dodis.ch/47396
Le Chargé d’Affaires de Suisse à
Rome,
L. Micheli, au Chef du Département politique,
M. Pilet-Golaz
1
Strictement confidentiel
Rome, 6/8 juillet 1942
[...]
Quant aux grands manitous et hiérarques de l’Axe et du fascisme, il est évident que les récents événements2 les ont amenés à triompher et à étaler leur satisfaction, ont encouragé leur foi en une décadence anglo-saxonne et en l’avènement d’une «Europe nouvelle» dirigée par l’Allemagne et l’Italie, ou tout au moins dans laquelle l’Italie, comme résultat de la politique du Tripartite, aura une belle part. Il faut classer dans ce groupe des membres du Gouvernement (particulièrement M. Raffaele Riccardi, Ministre des Echanges et Devises) et tous les représentants diplomatiques des Etats satellites de l’Axe. Il est assez piquant de relever que l’attitude de certains de ces Ministres satellites à l’égard de la Légation semble varier selon que les événements sont plus ou moins favorables pour l’Allemagne et l’Italie3. Questions de nuances.
Quant aux amis secrets ou avoués que la Grande-Bretagne peut encore compter en Italie - ou si on ne veut pas les appeler, en temps de guerre, amis de la Grande-Bretagne, mais simplement personnes qui espèrent que l’Allemagne ne triomphera pas et qu’il y aura une paix honorable pour tous -, il faut avouer que l’incapacité maintenant avérée de ses généraux (sauf Wavell et Auchinleck) leur cause une profonde déception. Ce sont donc non seulement les résultats des événements militaires qui comptent, mais aussi l’effet moral. Les gens qui lisent les journaux suisses, par exemple (il ne faut pas oublier que, malgré les interdictions, toutes les Ambassades et Légations, les Ministères, la Banque d’Italie, les grands établissements de crédit et d’autres organisations officielles sont autorisées à recevoir leur journal de chez nous) ont l’impression que nos feuilles, après avoir paru, au cours de l’automne et de l’hiver derniers, plutôt sceptiques quant aux chances de l’action de l’Axe en Russie et en Méditerranée, semblent actuellement mettre presque en doute celles que pourraient avoir les Anglo-Saxons de remporter un succès final4.
A ce propos, on ne saurait assez relever l’importance que revêt actuellement la position morale prise par notre presse, qui est souvent attentivement et même minutieusement suivie par tous les Ambassadeurs et Ministres étrangers, par les Directions compétentes des Affaires étrangères, de la Propagande, et par le Chef du Gouvernement lui-même. Assez fréquemment, un des membres des représentations des Etats de l’Axe me dit que l’on sent bien, en lisant nos journaux et leur manière de présenter les communiqués, où vont les sympathies suisses. D’autres au contraire, notamment les Italiens qui ont été récemment en Suisse, me disent qu’ils trouvent l’attitude de notre presse tout à fait correcte et loyale. Il semble qu’il y aurait cependant intérêt à ce que nos organes évitent de donner l’impression de fluctuations d’opinions ou de ton suivant la marche des événements militaires, en se basant toujours plus sur le terrain purement suisse et neutre5 et en étant animés, non pas du désir de voir l’une des parties triompher, mais la paix revenir, une paix juste et équitable pour tous. La tâche de tout Suisse, rédacteur de journaux ou non, n’est-t-elle pas de démontrer que la guerre moderne en elle-même est une folie criminelle qui ne peut aboutir qu’à des pertes et destructions effroyables, sans profit véritable, et qu’il ne s’agit donc pas de savoir qui gagnera la guerre, mais de souhaiter plutôt que tout le monde considère la guerre comme une épouvantable épreuve et de démontrer la nécessité d’une collaboration pacifique, en préparant les bases d’un arrangement rendant la vie possible à tous, économiquement et politiquement.