International des Sciences historiques.
Pour la première fois dans l’histoire, je crois, se trouvent rassemblés de nombreux savants représentant deux sciences bien distinctes: l’histoire et la philologie.
J’apporte ici aux délégués de trente-huit nations les souhaits de bienvenue du Gouvernement de la République française.
Les présidents de ces deux congrès, vos Présidents, Messieurs, m’ont tout à l’heure salué en un français impeccable, en ce grand amphithéâtre de la Sorbonne, où la France est heureuse de vous accueillir. Sur ce même coin de sol, illustrée par elle, l’Université de Paris attirait déjà, au moyen âge, les meilleurs parmi les étudiants européens. C’est là son plus beau titre de gloire. Aujourd’hui, par ma voix, elle vous remercie d’être venus de tous les coins du monde, ressusciter par votre présence cet honneur ancien, et elle vous dit sa fierté de voir des maîtres illustres remplacer les escholiers d’autrefois. Elle sait qu’elle le doit pour beaucoup à l’un de ses professeurs les plus éminents, Monsieur Fawtier, que je tiens à remercier de cette pacifique victoire et du soin patient et efficace avec lequel il a su organiser ce double congrès.
Puisque j’en suis aux remerciements, comment ne pas adresser les plus sincères de ceux-ci aux orateurs qui m’ont précédé? À Monsieur Thomas, que je prie de remercier le Directeur général de l’UNESCO pour son aimable message, à Monsieur le Professeur Hans Nabholz, dont l’évocation de Paris a été si poétique et la conception de l’histoire si généreuse à la fois, et si hardie, à Monsieur le Docteur Hoeg, enfin, qui a démontré avec tant de talent comment les études classiques sont à la base de la communauté spirituelle des civilisations européennes.
Donc, vous allez consacrer vos matinées à la synthèse et à ses larges tableaux, vos après-midis à l’analyse et à ses monographies érudites. Vous ne méconnaissez pas la réalité et la puissance du déterminisme dans l’histoire, mais vous reconnaissez la liberté de l’homme. Vous utilisez les riches apports du matérialisme historique et vous faites une large part à l’histoire économique et sociale, mais aussi à l’histoire des idées et des sentiments, de la pensée, des arts, des sciences et des lettres, à l’histoire religieuse.
Comme je voudrais surprendre, avec l’aide de Monsieur Bérard, les échos du mur pélagique d’Athènes, ou suivre Monsieur Toynbee dans les périples et les navigations des colonisateurs gréco-romains, ou encore écouter Monsieur Vilhena de Moraes sur les documents français au Brésil, ou simplement regarder les médailles en compagnie de nos numismates! Certes, je regrette, tant votre programme est séduisant, que d’autres occupations plus courantes, ne me permettent que d’ouvrir le congrès et non de participer à vos travaux.
Ferai-je, au sein d’une séance solennelle, une confidence personnelle? Me pardonnerez-vous de briser cette ambiance protocolaire de la Sorbonne, et de vous avouer mon goût passionné pour l’histoire? et, par conséquent, mon regret de ne pouvoir entrer moi-même dans les couloirs de vos commissions, et me résoudre à m’entretenir avec vous de ce qui, dans l’histoire, retient au plus haut degré l’intérêt de l’homme public.
Pour l’homme politique, qui est en même temps un historien, l’application aux recherches historiques est surtout une discipline. «J’ai pour la mission de l’histoire un tel respect, écrivait Monsieur Thiers, que la crainte d’alléguer un fait inexact me remplit d’une sorte de confusion.»7 Les mauvais esprits ajoutent que, parlant ainsi, Monsieur Thiers s’exprimait en historien, mais que le même Monsieur Thiers, quand il parlait en homme public, ne ressentait pas toujours devant les inexactitudes une confusion aussi grande.
Si l’histoire eut, naguère, des détracteurs aussi illustres qu’acharnés, tel Paul Valéry, c’est parce qu’elle s’était trop longtemps abandonnée au délire romantique, c’est parce que trop longtemps elle était restée particulariste et passionnée, offrant à tous les fanatiques un poussiéreux arsenal de précédents douteux et d’armes psychologiques. De «sage conseillère des princes», suivant l’expression de Bossuet, elle était devenue la folle conseillère des peuples égarés et de leurs guides insensés. Mais vous avez su la ramener à la raison. La politique en action ne peut pas se permettre d’être indépendante de l’histoire. Mais ce que la politique peut apprendre de l’historien, c’est la connaissance des hommes en sociétés et dans le temps; c’est, en quelque sorte, la psychologie collective, qui, si elle n’a pas de lois scientifiques rigoureusement établies, a néanmoins des lois de grandes probabilités à caractère historique.
Pour l’homme public qui ne s’attache pas à la discipline historique, qui n’en a pas le souci comme d’un vrai métier vers lequel on revient dans les intervalles de l’action, la lecture de l’histoire est-elle autre chose qu’une délectation? qu’une comparaison amusante et quelque peu œuvre d’amateur? Autrement dit, devient-elle un enseignement, une leçon? Permettra-t-elle à l’homme d’État du XXe siècle de conduire l’État en s’inspirant des triomphes de Bonaparte, des malheurs de Charles Ier ou du testament de Richelieu?
Ainsi posée, et la question est en général ainsi, et seulement ainsi posée, la réponse à notre sens, ne peut être que négative. «La seule leçon qu’elle prétende donner, c’est qu’il n’y a pas de leçons, a écrit M. Lucien Febvre, l’histoire n’oblige pas.» Mais je crois que la question n’est pas bien posée, ou, plus exactement, que tous les termes du problème ne sont pas exactement établis.
Ce qui serait une leçon, sans conteste, et d’un mérite inouï pour l’homme d’État, ce serait dans le passé la connaissance précise des mobiles et du milieu qui ont précédé ou entouré les grandes décisions historiques. Sans doute n’y a-t-il pas eu au cours de l’histoire que des hommes et leur action. Mais retournant la phrase fameuse de Voltaire, il ne faudrait pas nous faire croire que «les Gaules depuis deux mille ans» ne se sont préoccupées que du pectoral de trait et du gouvernail à étambot. Des événements remontant à moins de dix années, n’ont-ils pas montré l’influence sur l’évolution du monde des décisions de quatre ou cinq personnes?
Ce qui présenterait du prix pour l’homme d’État, ou même l’homme de gouvernement, ou simplement pour celui qui s’est voué à la vie publique, serait que l’histoire devint de plus en plus (comme elle tend, si je comprends bien, à le devenir) non plus seulement comme autrefois vaguement philosophique et oratoire, non plus simplement évocatrice et descriptive, mais que, loin de se soucier seulement d’enseigner, de rappeler et d’apprendre, elle se préoccupât de comprendre, et de chronologique elle devînt logique.
Ici, nous nous heurtons à deux ordres de difficultés: la première est l’extraordinaire, l’intime secret, dont est entourée une décision un peu importante, qu’elle soit individuelle ou collective. Les psychologues se sont-ils eux-mêmes mis d’accord sur le mécanisme de la volonté? Même les rationalistes, qui cherchent l’explication des actions humaines dans le mécanisme du «syllogisme volitionnel» n’ont-ils pas accordé à l’intuition, à l’irrationnel, un moment infime, un déclic, par où pêche la raison? Ce qui est vrai pour l’âme de chacun de nous est encore vrai pour celle des ministres et des princes. Chateaubriand, à propos de la guerre d’Espagne, de «Sa Guerre», au moment de la victoire de Cadix, écrit quelques lignes d’aveu, sur les motifs privés, sentimentaux et humbles, qui décident parfois du sort des nations.
L’homme politique agit! Bien souvent les véritables mobiles de ses décisions lui échappent, car l’acteur ne peut être en même temps témoin; ou bien il devient avocat. L’empereur Napoléon n’analysait pas son état d’esprit avant de décider, comme s’il était juge de lui-même. Il dictait des ordres. Le vaincu de Moscou plaida sa propre cause devant Caulaincourt; l’exilé de Sainte-Hélène plaidera encore, pour se justifier devant l’histoire, non plus cette fois dans un traîneau, mais de sa tribune solitaire de rochers.
Nous n’avons pas encore eu de Marcel Proust au sein d’un Conseil des ministres. C’est peut-être dommage. Il y a, j’en suis sûr, des silences, des mouvements, des remous d’auditoire à peine perceptibles, dont la description ne serait pas pour l’historien une «recherche du temps perdu». L’homme d’action retirerait sans nul doute un prestigieux enseignement des mémoires rédigées par un tel ministre, par contre il se pourrait que les affaires de l’État pâtissent de l’expérience!
Les mémorialistes comme Saint-Simon ou même comme le cardinal de Retz pourtant si remuant, circulant autour des grands, ont été toujours autour des événements, jamais en dedans. Ils contemplent, mais n’agissent pas; ils jugent et ils apprécient, mais ils n’exécutent pas eux-mêmes. Ils appartiennent au passé, font parfois partie du présent, mais ils ne franchissent jamais le seuil entre le présent et l’avenir, qui est le seuil de l’action.
Si donc, déjà, une difficulté si grande se présente à l’historien, qui voudrait présenter à l’homme public, grâce à sa discipline, une leçon, c’est-à-dire un exemple de l’acte à faire ou à ne pas faire (par suite du secret des délibérations préalables à la décision) une autre, non moins ennemie, apparaît à son tour: la difficulté de transporter de notre temps vers un siècle antérieur, parfois lointain, le contre-coup de telle décision sur le milieu de l’époque, et particulièrement sur l’opinion. Rien n’est difficile comme de s’abstraire de son temps et de retrouver les perspectives d’une époque révolue. Rien n’est plus délicat à connaître que les courants profonds, les préoccupations intimes. Les faits restant les mêmes, une révolution antique sera interprétée différemment par Bossuet, Guizot, ou un marxiste du XXe siècle. L’un y verra la main de Dieu, l’autre le jeu de la démocratie, le troisième une démonstration de la lutte des classes. Car, l’esprit, par une déformation inconsciente, est toujours tenté d’appliquer à une époque donnée les cadres institutionnels et les normes de pensée valables pour nous aujourd’hui. Posséder un ensemble de faits historiques ne suffit pas; encore faut-il les ordonner, chercher la signification qui leur confère une valeur, déceler dans leur faisceau les motifs profonds d’une détermination. Là apparaît l’obstacle; et cet effort de dépassement intellectuel, cette tension vers la vérité, est vraiment héroïque et rare.
Autre source de difficulté: comment connaître et interpréter les courants d’opinion d’une époque, les traits fondamentaux d’une forme de pensée révolue. Dans ce domaine, la documentation écrite ne suffit pas; il y a des impondérables qui jouent, des préoccupations qui n’ont plus cours, des répercussions inattendues, que la seule étude des textes ne peut révéler.
Dans la constitution de la IVe République, une clause, destinée à renforcer la stabilité gouvernementale, oblige le président du Conseil désigné à se présenter seul au banc du Gouvernement. Je dis bien seul, avant d’avoir formé son ministère. Tels sont les textes que les historiens de demain auront à leur disposition pour retracer l’histoire des événements actuels. Soucieux non plus d’apprendre mais aussi de comprendre, peut-être n’arriveront-ils jamais à saisir dans leur réalité profonde le changement d’optique et le bouleversement psychologique que cette simple procédure a entraînés. En effet, privé de toute aide, séparé de ses collègues par un vide, le nouveau président ne possède plus ces antennes délicates qui l’avertissent des moindres remous de l’Assemblée, lui permettant de prévoir ses réactions. Dans sa solitude constitutionnelle, cet homme doit désormais tenir compte d’un rapport de forces totalement inversé. À ce simple mouvement de pensée sont dus bien des échecs présidentiels. Cette valeur du vide spatial, lourde de conséquences, comment pourra-t-elle un jour entrer dans l’histoire à titre de document?
Les historiens ont attribué à la révolution d’Angleterre bien des causes économiques, politiques et religieuses. Or un écrivain anglais vient d’écrire un livre pour démontrer que la sorcellerie, ou plus exactement la dispute sur la sorcellerie, avait joué un grand rôle dans la Grande Rébellion. On a crié au paradoxe ou à la plaisanterie. Ces histoires de sorcières sont si éloignées de nous! Mais combien, à la même époque, sont éloignées de nous la taxe sur les vaisseaux, ou les disputes des sectes puritaines ou des évêques!
Tout ce qui pourra donc dans vos disciplines historiques recréer l’atmosphère économique, sociale, artistique, religieuse, servira non seulement à ressusciter le siècle, avec mille petits faits qui n’ont pu laisser de traces, mais à décrire sur quel milieu précis agirent tels ou tels hommes d’État. Cette connaissance est essentielle à ce que j’appellerai la «devinette» de la décision, à l’énigme du «pourquoi» des grandes actions humaines.
Ainsi l’histoire servira peut-être un jour de «grande et terrible leçon».
Mais bien entendu, toutes ces conditions pour l’établissement des faits, des actes, du climat, de l’atmosphère d’une part, des mobiles des décisions d’autre part, ne sauraient être établies dans une atmosphère autre que celle de la liberté de la recherche et la possibilité de la découverte désintéressée.
Il est certain que – comme le rappelait encore Voltaire – «pour bien écrire l’histoire, il faut être dans un pays libre». Pour bien l’enseigner aussi.
Ici pourrait commencer un autre discours. J’ai déjà parlé trop longtemps. Je ne retiendrai ce thème qu’à titre de conclusion.
Il n’y a pas de vérité de l’histoire pour un pays, pour un parti, pour un homme, et encore moins pour une nation qui s’identifierait avec un parti et un homme. La confrontation des histoires nationales est une démarche nécessaire vers la connaissance de la vérité historique. La France en a donné l’exemple, en comprenant dans ses programmes d’enseignement les histoires des autres nations.
Pour une large part, par leurs travaux scientifiques, comme par leur fonction enseignante, les historiens détiennent entre leurs mains l’avenir de l’humanité. Les enfants d’aujourd’hui seront les hommes de demain. Si vous leur montrez que la seule histoire authentique et valable est l’histoire universelle, que tous les pays du monde ont contribué à créer, maintenir, renforcer la civilisation, ou parfois au contraire à la saper et à la détruire, que chaque pays a des raisons d’être fier des services qu’il a pu rendre à l’humanité et souvent des motifs de remords pour certaines de ses actions, alors vous enfoncerez en eux les germes de la compréhension internationale et d’une idéologie pacifique.
Nous avons pour impérieux devoir de lutter tous ensemble, hommes politiques et historiens, de toute notre volonté, pour que dans un avenir que je voudrais proche, la même histoire universelle conforme à la vérité, soit enseignée de la même façon à tous les enfants d’un monde où régnerait la liberté.
Le ministre lève ensuite la séance et est reconduit par les membres des bureaux.8
- 1
- Actes du Congrès, tome II, Paris, Armand Colin, 1951, pp. 3–12. La séance d’ouverture du IXème Congrès international des sciences historiques se tient le 28 août 1950 dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, à Paris. Des discours sont donnés par le Président du CISH, Hans Nabholz, et par le Ministre français de l’éducation nationale, Pierre-Olivier Lapie. Un message du Directeur général de l’UNESCO, Jaime Torres Bodet, est lu par Jean Thomas, Directeur de la Section des arts et des lettres de l’UNESCO.↩
- 2
- Pour les discussions concernant l’organisation du Congrès de Paris en 1950, cf. par exemple la lettre du membre conseiller du CISH Halvdan Koht au Secrétaire général du Comité français des sciences historiques, Albert Depréaux, du 9 mars 1947, dodis.ch/75771.↩
- 3
- Jean Thomas, cf. dodis.ch/P80886.↩
- 4
- Concernant le déroulement du Congrès, cf. la publication du Secrétaire général Michel François, «Le IXe Congrès international des sciences historiques», Bibliothèque de l’école des chartes, 1951, tome 109, livraison 2, pp. 300–303.↩
- 5
- Concernant le projet, cf. les dossiers de la Scientific and Cultural History of Mankind (SCHM) conservés aux Archives de l’UNESCO.↩
- 6
- Voltaire: Dictionnaire philosophique portatif, Londres 1764.↩
- 7
- Adolphe Thiers: Histoire du consulat et de l’empire, Paris 1855.↩
- 8
- La séance d’ouverture est suivie à 11h15 d’une première séance plénière. Lors de celle-ci, le Professeur Donald McKay lit aux congressistes un message qui leur est adressé par l’ancien président du CISH, Waldo Gifford Leland, cf. dodis.ch/75782.↩
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