L’amitié entre filles : une histoire intime et politique. Entretien avec Rachael Barrett

Rachael Barrett est doctorante en histoire à l’université du Michigan, USA. Depuis plusieurs mois, elle travaille sur le fonds d’archives de la Fédération Française des Éclaireuses (FFE). Nous lui avons demandé de nous parler de son parcours et de ses recherches.
D’où te vient ton intérêt pour l’histoire des femmes et du féminisme ?
Je ne me souviens pas à quel moment précis est né mon intérêt mais à l’université, j’ai eu une professeure historienne du féminisme. J’ai choisi tous ses cours et c’est grâce à elle que j’ai compris que l’histoire des femmes était un sujet que l’on pouvait étudier à l’université, au niveau doctorat.
Je me suis intéressée à l’histoire des femmes françaises en particulier parce que j’étudie le français depuis le lycée. J’aime beaucoup cette langue, j’ai lu beaucoup de littérature française.
J’ai suivi un cours sur les contes de fées à l’université, ça a été un de mes cours préférés dans toute ma scolarité. Nous avons étudié Charles Perrault, Madame Leprince de Beaumont pour la Belle et la Bête, mais aussi le petit Poucet et Peau d’Âne que j’ai découverts à cette occasion. C’était difficile parce que c’était en vieux français, mais ça a vraiment marqué un moment où je me suis dit que je voulais poursuivre dans cette voie et incorporer le français dans mes études.
Historienne du 20e siècle, j’ai commencé par étudier l’histoire américaine car beaucoup de sources étaient numérisées, puis j’ai voulu continuer à étudier cette période dans l’histoire française. C’est un siècle très violent et ce que je souhaitais comprendre, c’était surtout comment les femmes ont traversé cette période. En histoire, on parle essentiellement des chefs militaires, des gouvernants, des grandes batailles, des traités… on oublie les vraies personnes, les gens ordinaires qui ont vécu les événements. Ce qui m’intéresse, c’est d’étudier cette période d’un point de vue social : comprendre les dynamiques qui proviennent des relations entre classes sociales, mais aussi des religions, du genre bien-sûr, de la colonisation, etc…
Sur quoi porte la thèse sur laquelle tu travailles en ce moment ?
J’étudie les scoutes féminines – à l’époque, on dit les « Éclaireuses » – entre les années 1930 et 1954. Cela me permet d’étudier la vie sociale et religieuse, les normes de genre, la politique et la colonisation, d’un point de vue assez inhabituel : celui des filles et des femmes.
Le scoutisme, ce n’est pas la vie familiale, ce n’est pas la vie scolaire ni la vie ouvrière. C’est une forme de vie associative pour les enfants en général et pour les filles en particulier qui a peu été étudiée par les historien·ne·s. D’une part parce qu’il concerne un groupe social (les enfants, mais surtout les filles) qui peut facilement être considéré comme insignifiant, anecdotique, pas assez sérieux pour le monde universitaire. D’autre part, par manque de sources – c’est une difficulté de l’histoire des enfants – les documents écrits témoignent davantage de la perspective des adultes sur l’enfance, nous avons peu d’écrits des enfants eux-mêmes, encore moins des enfants de la classe ouvrière.
Dans le fonds de la FFE, on a une mine d’information de ce point de vue-là, même si, dans le groupe d’éclaireuses que j’étudie, une partie des filles sont allées au lycée, ce qui témoigne d’une origine plutôt bourgeoise.

Comment as-tu découvert ce fonds et pourquoi l’as-tu choisi comme point de départ ?
C’est mon directeur de thèse qui m’a parlé d’une certaine bibliothèque, à Paris, qui conserve les archives sur l’histoire des femmes et du féminisme. Je suis donc allée voir la liste des fonds dans le catalogue de la bibliothèque Marguerite Durand, et le fonds de la FFE a tout de suite retenu mon attention car je souhaitais étudier l’amitié féminine.
J’ai donc fait un premier séjour à Paris où j’ai pu consulter le fonds. Et puis j’ai trouvé les cahiers de la troupe des Éclaireuses de Limoges… C’est une collection qu’aux États-Unis on appelle des « scrapbooks », ce sont en fait des carnets de voyage collectifs : on y trouve les différentes écritures des cheffes, parfois celle des éclaireuses, des documents administratifs… Les cheffes et les filles de cette troupe ont collecté des photographies, des listes de noms des scoutes, des programmes de fêtes, des dessins … Ce qui est un peu difficile, c’est que personne n’a signé. Pour les groupes de Limoges, il y a 30 années de cahiers (1931-1961), un cahier par année sauf entre 1951 et 1959.
Dans la même période il y a aussi des cahiers d’une troupe de scoutes parisiennes qui sont intéressants. J’ai aussi consulté beaucoup d’autres documents du fonds : les manuels pour les cheffes, les manuels pour les éclaireuses…
Ces documents me permettent d’écrire l’histoire sociale d’un groupe féminin, d’étudier les relations entre ses membres.
Pourquoi le sujet de l’amitié féminine est au cœur de ton travail ?
Étudier l’amitié entre les femmes et les filles, c’est une façon de prendre au sérieux les femmes et les filles, leur vie, ce qui comptait à leurs yeux. L’amitié entre les femmes et les filles est aussi un sujet politique, il a des répercussions importantes dans la société : je pense par exemple à l’implication des éclaireuses dans les réseaux de résistance.
Cette histoire permet de mieux comprendre les liens sociaux, les solidarités, quand cela fonctionne et quand ça ne fonctionne pas. Par exemple, la troupe de Limoges a eu un échange très chaleureux avec la troupe de Cleveland en Ohio, les cheffes de la troupe de Cleveland ont visité la France, elles sont revenues après la seconde guerre mondiale pour rendre visite aux éclaireuses.
Mais on voit que les relations ne sont pas les mêmes selon l’origine des individus rencontrés : la troupe parisienne a fait un camp en 1948 avec une troupe algérienne – mais dans le carnet de voyage, malgré les relations amicales qu’on peut lire entre les scoutes algériennes et françaises, on voit que les françaises décrivent les personnes algériennes rencontrées au cours de leur voyage en avec un certain voyeurisme, en colorant leurs vies d’un certain exotisme, en quelque sorte. Le ton est très différent des carnets habituels.

Quelle est ta page préférée parmi tous ces cahiers ?
Je pense que c’est ma page préférée parce c’était une période historique difficile pour beaucoup de raisons mais on voit d’abord des enfants en train de s’amuser. Cette page est un bel exemple des nombreux aspects de la vie des filles, durant cette période, qu’illustrent ces carnets.
Où en es-tu de ta recherche, quelle est ta méthodologie ?
Pour l’instant, j’ai pris des photos des carnets de chaque année jusqu’en 1950.
Je suis dans une phase de collecte : je prends beaucoup de photos ainsi que des notes sur mon drive (les grands thèmes des cahiers, quels sont les moments importants pour la troupe, quels sont les thèmes importants dans l’histoire de France et l’histoire des femmes qui sont en lien avec ces documents). Ensuite, je rentrerai aux États-Unis, je passerai à l’écriture de la thèse à proprement parler.
Une difficulté que je rencontre : il y a tout un vocabulaire qui est propre aux éclaireuses de ces cahiers (champ lexical du scoutisme, abréviations, etc…). Il faut tout décrypter. C’est un processus vraiment intéressant d’apprendre le vocabulaire du groupe parce que c’est une façon d’entrer dans leur monde.
Est-ce que tu as réussi à suivre certains individus à travers plusieurs années ?
Il y a une fille sur laquelle j’ai davantage d’informations : Josette Ach, qui avait 11 ans quand elle est entrée aux Petites Ailes[1] et a fait sa promesse[2] en 1932[3]. Je l’ai aussi retrouvée aux archives départementales de la Haute Vienne, à Limoges. Je sais qu’elle est allée au bout de sa scolarité, qu’elle a préparé le Bac en 1940 mais je ne sais pas encore si elle l’a eu.
Je suis en train de constituer une base de données avec toutes les informations que je trouve sur chacune des éclaireuses, et qui me permettra de faire des recoupements.
Les éclaireuses étaient vraiment très organisées parce qu’elles avaient des listes où elles notaient celles qui se mariaient ou avaient des enfants. On voit que même après leurs années de scoutisme, elles gardaient des liens avec leur troupe.
D’un point de vue plus général, je comprends mieux la portée de la transmission des valeurs au sein des groupes : comment les cheffes encourageaient les filles à faire preuve de leadership, à prendre des initiatives, à avoir confiance en elles et à guider les autres.
Le scoutisme a vraiment permis de faire évoluer l’éducation des filles. Dans le cahier de 1931, une cheffe a écrit « Le scoutisme est une éducation complète : physique, artistique et ménagère. »[4] Il y a toujours une part domestique dans l’éducation, mais il y a aussi une place importante accordée à des savoirs moins genrés et ouverts sur le monde extérieur, sur la créativité et la possibilité d’une plus grande indépendance.
Pour terminer, aurais-tu des livres sur l’amitié féminine à recommander ?
- La Fédération française des Éclaireuses (F.F.E.) : une histoire de jeunes filles et de femmes dans un mouvement scout féminin en France (1911-1970), Thèse de doctorat de Takako Tobita, 2018
- Histoire des colonies de vacances de 1880 à nos jours par Laura Lee Downs (2009)
- Nom de code Verity et Rose sous les bombes par Elizabeth Wein. Ce sont des romans que j’ai lus quand j’étais adolescente mais qui me sont revenus en mémoire quand j’ai décidé d’étudier l’amitié entre filles.
[1] Petites Ailes : 7 à 11 ans | Éclaireuses : 12 à 15 ans | Éclaireuses Aînées : 16-18 ans
[2] Rite d’intégration chez les scout·es
[3]“Cahiers de section de Limoges: 1932,” Scrapbook, with Marie-Louise Decourteix, Limoges, 1932, 11. Fonds de la Fédération Française des Éclaireuses, 1925 à 1991: Fonds Marie-Louise Decourteix: Carton 46a: MLF-2, Bibliothèque Marguerite Durand, https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/FRCGMNOV-751135101-REF/B1734052.
[4]“Cahiers de section de Limoges: 1931,” Scrapbook, with Marie-Louise Decourteix, Limoges, 1931, 11 Fonds de la Fédération Française des Éclaireuses, 1925 à 1991: Fonds Marie-Louise Decourteix: Carton 46a: MLF-2, Bibliothèque Marguerite Durand, https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/FRCGMNOV-751135101-REF/B1734052.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marilou Clair (3 mars 2026). L’amitié entre filles : une histoire intime et politique. Entretien avec Rachael Barrett. L'effet Marguerite. Consulté le 31 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15st8


