Depuis quelques mois, un mĂšme circule massivement sur TikTok et Instagram, celui de âlâhomme princesseâ. Lâexpression dĂ©signe des hommes qui attendent, dans une relation naissante, dâĂȘtre traitĂ©s comme les femmes lâont longtemps Ă©tĂ© dans les scripts amoureux traditionnels : quâon leur Ă©crive en premier, quâon les invite, quâon leur offre des attentions particuliĂšres, sans quâils aient eux-mĂȘmes Ă faire beaucoup dâefforts. Le ton est le plus souvent humoristique, mais les rĂ©actions quâil dĂ©clenche, elles, sont souvent bien moins lĂ©gĂšres.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut dâabord se dĂ©barrasser dâune idĂ©e fausse, celle qui voudrait que courtiser quelquâun relĂšve dâun instinct naturel, diffĂ©rent selon quâon est un homme ou une femme. Les sociologues William Simon et John Gagnon ont montrĂ©, dĂšs les annĂ©es 1970, que la vie amoureuse repose sur des scripts, des scĂ©narios sociaux appris plutĂŽt quâinnĂ©s, qui assignent traditionnellement lâinitiative Ă lâhomme et la rĂ©ceptivitĂ© Ă la femme. Ce que met en scĂšne âlâhomme princesseâ, câest une inversion partielle de ce scĂ©nario, favorisĂ©e par des applications de rencontre qui concentrent lâattention sur une minoritĂ© de profils jugĂ©s attractifs, comme lâa montrĂ© la sociologue française Marie Bergström. Un homme qui se sait trĂšs sollicitĂ© nâa plus les mĂȘmes raisons structurelles dâendosser le rĂŽle actif que le script classique lui attribuait.
Câest lĂ que la question devient vraiment sensible. Une partie de lâexaspĂ©ration que suscite ce mĂšme, en particulier chez les femmes, ne porte pas sur le comportement en lui-mĂȘme, mais sur ce quâil vient sâajouter Ă une charge dĂ©jĂ largement documentĂ©e par la sociologie. La sociologue amĂ©ricaine Arlie Hochschild a thĂ©orisĂ© le concept de travail Ă©motionnel, cette gestion invisible des Ă©motions dâautrui, historiquement assignĂ©e aux femmes dans les relations comme au travail. En France, Monique Haicault a montrĂ© dĂšs 1984, avec le concept de charge mentale, que cette gestion invisible sâĂ©tend bien au-delĂ des tĂąches mĂ©nagĂšres, elle englobe toute lâanticipation, lâorganisation et le soin apportĂ© Ă la vie dâun couple ou dâun foyer, un travail cognitif rarement reconnu comme tel. Dans ce contexte, voir apparaĂźtre une exigence supplĂ©mentaire, celle de devoir en plus courtiser, rassurer et flatter un partenaire masculin qui ne fait pas le mĂȘme chemin inverse, peut lĂ©gitimement se lire comme lâajout dâune nouvelle tĂąche sur une pile dĂ©jĂ pleine, sans quâaucune des anciennes nâait disparu. La galanterie quâon demande dâabandonner nâĂ©tait peut-ĂȘtre pas grand-chose, mais dans une Ă©quation dĂ©jĂ dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, retirer une compensation sans retirer la charge qui allait avec ne peut que creuser lâĂ©cart.
Il existe pourtant une autre lecture, plus inconfortable mais tout aussi sĂ©rieuse, et quâil serait malhonnĂȘte dâĂ©carter. Olivia GazalĂ©, dans son ouvrage consacrĂ© Ă la construction sociale de la virilitĂ©, montre que le modĂšle masculin traditionnel ne se contente pas de dominer, il enferme aussi les hommes dans une interdiction quasi totale de vulnĂ©rabilitĂ©. Exprimer un besoin, demander Ă ĂȘtre rassurĂ©, accepter dâĂȘtre pris en charge affectivement, tout cela a longtemps Ă©tĂ© codĂ© comme une faiblesse honteuse pour un homme. Vu sous cet angle, le phĂ©nomĂšne de âlâhomme princesseâ, aussi maladroit et parfois agaçant soit-il dans sa forme actuelle, pourrait aussi ĂȘtre le symptĂŽme balbutiant dâun mouvement plus profond, celui dâhommes qui commencent, souvent sans les bons outils, Ă nommer des attentes affectives quâon ne leur a jamais appris Ă formuler autrement que par lâexigence ou le retrait.
ConcrĂštement, ce que beaucoup dâhommes nâont jamais appris Ă identifier, ce sont les Ă©motions qui ne dĂ©bouchent sur aucune action utile, la fatigue affective, le besoin dâĂȘtre rassurĂ© sans avoir rien rĂ©solu, lâenvie dâĂȘtre portĂ© plutĂŽt que de porter. GazalĂ© montre que le modĂšle viril traditionnel a construit trĂšs tĂŽt une Ă©quivalence entre valeur masculine et utilitĂ©, le rĂŽle de pourvoyeur, de protecteur, de solutionneur de problĂšmes. On apprend Ă un garçon Ă rĂ©pondre Ă la dĂ©tresse par une action, rĂ©parer, financer, dĂ©fendre, rarement par une prĂ©sence silencieuse ou une demande dâaide. Cette Ă©ducation produit des hommes capables de se mettre systĂ©matiquement de cĂŽtĂ© pour remplir une fonction, mais rarement capables de dire, sans dĂ©tour, quâils voudraient, eux aussi, quâon sâoccupe dâeux sans quâils aient Ă le mĂ©riter par un service rendu.
Ces deux lectures ne sâannulent pas, elles coexistent. Mais il y a un troisiĂšme niveau, plus dĂ©rangeant encore, que la sociologue australienne Raewyn Connell permet de mettre au jour. Elle a thĂ©orisĂ© le concept de masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique, ce modĂšle dominant qui organise non seulement la domination des hommes sur les femmes, mais aussi une hiĂ©rarchie entre les hommes eux-mĂȘmes, entre ceux qui incarnent ce modĂšle et ceux quâon relĂšgue, faute de sây conformer, Ă une masculinitĂ© jugĂ©e subordonnĂ©e ou dĂ©viante.
Regardez, prĂ©cisĂ©ment, comment se moque-t-on dâun âhomme princesseâ ? Pas en disant quâil est injuste. En disant quâil se comporte âcomme une nanaâ, quâil fait âsa divaâ, quâil est capricieux comme une gamine gĂątĂ©e. Le vocabulaire de la moquerie est systĂ©matiquement fĂ©minisant. Et câest lĂ que se noue le vrai piĂšge du phĂ©nomĂšne : la mĂȘme moquerie qui prĂ©tend dĂ©fendre les femmes dâune charge injuste emprunte, pour frapper, lâarme la plus classique du sexisme ordinaire, celle qui consiste Ă utiliser âse comporter comme une femmeâ comme la pire des insultes quâon puisse adresser Ă un homme. Le mĂšme ne fait donc pas que rĂ©vĂ©ler une inĂ©galitĂ© de charge affective. Il rĂ©vĂšle aussi, sans le vouloir, que la police du genre continue de sâexercer sur les hommes exactement comme elle sâest toujours exercĂ©e sur les femmes, par la honte, et avec les mĂȘmes mots.
âLâhomme princesseâ nâest donc ni une victoire fĂ©ministe ni une rĂ©gression masculiniste. Câest un miroir oĂč se lisent, en mĂȘme temps, une charge fĂ©minine quâon refuse encore de partager et une police virile quâon nâa toujours pas dĂ©sarmĂ©e. Et ce miroir a ceci de vertigineux quâil renvoie, sans distinction, la mĂȘme image Ă ceux qui rient et Ă ceux dont on se moque. Alors, sauvera-t-il le dating hĂ©tĂ©ro ? SĂ»rement pas sous cette forme, tant quâil ne sert quâĂ inverser qui exige sans jamais rien redistribuer. Mais un miroir, ça a au moins un mĂ©rite : une fois quâon lâa vu, on ne peut plus vraiment prĂ©tendre ne rien avoir remarquĂ©.
đ Bibliographie
William Simon & John H. Gagnon, Sexual Conduct: The Social Sources of Human Sexuality, Aldine, 1973
Marie Bergström, Les Nouvelles Lois de lâamour. SexualitĂ©, couple et rencontres au temps du numĂ©rique, La DĂ©couverte, 2019
Arlie Hochschild, The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, University of California Press, 1983
Monique Haicault, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du travail, 1984
Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité. Un piÚge pour les deux sexes, Robert Laffont, 2017
Raewyn Connell, MasculinitĂ©s. Enjeux sociaux de lâhĂ©gĂ©monie, Ăditions Amsterdam, 2014 [1995]
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