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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 13, 2026

L'homme princesse va-t-il sauver le dating hétéro ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

Depuis quelques mois, un mĂšme circule massivement sur TikTok et Instagram, celui de “l’homme princesse”. L’expression dĂ©signe des hommes qui attendent, dans une relation naissante, d’ĂȘtre traitĂ©s comme les femmes l’ont longtemps Ă©tĂ© dans les scripts amoureux traditionnels : qu’on leur Ă©crive en premier, qu’on les invite, qu’on leur offre des attentions particuliĂšres, sans qu’ils aient eux-mĂȘmes Ă  faire beaucoup d’efforts. Le ton est le plus souvent humoristique, mais les rĂ©actions qu’il dĂ©clenche, elles, sont souvent bien moins lĂ©gĂšres.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut d’abord se dĂ©barrasser d’une idĂ©e fausse, celle qui voudrait que courtiser quelqu’un relĂšve d’un instinct naturel, diffĂ©rent selon qu’on est un homme ou une femme. Les sociologues William Simon et John Gagnon ont montrĂ©, dĂšs les annĂ©es 1970, que la vie amoureuse repose sur des scripts, des scĂ©narios sociaux appris plutĂŽt qu’innĂ©s, qui assignent traditionnellement l’initiative Ă  l’homme et la rĂ©ceptivitĂ© Ă  la femme. Ce que met en scĂšne “l’homme princesse”, c’est une inversion partielle de ce scĂ©nario, favorisĂ©e par des applications de rencontre qui concentrent l’attention sur une minoritĂ© de profils jugĂ©s attractifs, comme l’a montrĂ© la sociologue française Marie Bergström. Un homme qui se sait trĂšs sollicitĂ© n’a plus les mĂȘmes raisons structurelles d’endosser le rĂŽle actif que le script classique lui attribuait.

C’est lĂ  que la question devient vraiment sensible. Une partie de l’exaspĂ©ration que suscite ce mĂšme, en particulier chez les femmes, ne porte pas sur le comportement en lui-mĂȘme, mais sur ce qu’il vient s’ajouter Ă  une charge dĂ©jĂ  largement documentĂ©e par la sociologie. La sociologue amĂ©ricaine Arlie Hochschild a thĂ©orisĂ© le concept de travail Ă©motionnel, cette gestion invisible des Ă©motions d’autrui, historiquement assignĂ©e aux femmes dans les relations comme au travail. En France, Monique Haicault a montrĂ© dĂšs 1984, avec le concept de charge mentale, que cette gestion invisible s’étend bien au-delĂ  des tĂąches mĂ©nagĂšres, elle englobe toute l’anticipation, l’organisation et le soin apportĂ© Ă  la vie d’un couple ou d’un foyer, un travail cognitif rarement reconnu comme tel. Dans ce contexte, voir apparaĂźtre une exigence supplĂ©mentaire, celle de devoir en plus courtiser, rassurer et flatter un partenaire masculin qui ne fait pas le mĂȘme chemin inverse, peut lĂ©gitimement se lire comme l’ajout d’une nouvelle tĂąche sur une pile dĂ©jĂ  pleine, sans qu’aucune des anciennes n’ait disparu. La galanterie qu’on demande d’abandonner n’était peut-ĂȘtre pas grand-chose, mais dans une Ă©quation dĂ©jĂ  dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, retirer une compensation sans retirer la charge qui allait avec ne peut que creuser l’écart.

Il existe pourtant une autre lecture, plus inconfortable mais tout aussi sĂ©rieuse, et qu’il serait malhonnĂȘte d’écarter. Olivia GazalĂ©, dans son ouvrage consacrĂ© Ă  la construction sociale de la virilitĂ©, montre que le modĂšle masculin traditionnel ne se contente pas de dominer, il enferme aussi les hommes dans une interdiction quasi totale de vulnĂ©rabilitĂ©. Exprimer un besoin, demander Ă  ĂȘtre rassurĂ©, accepter d’ĂȘtre pris en charge affectivement, tout cela a longtemps Ă©tĂ© codĂ© comme une faiblesse honteuse pour un homme. Vu sous cet angle, le phĂ©nomĂšne de “l’homme princesse”, aussi maladroit et parfois agaçant soit-il dans sa forme actuelle, pourrait aussi ĂȘtre le symptĂŽme balbutiant d’un mouvement plus profond, celui d’hommes qui commencent, souvent sans les bons outils, Ă  nommer des attentes affectives qu’on ne leur a jamais appris Ă  formuler autrement que par l’exigence ou le retrait.

ConcrĂštement, ce que beaucoup d’hommes n’ont jamais appris Ă  identifier, ce sont les Ă©motions qui ne dĂ©bouchent sur aucune action utile, la fatigue affective, le besoin d’ĂȘtre rassurĂ© sans avoir rien rĂ©solu, l’envie d’ĂȘtre portĂ© plutĂŽt que de porter. GazalĂ© montre que le modĂšle viril traditionnel a construit trĂšs tĂŽt une Ă©quivalence entre valeur masculine et utilitĂ©, le rĂŽle de pourvoyeur, de protecteur, de solutionneur de problĂšmes. On apprend Ă  un garçon Ă  rĂ©pondre Ă  la dĂ©tresse par une action, rĂ©parer, financer, dĂ©fendre, rarement par une prĂ©sence silencieuse ou une demande d’aide. Cette Ă©ducation produit des hommes capables de se mettre systĂ©matiquement de cĂŽtĂ© pour remplir une fonction, mais rarement capables de dire, sans dĂ©tour, qu’ils voudraient, eux aussi, qu’on s’occupe d’eux sans qu’ils aient Ă  le mĂ©riter par un service rendu.

Ces deux lectures ne s’annulent pas, elles coexistent. Mais il y a un troisiĂšme niveau, plus dĂ©rangeant encore, que la sociologue australienne Raewyn Connell permet de mettre au jour. Elle a thĂ©orisĂ© le concept de masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique, ce modĂšle dominant qui organise non seulement la domination des hommes sur les femmes, mais aussi une hiĂ©rarchie entre les hommes eux-mĂȘmes, entre ceux qui incarnent ce modĂšle et ceux qu’on relĂšgue, faute de s’y conformer, Ă  une masculinitĂ© jugĂ©e subordonnĂ©e ou dĂ©viante.

Regardez, prĂ©cisĂ©ment, comment se moque-t-on d’un “homme princesse” ? Pas en disant qu’il est injuste. En disant qu’il se comporte “comme une nana”, qu’il fait “sa diva”, qu’il est capricieux comme une gamine gĂątĂ©e. Le vocabulaire de la moquerie est systĂ©matiquement fĂ©minisant. Et c’est lĂ  que se noue le vrai piĂšge du phĂ©nomĂšne : la mĂȘme moquerie qui prĂ©tend dĂ©fendre les femmes d’une charge injuste emprunte, pour frapper, l’arme la plus classique du sexisme ordinaire, celle qui consiste Ă  utiliser “se comporter comme une femme” comme la pire des insultes qu’on puisse adresser Ă  un homme. Le mĂšme ne fait donc pas que rĂ©vĂ©ler une inĂ©galitĂ© de charge affective. Il rĂ©vĂšle aussi, sans le vouloir, que la police du genre continue de s’exercer sur les hommes exactement comme elle s’est toujours exercĂ©e sur les femmes, par la honte, et avec les mĂȘmes mots.

“L’homme princesse” n’est donc ni une victoire fĂ©ministe ni une rĂ©gression masculiniste. C’est un miroir oĂč se lisent, en mĂȘme temps, une charge fĂ©minine qu’on refuse encore de partager et une police virile qu’on n’a toujours pas dĂ©sarmĂ©e. Et ce miroir a ceci de vertigineux qu’il renvoie, sans distinction, la mĂȘme image Ă  ceux qui rient et Ă  ceux dont on se moque. Alors, sauvera-t-il le dating hĂ©tĂ©ro ? SĂ»rement pas sous cette forme, tant qu’il ne sert qu’à inverser qui exige sans jamais rien redistribuer. Mais un miroir, ça a au moins un mĂ©rite : une fois qu’on l’a vu, on ne peut plus vraiment prĂ©tendre ne rien avoir remarquĂ©.

📚 Bibliographie
William Simon & John H. Gagnon, Sexual Conduct: The Social Sources of Human Sexuality, Aldine, 1973
Marie Bergström, Les Nouvelles Lois de l’amour. SexualitĂ©, couple et rencontres au temps du numĂ©rique, La DĂ©couverte, 2019
Arlie Hochschild, The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, University of California Press, 1983
Monique Haicault, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du travail, 1984
Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité. Un piÚge pour les deux sexes, Robert Laffont, 2017
Raewyn Connell, MasculinitĂ©s. Enjeux sociaux de l’hĂ©gĂ©monie, Éditions Amsterdam, 2014 [1995]

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